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Soviet interview (fév. 2026)

Deux heures moins le quart avant leur concert, c'est dans les loges du Carré Sam que je retrouve R.Wan aka Sylvester Staline, frontman du Soviet Suprem, leur nouvel album n'est pas encore sorti mais le groupe est toujours prêt à jouer quelque part... Cette activité intense est d'ailleurs l'objet de ma première question...

Soviet Suprem Soviet Suprem Tournée, enregistrement, sortie d'album..., j'ai l'impression que vous ne vous êtes jamais arrêté depuis Made in China...
On n'a pas arrêté depuis qu'on a commencé ce groupe !
Oui, mais il y a eu quelques petites pauses plus ou moins longues....
Il y a eu des pauses à cause du COVID, on a commencé le groupe fin 2013. Officiellement, on a fêté nos 10 ans, mais en fait, on a plus, on prend les années du COVID comme si elles n'existaient pas. Mais on a commencé ce groupe le 28 décembre 2013. Et ça devait durer 6 mois... 12 ans plus tard, nous voici. On n'a jamais vraiment arrêté de tourner. On a sorti trois albums. Là, ça va être le quatrième. Et c'est pour ça qu'il était temps de s'arrêter.

De s'arrêter ?
De faire une pause. Mais il n'y a pas eu de pause. Thomas, il ne veut pas faire de pause. Et moi, ça fait 12 ans de bons et loyaux services, donc j'ai décidé de m'arrêter le 12 septembre prochain. Et de mourir à la fête de l'Huma.

Mais, le groupe va continuer ?
Il va se transformer. Là, on sort un album qui va s'appeler Rouge. Il va sortir le 27 Marx. Il y a le Black album de Metallica, le White album des Beatles, il y aura le Red album des Soviet Suprem. On est en train de basculer dans un kolkhoze, un collectif où il y a beaucoup de featurings qui arrivent et de personnages, un peu comme le Muppet Show. Donc, Kermit, la grenouille, ce sera John Lenine, il sera très bon dans ce rôle, c'est un meneur de revue, un patron de cabaret. Il avait déjà fait Le Vrai Faux Mariage qui a tourné pendant longtemps avant de faire La Caravane Passe. Parce qu'il veut continuer tout le temps, tout le temps et que moi, j'ai d'autres projets à côté, je ne veux pas faire que ça, on a donc décidé de ça. Là, on a fait cet album, avec pas mal de featurings, il y a Flavia Coelho, c'est d'ailleurs un single qu'on a déjà sorti, il y a aussi Tracy de Sà, une rappeuse qui a fait nos premières parties, elle est super, elle est jeune, militante, elle a une énergie extraordinaire. Il y a Dirty Zoo, un groupe de rappeurs, aussi. Il y a Mourad de La rue Kétanou, il me remplace parfois d'ailleurs, sous le nom de Vladimir Miskin. Il y a Aurélie Saada des Brigitte pour un morceau avec Thomas. Qu'est-ce qu'il y a d'autre ? Il y a Dubioza Kolektiv, un groupe serbe, enfin, membres de l'ex-Yougoslavie. Donc, ça se transforme, petit à petit, en collectif. C'est ce qu'on avait déjà fait, d'ailleurs, avec Soviet Supreme Party. On avait déjà fait un concept de soirée.

