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Publié le 10/12/2010 à 19:28
Édité le 11/12/2010 à 05:49

Contrairement aux apparences...

Contrairement aux apparences...

A force d'y rester, on ne sait plus faire autre chose que ce qui nous y a conduit. Et commence alors l'écriture d'une question : "Pourquoi, pourquoi moi ?"

Il est fortement conseillé de respecter les horaires, sous peine de sanction, y compris pour prendre son repas. Il faut redoubler d'ingéniosité pour contourner tel ou tel article du règlement intérieur. Et ne parlons pas de la promenade quotidienne et sa durée rigoureusement chronométrée. La sonnerie, aussi froide qu'immuable, délivrance une fois par jour, véritable coup de poignard à chacun de ses autres retentissements. Selon la qualité des embastillés, les conditions d'hygiène qui leurs sont accordées varient du supportable à l'exécrable. Puisqu'on tourne autour du bidet, la sexualité est tout à la fois thème tabou et centre de toutes les espérances mais force est de constater l'accumulation de frustrations -pour ne rien dire des convoitises- au fil que le temps passe ou que la gente féminine montre le bout de son nez. Par moments, sans raison apparente, une furie s'empare des lieux en un mélange de tintements et de grognements. Si les visites de l'extérieur sont planifiées d'avance, on n'est pas à l'abri d'une descente du sommet de la pyramide à n'importe quelle heure du jour... comme de la nuit. Sous les néons de la capitainerie, c'est le flou artistique -si je puis me permettre la métaphore en de telles circonstances- puisque s'enchevêtrent les responsabilités. Les prises de décision s'effectuent à la va-vite non sans avoir fait subir au préalable le supplice de tantale à celui qui en est le sujet, si ce n'est l'objet.
D'un coté comme de l'autre de la barrière, tout le monde reste sur le qui-vive, à s'épier les uns les autres, quitte à tenter de déchiffrer à distance les paroles d'un coreligionnaire en lisant sur ses lèvres, un mot de trop pouvant tout faire basculer. Tous prêts à de petites mesquineries au rythme des velléités que chacun a de prendre du galon ou d'accroître son espace vital. L'entraide, lorsqu'elle existe, s'effectue par groupuscules, toujours en suspens et mouvants, souvent disloqués au bout d'une poignée de semaines, parfois après quelques heures seulement. C'est le règne du caïdat où les plus téméraires rêvent de devenir calife à la place du calife, à leurs risques et périls.
On pourrait croire ce récit issu d'une prison mais, contrairement aux apparences, c'est d'un autre genre de tôle dont il s'agit puisque je vous parle de l'usine. La différence entre les individus les remplissant, au final, est infime : certains claironnent de ne s'être jamais fait prendre tandis que d'autres clament leur innocence, jusqu'à rendre le discernement entre ses populations quasiment impossible.

Décembre 2010

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Publié le 07/12/2010 à 18:50
Édité le 14/12/2010 à 11:11

Puisque nous sommes en guerre.

Puisque nous sommes en guerre.

La conscription est suspendue ; aucun barbelé dans notre champ de vision ; pas de déflagration d'artillerie au milieu de la nuit et le bruit sourd des canons nous est inconnu ; le plus clair du temps, l'aviation qui survole nos têtes est supposée civile ; nous ignorons tout de ce à quoi peut ressembler un ticket de rationnement ; lors de nos déplacements dans les campagnes, nous ne tremblons pas à chaque instant avec l'idée de mettre pied sur une mine anti-personnelle et dans nos déambulations citadines, les checkpoints sont absents tandis que les barricades se portent pâle. Pas de carte d'Etat-Major représentant les déplacements de troupes ; les informations nous abreuvant n'ont pas besoin d'être recoupées ; nos paroles et nos rencontres sont libres puisqu'il ne réside aucune raison de se méfier de notre interlocuteur ; les actualités quotidiennes ne font état d'aucune perte humaine ou matérielle ; outre ceux des forces dites de l'ordre, les uniformes sont au placard et il n'y a personne à abattre puisqu'il n'y a pas d'ennemi.
Et pourtant. Si l'affrontement armé a bel et bien lieu sous d'autres latitudes -et nous permet une relative tranquillité quant à voir couler le sang de façon massive sous nos yeux- il n'en demeure pas moins qu'un conflit, perfide et larvé, de basse intensité et au long cours, avançant sur différents champs d'investigation, développe jour après jour son emprise sur nos vies tel une poignée de coraux s'implantant et colonisant un banc de sable.
Derrière des sourires se cachent des entourloupes, des poignées de mains -historiquement signe de franchise- deviennent synonymes de trahison, les convocations se métamorphosent en injonctions, les appels téléphoniques en assignation à comparaître et, lorsque tout le bataillon de tortionnaires t'est passé sur le corps, la plupart des envois en recommandé tutoie des simulacres de mise à mort. Le territoire est quadrillé de façon permanente et intensive, les décomptes du temps et de l'argent -toujours plus précis et dont les marges s'amenuisent inexorablement- font de nous des agents d'un mécanisme géant où certains ont toujours la bonne idée de te rappeler que tu as le choix. Le choix de te faire exploiter ailleurs ou, quête illusoire, de trouver -ou mieux, de mettre sur pieds toi-même- un gagne-pain épanouissant mais qui, en plus de correspondre expressément à l'unique scénario possible, ne doit en rien t'éloigner du théâtre des opérations et t'occupera toujours, 8 heures par jour, 5 jours par semaine, 47 semaines par an.
La majeure partie des forces engagées collabore les yeux fermés ; certains, conscients de la situation, taxés d'archaïques ou de passéistes, tentent vaille que vaille et contre vents et marées une lutte de l'intérieur qui ne peut apparaître autrement que perdue d'avance.
Restent les déserteurs -je ne parle pas des auto-proclamés résistants évoqués ci-dessus ni des mutins, réformés et autres radiés et exclus de force, ni même des éventuels planqués-, paradoxalement toujours prêts au combat mais insuffisamment armés, fatalement incompris mais possédant sans nul doute un temps d'avance sur leurs contemporains. C'est donc à celles et ceux, bien peu nombreux, qui ont choisi de ne pas perdre leur vie à la gagner que sont dédiées ces quelques lignes... puisque nous sommes en guerre.

Décembre 2010

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