Truckks 2023 Ma première question va obligatoirement se diriger vers l'annonce récente de votre séparation. Est-ce une raison musicale ou extra-musicale ?
L'un après l'autre : C'est extra-musicale.
OK, donc il n'y a pas eu de divergence musicale entre vous ?
Martin (guitare) : Ça va de pair, mais c'est secondaire. On prend surtout tous des chemins différents. Ça n'a plus trop de sens d'entretenir un groupe dont les membres ne vivent plus ensemble.
Hugo (guitare) : Ce n'est pas qu'une question de distance géographique, il y a aussi un aspect philosophique, éthique, dans la manière dont on fait de la musique.
Lény (chant-basse) : Personnellement, j'avais plus trop envie de continuer de faire ce style musical, très rock, très noise. On fait ça depuis pas mal de temps, et je voulais avoir la possibilité de m'aventurer ailleurs. Donc, il y a aussi un côté musical pour ma part dans la décision de se séparer. On prend tous des chemins de vie différents, je crois que c'est le bon moment d'essayer autre chose. C'est plutôt positif !
Quand tu dis "essayer autre chose", tu parles de musique ?
Lény : Non, pas que musical. Je veux me laisser le temps de faire d'autres choses.

C'est quoi qui se dessine pour l'après Truckks du coup ? Des projets musicaux en vue ?
Martin : Non, c'est assez flou, l'avenir nous le dira. On n'en sait rien du tout pour le moment.

Avant de parler du nouvel album, je voudrais juste évoquer vos deux derniers concerts. Ça doit faire bizarre de se retrouver dans une situation où vous êtes conscients que ce sont les derniers concerts. La plupart du temps, c'est le contraire, les groupes ne le savent pas.
Hugo : C'est limite plus confort, car c'est là le moment où tu apprécies le plus, car si ça trouve, on ne remontera plus jamais sur scène de notre vie. Mais dans un autre sens, ça peut être casse-gueule parce que t'as pas envie de les rater car ce sont les derniers.
Lény : Je trouve que c'est une sensation sympa : "Allez, cool, on finit le projet".
Hugo : Ouais, on finit sur une note positive.

J'ai entendu dire que Funambule carnage, votre nouveau disque, a été une vraie plaie à faire. Il aurait dû sortir il y a trois ans, c'est ça ? Racontez-moi tout ça...
Hugo : On l'a enregistré il y a deux ans.
Lény : Il y a plus exactement un an et demi.
Hugo : Oui, en aout 2021. Par contre, on a maquetté les morceaux l'année qui a précédé l'enregistrement. Et il a été composé en grande partie sur les années 2019 et 2020.
Lény : On a pris notre temps, mais je suis content qu'on l'ait fait comme ça. On a pu réarranger les morceaux. Au début, je devais m'occuper du mixage, finalement on l'a laissé entre les mains de Fred (NDLR : Fred Lefranc du Studio Bruit d'Avril, qui a déjà bossé pour V13, L'Effondras, Rhesus, Firecrackers ou Baden Baden). Le résultat correspond exactement à ce qu'on voulait.

Je pense à un truc, les morceaux de ce nouveau disque ont été joués et éprouvés pas mal en live avant l'enregistrement, c'est ça ? Ce n'est pas un peu frustrant de les jouer si longtemps à l'avance ?
Cyprien (batterie) : Oui, y'a en effet pas mal de morceaux qu'on fait tourner depuis un bon moment. Je ne trouve pas que ce soit frustrant de les jouer depuis un bout de temps, au contraire, c'est tout l'intérêt d'aller voir un groupe en live aussi. Si tu peux avoir des nouveaux morceaux à écouter en exclu, ça donne du cachet en plus au concert.
Hugo : En tant que musicien, même si la dimension live est toujours différente de celle du studio, ça permet de voir quel morceau va ressortir du lot, de voir la réaction du public en amont de sa parution. C'est ça qui est intéressant.
Martin : Les morceaux ont certes été joués live avant l'enregistrement, mais ils ont aussi évolué au fur et à mesure des concerts.