Justement, comment s'étaient faites ces rencontres avec ces nombreux invités ? C'est plus facile de les intégrer dans un projet plus long que juste pour un titre ?
Oui. Après, la plupart, ce sont des potes qu'on croise souvent en tournée. On a toujours fonctionné un petit peu comme ça. Dans le milieu que l'on appelle "l'alternatif", même si je n'aime pas le terme, on fonctionne de façon collégiale. On fonctionne sur un projet, ce n'est pas des carrières solos comme les chanteurs de variété, on monte des équipages et on vit une aventure avec eux. C'est ça, la façon de voir la musique.
Il y a eu un projet solo qui s'appelait R.Wan quand même...
Le projet existe toujours. J'ai sorti deux albums qui s'appelaient Radio cortex. C'était un concept de radio dans lequel il y avait beaucoup d'invités. Ensuite, j'ai fait le projet Pot Rouge, qui était avec un groupe qui s'appelait le Symphonie All Stars. C'était sous mon nom. Mais c'était toujours des aventures différentes... Je n'ai pas une continuité, ce qui peut être chiant. Parfois, des gens ne m'écoutent plus, parfois je me perds moi-même. Mais tu as des artistes qui creusent toujours le même sillon, tu as des peintres qui font toujours le même genre de peinture. Puis ils creusent, ils creusent, ils creusent. Moi, je n'aime pas. Je m'ennuie vite quand je fais la même chose. Donc, je tente des trucs différents. En 2024, j'ai sorti un projet qui s'appelle Métamec, qui est un projet de dancehall Shatta avec Autotune, ça a été un four pas possible. Mais moi, je l'ai fait. Là, je sors un disque qui va s'appeler Épure, c'est un disque enregistré avec un accordéoniste solo, juste accordéon/voix. On en a terminé l'album, il sort au mois de juin. Et j'ai un autre projet avec Winston McAnuff, un chanteur jamaïcain, on fait un album avec Java, parce que ça fait maintenant 17 ans qu'on n'a pas sorti de truc. Le dernier, il est sorti en 2009. On est en train de finir l'album, on prépare une tournée commune avec ce Jamaïcain, Winston McAnuff. Avec Fixi, l'accordéoniste de Java, ils ont déjà sorti plusieurs albums. C'est le retour de vieux projets perso et de Java.

Soviet Suprem Soviet Suprem C'est donc ce qui met Soviet Suprem de côté ?
Je n'ai pas le temps de tout faire. Moi, j'adore faire Soviet Suprem, mais ça fait maintenant 10 ans. C'est bien particulier. C'est un spectacle... Comment dire ? Complet. J'ai envie d'essayer d'autres choses. Parce qu'au bout d'un moment, il y a une lassitude. Là, le projet avec Winston et Java, va être beaucoup plus joué. Il n'y aura pratiquement pas de bandes. Pareil, le truc que j'ai fait avec l'accordéoniste, je l'ai enregistré sans clics. Soviet Suprem, c'est très électro, il y a moins d'instruments... Et puis, j'y retournerai peut-être avec plaisir plus tard car Thomas veut continuer, c'est le compositeur du groupe, La Caravane Passe est plus tournée vers la musique traditionnelle, Avec Soviet Suprem, il y a quelque chose d'un peu plus hip-hop, plus punk aussi, peut-être. Et ça lui plaît de... Enfin, il s'épanouit là-dedans. Et ça marche aussi. Pour moi, c'est très, très bien d'arrêter un truc qui marche. C'est tellement galère de vivre dans la musique. Et j'ai l'impression que chaque année, c'est de pire en pire, de plus en plus dur. On n'a qu'une vie, il faut tenter des trucs.
J'ai connu certaines personnes dans la société qui décident que la musique doit rester quelque chose d'entièrement pure et qui vont prendre un boulot à côté... La musique va être leur plaisir et ils ne veulent pas avoir de contingence d'argent avec ça pour que ça reste un pur plaisir. Je comprends cette démarche. Moi, je ne voulais pas en faire mon métier... D'ailleurs, je voulais même pas être musicien, c'est devenu par hasard. C'est vrai, c'est un accident. Et donc, une fois que j'avais mis un pied à l'étrier et que je pouvais gagner ma vie avec ça, j'ai bien vu que c'était moins difficile et moins dur que d'aller bosser à l'usine ou au bureau ou de se retrouver avec un patron, etc. Donc, c'est une chance. Moi, ça me motive vachement aussi, je fonctionne comme ça. On ne sait jamais d'ailleurs, peut-être qu'un jour, il y aura de l'argent ! Mais il faut toujours tenir en musique. Il y a toujours un truc qui tient en alerte. En tout cas, on essaye de tenir.

