Rock Rock > Truckks

Review Concert : Truckks, Johnny Mafia et Truckks à l'Espace Icare d'Issy-Les-Moulineaux (mars 2023)

Interview : Truckks, Interview presque posthume (mars 2023)

Interview : Truckks, InterviOU : tRuckks (mars 2020)

Truckks / Chronique LP > Funambule carnage

Truckks - Funambule carnage "Voilà, c'est fini...", comme dirait un célèbre chanteur de variété ayant fait un peu de rock n' roll dans les années 70 et 80. tRuckks laisse un premier et dernier album avant de quitter la scène et de boucler huit années d'une très belle aventure musicale jalonnées de concerts plus ou moins prestigieux, de deux EPs et d'un album donc. Un dernier témoignage de son existence, et quel témoignage ! Partir au sommet de son art, n'est-il point-là le meilleur choix à faire pour un musicien ? Avant que le mal ne soit fait... Car tRuckks était ce qui se faisait de plus passionnant sur la scène noise-rock française actuelle depuis plusieurs années et plus précisément dès la sortie de leur EP Autophage en 2019. Cette façon de lâcher les chevaux en langue française, de larguer cette hargne à la face des gens, de matraquer les fûts façon étudiant en Arts du Bois et fan d'outillages Facom, de jouer sur cette tension qui fout en vrille le signal sinusoïdal.... Tout cela va nous manquer, bien évidemment. Les Vésuliens ont bien grandi depuis, emmagasiné une vraie expérience de groupe jusqu'à prendre de l'assurance à tel point que ce Funambule carnage fut réalisé en total autarcie dans une grange perdue au fin fond de la campagne franc-comtoise. Hormis le mixage finalement réalisé par Fred Lefranc du Studio Bruit d'Avril, tout dans cet album autoproduit et non pressé/gravé a été fait maison.

Livré à lui-même, le quatuor a eu le temps de peaufiner, d'expérimenter, de bâtir et démolir ses idées par envie ou dépit. Le dépit, puisqu'on en parle, a vu naître par exemple un morceau-interlude instrumental à la guitare complètement barré comme "Crépuscule". Comme quoi, tout peut amener à quelque chose d'intéressant. Le fruit de cette expérience en huis-clos se retrouve donc dans 10 titres qui gardent à la fois une unité et une diversité étonnante. Quand la lourdeur et la brutalité à la KEN Mode de "Brûler" ou bien "Banzai" nous assomment spontanément, la musicalité de "Ne plus croire aux arbres" ou de "Delirium" permet de respirer et d'y voir un interstice de belle lumière dans cette noirceur pensante. Quand l'ironie de "Magnifique journée" nous arrache un rictus, "Mystère" fait flipper par la théâtralité vocale s'apparentant à un monologue de fou sortant de l'asile ou s'apprêtant au contraire à y retourner. C'est en cela que tRuckks était à part dans le paysage musicale français, ce groupe nous montre qu'il est capable de tout. Même de pondre à la dernière minute un morceau punk expéditif d'un peu plus d'une minute nommé "Poli" pour combler une tracklist qui visiblement n'était pas encore assez fournie. C'est bien simple, tout est bon dans ce Funambule carnage à l'esprit quelque peu Deleuzien (un extrait d'un discours du philosophe, lors d'une conférence sur l'œuvre d'art et le cinéma en 1987, clôt le disque). Réglé comme du papier à musique, chaque détail à son importance, et si nous devions vous conseiller quelques titres à écouter une urgence, à défaut de vous dire "tous", on pencherait pour "Brûler", "Encore la même", et, allez, l'épique et quasi-instrumentale "Delirium" et ses 7 minutes qui résument bien l'émotion intense que procure ce merveilleux et furieux album.

Publié dans le Mag #55

Truckks / Chronique EP > Autophage

Truckks - Autophage Hormis la région parisienne, l'Est de la France doit être probablement le plus gros réservoir de groupes de rock de notre pays. À Vesoul, petite ville paisible de Franche-Comté située non loin de Besançon, et grâce au soutien de l'association Aim'Rock et de son local, on y compte déjà un paquet de formations actives dont Membrane, La Bite et le Couteau, Rilenté & The Original Sound Hound, Primitif, et j'en passe. Au beau milieu de tout ça se trouve une espèce d'OVNI, un phénomène, un truc qui n'arrive pas tous les 4 matins : 4 adolescents de 14 ans montent début 2015 un groupe de punk noise-rock chanté en français. Ils nomment ça tRuckks (en rapport avec le nom donné aux essieux d'un skateboard) et commencent progressivement à faire parler d'eux grâce à des performances remarquées sur les scènes et festivals locaux (les PDZ, La Guerre du Son, Impetus Festival, Eurockéennes de Belfort), nationaux (le Trianon, Le Printemps de Bourges, l'Iboat, le Noumatrouff) et européens (Lauréat du tremplin Imagine à Maastricht). En quelques années, Lény (chant-basse), Cyprien (batterie), Hugo (guitare) et Martin (guitare) parviennent à jouer avec leurs idoles Metz, se font repérer par hasard par les Lysistrata, lors d'un show explosif au festival Détonation en 2017, avec lesquels ils deviennent bons copains (idem avec les Pogo Car Crash Control ou Johnny Mafia), se font signer sur leur label Grabuge Records, et lancent deux EPs dont le dernier Autophage est paru au début de l'année 2019.

Autophage se trouve à la limite entre l'EP et le LP, il s'agit plutôt d'un mini album de 6 titres et 2 interludes d'une durée de 25 minutes produit par Peter Deimel du célèbre Black Box Studio (Chokebore, dEUS, The Kills, Shellac). Autrement dit, un gros son garanti pour exprimer de la plus belle des manières cette boucherie noise-rock tortueuse et ténébreuse qui a laissé en chemin une partie de ses penchants pour le punk brut découvert sur un premier EP sorti deux ans auparavant et différent à bien des égards. Les membres de tRuckks étant encore très jeunes (18 ans au moment de l'enregistrement), il n'est d'ailleurs pas dément de penser au passage que leur style évoluera plus vite qu'on ne le pense. Leur façon de digérer leurs influences et de se les approprier sur Autophage est assez incroyable : Metz, on l'a dit, pour le côté matraquage de fûts et univers cradingue (ô basse saturée) ; Slint pour le travail sur les ambiances fantasques des guitares ; le groupe partage aussi avec les Melvins sa passion du riffing et de la saccade ; on y décèle des éléments de Shellac ou d'Unsane sur certains passages. Finalement, seul le chant capricieux et agacé de Lény, empli de folie constante, ne trouve d'équivalence à nos yeux car il n'est pas commun pour un groupe de "psychenoisehardcore" - terme utilisé par le quatuor pour se définir - de chanter de cette manière-là dans la langue de Molière. C'est à coup sûr ce qui fait de tRuckks un cas unique en France, même si des formations comme Pogo Car Crash Control ou Lofofora excellent dans le rock énervé chanté en français. Bordée d'univers donnant souvent le tournis, la musique de tRuckks est à la hauteur de la malice de ses membres. À (re)découvrir d'urgence !

[fr] Aim'Rock: Site officiel (250 hits)  External  ]

Publié dans le Mag #42