Entre temps, vous avez fait une série de concert avec Cosse, c'était une création originale ?
Hugo : Alors, on a effectivement réalisé ensemble des morceaux, mais en grande partie, c'était des compositions de Cosse et de Truckks qu'on a réarrangé ensemble. Parfois, c'était avec 6 musiciens, des fois 8, à d'autres moments on était 4. On a dû faire quelque chose comme 8 concerts avec ce projet. Cela a permis de prendre du recul musicalement vis-à-vis de ce qu'on était en train de faire de notre côté, parce que Cosse a un univers différent du nôtre.
Cyprien : Oui, cette expérience fût enrichissante sur plein de niveaux.
Martin : On ne s'est même pas posé la question de savoir si ce projet-là temporisait la sortie de notre prochain disque. Ça s'est fait tout naturellement, d'autant plus qu'on avait décidé de le faire à notre propre rythme. On avait la chance de pouvoir tourner de temps en temps, le groupe a évolué comme ça. Tu vois, on se retrouve aujourd'hui à terminer l'aventure de Truckks tout en sortant simultanément notre premier album. C'est comme ça que ça s'est écrit.
Hugo : Puis on a la chance de ne pas avoir de label, ni d'obligation de sortie. On sort aussi de la grosse période de COVID et personne dans le groupe n'envisageait un seul instant de sortir ce disque à ce moment-là. Ça n'avait aucun sens de ne pas le défendre un minimum en live.

L'album a été fait maison, c'est ça ?
Lény : Oui, dans une grange, mais avec des bons moyens.
En quoi est-ce différent d'un enregistrement studio comme vous avez pu le faire avec Peter Deimel au Black Box ?
Lény : On a eu plus de temps pour le faire déjà, deux semaines complètes pour enregistrer les morceaux. On a pris le temps de faire des arrangements, avec plus de liberté et de créativité.
Hugo : J'ajouterais à cela qu'on a eu plus de recul sur la vision des morceaux également.
Lény : Ouais, plein de temps pour se réécouter, pour faire plein de sessions de réarrangement, recouper des morceaux, rajouter des guitares, des synthés pour enrichir le disque.

Truckks 2023 3 Vous répondez un peu à la question suivante dans laquelle justement je me demandais si en "retardant" la sortie de ce disque, vous aviez eu cette tentation de vouloir corriger certains détails de manière un peu abusif ou pire de rajouter des choses non prévues.
Martin : Comme je le soulignais un peu avant, on est vraiment aller à notre rythme. Tout simplement parce que ces derniers temps, on a pris des chemins de vie différents donc on se voyait sur des périodes qui sont devenues de plus en plus rares. Finalement, seul le groupe nous réunissait les 4. Cet enregistrement a permis en quelque sorte d'entretenir le groupe, mais tu vois, on n'était pas dans la dynamique constante de cet album. Je crois qu'on a finalement digéré pas mal de choses grâce à la distance. Sur certaines périodes, on se retrouvait pour l'enregistrement, le mixage ou sur des vraies répétitions plus longues, on a fait évoluer le groupe comme ça petit à petit et on se rend compte qu'on arrive au bout de ce système là aujourd'hui.
Cyprien : Ceci étant dit, le fait d'avoir redéléguer le mix à Fred nous a permis d'avoir un regard hyper neuf sur ce disque, il nous a fait revenir sur certains choix qu'on avait fait et j'ai trouvé ça super bénéfique, car on avait pris l'habitude de s'enfermer tous les quatre même si tu as toujours un peu des avis extérieurs.
Hugo : C'est pour ça que cette temporalité a été un avantage. On l'a enregistré entre nous, seulement guidés par nos propres regards et convictions, sans producteur, on était vraiment livré à nous-mêmes, sans réel recul. Les arrangements qu'on a refait se sont produits un an après cet enregistrement, donc avec du recul cette fois, et en l'ayant fait écouté à du monde. Alors que si on l'avait fait en studio, de manière plus classique on va dire, avec un producteur qui donne son avis en direct, peut-être qu'on aurait gagné du temps sur ce point.
Lény : Je ne suis pas si sûr qu'en une semaine ou deux en studio, on aurait eu forcément un résultat qui nous plaise autant. À titre personnel, je suis hyper content d'avoir pu enregistrer dans une grange, dans une vieille maison à la campagne. Il y avait du stress quand même, un souci de vouloir bien faire les choses, mais ce truc un peu "inofficiel" qui a fait qu'on s'est vachement lâché et qu'on a pu pousser le délire au niveau où on a pu le faire, c'est le pied. En studio, tu payes ta session, souvent cher, t'oses pas faire certaines choses, alors que là, bon, c'est ton matos, t'enregistres des voix dans une baignoire, tu te lâches, tu laisses exploser ta créativité, c'est méga intéressant à vivre.
Hugo : Pour revenir sur ta question concernant le fait notamment d'être tenté de vouloir rajouter plein de choses à l'enregistrement, je voulais souligner qu'on a finalement réalisé pas mal de coupes pendant les réarrangements des morceaux. Donc, je dirais que c'est le contraire qui s'est produit.