Tu parlais du côté bande enregistrée qui pouvait aider le groupe, tous les featurings ne pourront pas être là sur toutes les dates... Flavia par exemple a pas mal de voix sur le morceau...
Oui, mais je pense qu'on ne joue pas les morceaux quand les gens ne sont pas là. Donc, ça veut dire qu'il n'y aura pas le morceau. Ou alors pour le morceau avec Flavia qu'on va jouer ce soir, il n'y aura pas sa partie, on va la raccourcir. Donc, ça va être réadapté, de toute façon, il y a plein de titres qu'on joue même sur scène de façon différente de ce qu'ils sont sur disque.

Sur "On fait le putsch", il y a pas mal d'invités et ça marche en live...
C'est un morceau de live en fait. C'est le morceau du DJ, Didier Croute Chef, qui est aux platines. Sur le morceau, il nous sort de scène pendant le spectacle. C'est un morceau qui existe depuis presque dix ans, mais qu'on n'avait jamais sorti. Au lieu de le sortir comme il le faisait sur scène, il a mis plein d'invités. C'est le prochain single qui va sortir, je pense, d'ici deux semaines.

L'album commence avec "Komunistoirdamour", comment on fait pour ne pas trouver ce jeu de mots-là avant ?
On n'avait pas trouvé....
Parce que ça me semble être une évidence !
Tu l'avais trouvé, toi ? (rires) Il y a des choses qui sont devant ton nez que tu ne trouves pas...
Mais bon, j'ai une vraie question. Comment vous écrivez ces textes ? Est-ce que c'est au fil de l'Ob genre en tournée, je trouve ça et je le mets dans un carnet ou alors, il y a des séances de brainstorming tous ensemble où il faut creuser les idées et trouver les bons mots.
On note des trucs tout le temps. On rigole entre nous, on se note des machins. Par exemple, "Fashion facho", le single qu'on a sorti avec Flavia, c'est un morceau que je traine depuis un bail... En fait, c'est une chanteuse, elle s'appelle Karimouche, elle sera aussi sur l'album Rouge, elle fait une reprise de "Rongrakatikatong". Elle avait trouvé le titre, elle m'avait demandé de lui écrire un texte là-dessus. Je lui avais écrit un truc à l'époque mais ça sonnait pas, ça a donc été jeté à la poubelle, mis dans un coin. Et un jour, Thomas m'envoie un instrument et c'était parfait pour le texte.. C'est des choses qui viennent comme ça, "Komunistoirdamour", il m'a envoyé la musique, et je trouvais qu'il y avait ce côté un peu pompeux... comme une histoire d'amour. Ça m'a fait rire. Donc, c'est du hasard... La musique, c'est l'accident... Il n'y a pas de moment de travail où on s'enferme. Si tu veux avoir des bonnes idées, l'inspiration magique, etc., il faut travailler ! Si tu n'es pas tout le temps, tous les matins, tous les jours à bosser un peu, il n'y aura rien. Moi, je sais que je ne bosse pas assez. Il faudrait que j'écrive tous les jours...

Justement, ça fait lien avec ma question suivante. L'album est relativement court...
Oui. Au départ, ce n'était pas un projet d'album. C'est-à-dire que moi, j'ai décidé il y a à peu près un an... J'ai dit : « Écoute, Thomas, j'en ai marre de Soviet, ça fait quand même 12 ans... »