Est-ce que ce ne serait pas l'album le plus sombre que vous ayez écrit ?
Lény : Je ne pense pas, non.
Hugo : Non, le plus sombre est Autophage.
Lény : L'intention avant de composer Funambule carnage était de le rendre plus lumineux que les précédents EP, en tout cas plus nuancé. Il y a des parties du disque qui sont moins sombres et plus progressives qu'avant. Après, oui, il contient des parties sombres, il y a des espèces de grosses apogées, mais le message qu'on a voulu renvoyer avec cet album c'est de donner de l'espoir dans le chaos. Grosso modo.
Hugo : Le côté sombre du son vient peut-être de l'acoustique de la grange.
Lény : C'est massif comme son.

Est-ce qu'il a été expérimental pour vous cet album ?
Cyprien : Ah oui, il y a des parties expérimentales dedans. C'est ces parties-là qu'on a beaucoup coupé justement dans les arrangements. Ça rejoint les réponses de ta question précédente, c'est ce confort d'avoir pu enregistrer dans ces conditions, sans retenue, qui nous a amené à expérimenter.
Lény : Rien qu'avec les synthés déjà, Martin a fait un excellent travail sur ce point. Cela a apporté des éléments nouveaux à notre musique.

Le titre du disque a une part de mystère mais en même temps on peut lui donner plein de signification. J'ai l'impression en l'ayant écouté quelque fois qu'il porte un regard totalement négatif et ironique du monde ?
Martin : Tu vois, je crois que le côté sombre que tu as ressenti vient des paroles.
Lény : Tu dois parler de "Mystère" je pense.
Ouais, mais ce n'est pas la seule. Il y en a une pleine d'ironie aussi...
Lény : "Magnifique journée" ouais. C'est ça qui est rigolo et qui est vachement nouveau chez nous, je voulais balancer ce genre de paroles et on l'a au final bossé en commun celle-là.
Hugo : Tiens, par rapport à ta précédente question, c'est qu'on s'est rendu compte qu'on pouvait également écrire des paroles à quatre, pas tous les morceaux, mais une partie non négligeable.
Lény : Ouais, il y a "Brûler", "Funambule carnage", "Magnifique journée" et "Delirium" même si elle a peu de parole. Pour "Mystère", je me souviens, je l'ai écrite enfermé comme un autiste.
Et "Poli" ?
Lény : Alors celle-là, elle n'était pas prévue du tout sur le disque. On l'a écrite et enregistré pendant la session dans la grange.
Hugo : Pour être honnête, il nous manquait un morceau punk, on s'est dit qu'on allait pondre un titre à l'arrache et ça a donné "Poli".
Lény : Je repense à ce que tu disais juste avant, ça me fait plaisir et ça me touche quand on me dit que les paroles sont sombres.
Hugo : Cet album dépeint un monde qui est sombre, pas chouette du tout, mais surtout il exprime une fuite. Une fuite de ce monde-là pour peut-être un nouveau bien meilleur.
Lény : Ouais, "Bonzai" parle de liberté, mais de fausse liberté. "Ne plus croire aux arbres", quant à elle, parle d'une ville bruyante avec quelqu'un qui prend le taxi puis roule sur l'A36, il y a un accident, il est en retard alors il court pour essayer de prendre son avion... Voilà, un type qui prend la fuite en utilisant des transports, mais il fuit quoi au juste ? Rien du tout ! Quand on fuit, on est dans une illusion, on fuit un instant, c'est tout.
Hugo : Contrairement à Autophage qui était un disque qui se nourrissait de la partie la plus sombre de nous-mêmes, Funambule carnage s'ouvre plus, il donne des perspectives, des côtés plus lumineux.
Lény : Oui, c'est ça, je crois que quelque part, il y a beaucoup d'humour dans ce nouvel album.

Truckks 2023 2 Il y a cette petite plage acoustique, "Crépuscule", qui vient sans prévenir. C'était une manière de marquer une respiration dans l'album ? Ou elle tient un rôle pas si anodin que ça ?
Martin : C'est un titre qu'on a enregistré en fin de journée, comme ça.
Lény : C'était un moment où je n'avais pas encore fini mes textes, j'étais en train d'écrire, mentalement on était tous un peu à bout, limite presque en train de s'engueuler, et Martin enregistre ça et on l'a gardé. C'est ça qui est cool, c'est d'avoir eu ce temps pour se permettre de faire ce genre de chose, même si à ce moment-là, on en pouvait plus d'être dans cette vieille baraque, les quatre enfermés pendant deux semaines. C'est long, tu vois, et puis il y a ces moments de création que tu saisis comme ça, avec la pluie en fond derrière, et ça finit dans l'album. C'est un instant, un témoignage de cet enregistrement.

Pour terminer, une question cruciale : Est-ce que tout acte de résistance est une forme d'art ?
(rire général)
Martin : C'est à toi qu'on le demande justement et à tous ceux qui écouteront le disque.