Soviet Suprem Soviet Suprem Que tu voudrais bien faire une pause ?
L'album Made in China a été un album difficile à sortir parce qu'on l'a fait en autoproduction. On n'était pas autoproduit avant, on avait un label. Là, ça a été un peu fatigant et éreintant. On a eu beaucoup de galères, pas mal de bâtons dans les roues pour que l'album voit le jour. Heureusement, la tournée nous a sauvés parce que ça marche et que les gens aimaient, même si l'album est un peu spé. Moi, je l'aime bien. Mais il sort un peu de ce qu'on attend, de ce que les gens attendaient. C'est un album qui est plus hip-hop, avec des sonorités asiatiques, il n'a pas eu un immense succès. Mais moi, j'aime beaucoup cet album. Bref. c'était fatigant. Et je me suis dis qu'on s'arrêterait à ça. Mais pour continuer la tournée, comme on est autoproduit, indépendant, on est sans cesse en train d'alimenter au charbon la locomotive. Parce que sinon, tout s'arrête. Comme disait Eddy Merckx : « La révolution est comme une bicyclette, quand elle n'avance pas, elle tombe ». Bon, c'est Che Guevara, dans Rabi Jacob, Louis de Funès dit Eddy Merckx (rires). Si t'as la réf. Mais c'est vrai. Et Thomas est un immense travailleur, je l'ai dit. C'est notre stakhanoviste. Il voulait qu'on fasse un 4 titres parce qu'on avait déjà mis des morceaux de côté qui ne rentraient pas dans l'album Made in China, comme "Bis trop" car on voulait faire un album en essayant d'avoir une certaine homogénéité. On s'est dit qu'on allait faire un 4 titres pour sortir des singles avant la date parisienne du Trianon qui était importante. J'ai dit, OK pour un 4 titres. Et... comme on ne s'arrête jamais, on a un album ! Pour revenir à ta question, ça n'a pas été un sujet de discussion de faire un album court, c'est plus un EP qui s'est transformé en album. De toute façon, les gens n'écoutent plus vraiment d'albums. Mais nous, on veut fabriquer des vinyles, des CDs....

D'ailleurs, il sort d'abord en numérique...
Je crois qu'il y a un délai pour le pressage des vinyles. D'ailleurs, et tu le vois bien avec tous les anciens albums, si tu mets trop de plage, tu as une déperdition du son, de qualité. Donc c'est important de faire des albums courts. Ou alors tu fais un double album ! Maintenant, je préfère les albums courts. C'est important, c'est un voyage, il ne faut pas perdre le fil... Là, sur mon album solo avec l'accordéoniste, j'avais plein de titres, mais j'en ai mis que neuf. Emprunter l'oreille de quelqu'un pendant une demi-heure d'affilée, c'est beaucoup lui demander. Même si on sort souvent des singles, j'aime bien le principe de l'album, du voyage.

Et donc l'album ne sort que dans six semaines, tout est déjà verrouillé. C'est pas long cette période en cours d'attente, alors que vous jouiez encore, là à Paris, il y a quelques jours et qu'il y a encore d'autres dates d'ici la sortie. Le fait de se dire qu'on va jouer devant un public qui ne connaît pas forcément les nouveaux titres...
On avait fait un an de tournée avec l'album Made in China pour tester avant qu'il ne sorte. On teste vachement de choses au début, et puis finalement on revient, on en enlève, on voit ce qui marche, ce qui ne marche pas. Il y a des morceaux qui sont très biens en studio et pas en live. Un des morceaux qui marchent le mieux des Soviets sur les plate-formes, c'est "Propaganda" et on ne le joue pas en live, et pourtant, c'est un de nos plus grands succès ! On a un concept de spectacle, il est construit autour d'ambiances différentes qui vont emmener le public, on joue avec eux. Le travail de studio ce n'est pas le même que celui du live. Donc, on teste à chaque fois qu'on a des nouveaux morceaux. Là, par exemple, on joue des nouveaux titres qui vont être sur le prochain album, on les teste petit à petit, on voit comment ça réagit, comment ça s'imbrique avec le reste.

Et s'il faut faire de la place pour 2-3 nouveaux titres, il faut en enlever 2-3 aussi ?
Oui, ça se fait assez naturellement, ça se travaille, mais c'est comme une poterie, on a une terre glaise et puis on arrange petit à petit, on lui met des nouveaux trucs, et c'est sans fin.

Parce que votre show est toujours assez scénarisé, il se passe comme une sorte d'histoire, et donc ce n'est pas évident de réussir intégrer dans votre histoire des morceaux comme "Fashion fasho" qui est un peu à part.
Il vient après la séquence Made in China. Au départ, on joue beaucoup plus de morceaux de l'album Made in China, et ces 3 morceaux qui font partie de cet album là sont devenu maintenant une séquence à l'intérieur du show, ils sont joués en même temps et créent une ambiance à ce moment-là.

Ok, donc il faut réussir à faire des passerelles ?
Des passerelles entre le départ et la sortie, c'est très important au théâtre. Bref, c'est du théâtre, c'est de la musique, mais il faut mettre tout de suite les gens dedans.

Dans l'ambiance ?
Dans l'ambiance, ça dépend, il y a des gens qui font de la musique, qui vont prendre le temps de se poser, etc. Chez nous, il y a quand même un côté satirique, ce qui fait que ça marche, quand on a commencé en 2013, on ne savait pas que Poutine allait envahir l'Ukraine, on ne savait pas qu'il y aurait Trump, on ne savait pas tout ça. Ce qui était une blague au départ, avec une espèce de faux pays d'URSS qu'on invente sur scène, on travaille avec le garde du corps, c'est un garde du corps de Groland, il y a ce côté de faux trucs communs. Une fois qu'on a ce postulat de départ, on peut détourner tout ce qui se passe, et c'est pour ça aussi que ça plaît. On se prend tellement de trucs dans la gueule, qui sont glauques et morbides, et tout le temps, tous les jours, je pense que quand tu viens voir un concert, ça fait du bien d'avoir du grand guignol.

Et les gens aiment le côté festif quand même, plus que le côté satirique...
Oui, mais c'est pas faire la fête pour dire on va faire la fête, c'est rire, c'est le principe du carnaval, on n'est pas loin de Dunkerque, tu vois l'histoire du carnaval, c'était ça à Rio ou partout, c'est pouvoir se foutre de la gueule des puissants, on a carte blanche pendant ce temps, pour que les gens acceptent leur truc social, c'est hyper important, et puis c'est important, moi je le vois, d'avoir de l'humour, sinon c'est la dépression, ou on se tape dessus.

Soviet Suprem Soviet Suprem Bon, j'ai aussi une question là-dessus. Aujourd'hui, il y a des gouvernements démocratiquement élus, qui semblent plus dangereux que certaines dictatures
Des gouvernements démocratiquement élus, comme ?
Les États-Unis...
Les États-Unis, oui, mais dans l'histoire, quand Hitler arrive au pouvoir, il a 30% et il est démocratiquement élu...
C'était le début de la question ! Donc on est dans une forme de guerre civile idéologique, et est-ce que ça c'est plutôt inspirant ou inquiétant ?
Non, le monde ne crée pas de l'inspiration, il crée de l'urgence, il crée des réflexes de survie, et donc ... je réfléchis, j'essaie de ne pas dire de conneries, enfin d'avoir un discours un peu construit (rires). De toute façon, ça a toujours été comme ça, mais plus c'est dur et bête en face, plus la satire est importante ! Il faut ridiculiser les gens, les montrer tels qu'ils sont. En effet, c'est une forme de guerre... mais pacifique.

Si tout allait bien, Soviet Suprem ne serait pas indispensable ?
Moi, je pense que ce serait beaucoup moins pertinent, ouais. De toute façon, ça ne va jamais bien... Tant qu'on laisse s'exprimer la satire, la musique, les musiciens, les bouffons du roi, les humoristes, c'est peut-être un thermomètre. Quand il y a un truc financier où on nous retire de plus en plus, ça devient inquiétant. Même si nous, on est protégés par notre succès, qui reste pas énorme. Quand ça devient une dictature, on s'attaque aux artistes, aux journalistes. T'as une forme de censure sourde, mais si ça s'aggrave, on va basculer, je pense, dans quelque chose d'encore plus radical.

Alors, pour terminer, parce que c'est un sujet qui a fait débat, j'ai vu sur les vidéos, le clip de "Fashion facho" a été tourné avec l'intelligence artificielle, celui de "Tetris" aussi, il y a un petit peu ce moment de bidouillage, est-ce que c'est pas dangereux de trop l'utiliser, est-ce que c'est quelque chose qui va permettre la création plus librement, ou alors ça va nous brider ?
C'est un outil ! Quand il y a un outil neuf qui arrive, j'essaye. J'avais commencé avec l'album Metamec de dancehall que j'ai fait avec mon vieux pote, avec qui j'avais commencé la musique quand j'avais 13 ans. Au lieu de faire un truc de reggae nostalgique, on s'est dit qu'on allait plonger dans tous les trucs, que ce soit l'intelligence artificielle, l'autotune, tout ça, on a vraiment plongé là-dedans à fond. Après oui, c'est moche. Mais c'est un outil, une mitraillette. Ce qui est important, c'est la personne qui est au bout de la mitraillette... Moi, par exemple, l'intelligence artificielle, je ne l'utilise pas du tout, il y a plein de gens qui utilisent Chat GPT pour tout et rien, ça ne m'intéresse pas vraiment. J'étais le dernier à me mettre au portable, et puis je m'y suis mis quand même, mais je veux toujours avoir le moins de charge de trucs techniques, pour pouvoir laisser le travail de la création, même si je suis dépendant de ça, comme tout le monde. Pour le clip de "Fashon facho", de toute façon, on n'aurait pas eu les moyens de montrer ces gens-là. Attention, ce n'est pas un prompt "vous allez faire un défilé de mode, et tac, tac", non, non, le mec qui a fait ça, c'est un bon là-dedans ! Sébastien a bossé avec Thomas, ils ont créé ces personnages et ensuite, il les a mis en animation, c'était un sacré boulot. Le truc pudibond de dire "Oh, ce n'est pas bien, c'est pas moral"... de toute façon, ce n'est pas bien les armes, l'I-Phone, les réseaux sociaux, les gens qui te font "ah, c'est horrible, vous utilisez l'intelligence artificielle", je trouve ça un peu stupide, si on en abuse, si on ne fait que ça, OK, mais c'est un outil, c'est comment tu l'utilises qui est important. C'est comme quand j'ai fait l'album avec l'autotune, tout le monde m'est tombé dessus, on m'a dit : « Non, toi, tu ne peux pas faire ça... ». Ce sont des instruments, c'est comment tu l'utilises, là, c'est une esthétique, peut-être que tu n'aimeras pas, mais je trouve ça con de se mettre des interdits avant de créer. Moi, ça m'a fait marrer, je trouve que le clip est plutôt réussi, mais je n'ai pas envie d'en faire d'autres, c'était intéressant de faire ça. Justement avec ce clip d'intelligence artificielle, il y a quelque chose de complètement froid et déshumanisé, le contraste avec ce qui se passe en dessous, c'est marrant. Et c'est important de déplaire aussi aux gens qui aiment bien ce que tu fais, de ne pas se conforter à leur plaire tout le temps, parce que ça, c'est un confort, après, tu deviens épicier, tu as ta boutique, oui, j'ai le bon produit, j'ai ton truc... Moi, quand je fais un album, je me fais plaisir à moi d'abord, je ne fais pas telle musique parce que j'ai déjà fait tel truc et que ça va correspondre à ce dont ont envie les gens. Non, je pense que c'est une erreur de faire ça, parce que c'est anti-artistique, étant donné que le propre de la création doit être de rechercher constamment des trucs nouveaux, c'est ça qui est jouissif.

Merci à Marie et à R.Wan ainsi qu'à Julien (Math Promo).
Photos : Oli

Publié dans le Mag #70

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