Il y a des projets qui naissent dans le confort des studios climatisés, et d'autres qui émergent dans la poussière, les ongles sales et les cernes d'un quotidien cabossé. Sixpenny Millionnaire appartient résolument à la seconde catégorie. Né de l'esprit et des tripes de Shanka, guitariste bien connu de la scène rock française (No One Is Innocent, The Dukes), ce projet solo n'est pas un caprice d'ego mais un vrai manifeste, aussi rugueux que sincère.
Sur ce premier EP, Grime pusher, Shanka balance six titres comme autant de pavés lancés dans la vitrine du blues traditionnel. Le décor ? Un delta crasseux, traversé de beats poisseux, de riffs slammés à la Telecaster, et de slogans hurlés plutôt que chantés. C'est le blues de la ville, des hangars abandonnés, des parkings en feu. Une musique qui cogne, râpe, transperce. Celui dont la Jack Daniel's nourrit la sueur et le sang. Ce n'est pas seulement l'hybridation stylistique qui fascine - entre blues, hip-hop, punk et rock industriel - c'est surtout la cohérence de l'univers. Sixpenny Millionnaire ne cherche pas à séduire, il cherche à dire. Il parle de rage contenue, d'injustices sociales, de révolte sourde. Mais toujours avec un sens aigu du groove, du mouvement, presque de la transe. Ce n'est pas un blues nostalgique, c'est un blues de combat, ancré dans le présent "avec le respect du travail des anciens".
L'EP brille aussi par son featuring intelligent : Dirty Deep apporte sa crasse sudiste, et injecte un contrepoint vocal aux textures électriques, sans jamais diluer le propos. Et si on sent quelques influences - de R.L. Burnside à Dope D.O.D., de Jack White à N.W.A. - elles ne sont jamais pastichées. Elles sont digérées, réinterprétées à la sauce bitume d'autant que le garçon a autant de bon goût que d'expérience. "Fade out / Fade in", sonne comme une métaphore parfaite : l'ancien monde s'éteint, un autre s'incruste dans la bande-son. Shanka ne revient pas, il recommence. À zéro, oui. Mais avec la hargne de ceux qui n'ont rien à perdre. On entend la sueur sur les cordes, on devine la solitude dans les recoins, mais on perçoit surtout une voix, un cap, un geste artistique fort.
En 6 titres, Sixpenny Millionnaire impose un son, une posture, et surtout une urgence. Celle d'un blues qui n'a plus rien à voir avec les racines muséales, mais tout avec la réalité crue d'un monde qui tremble. Sur "Fade in", il chante "I've got a feeling there's gonna be a price to pay" et sur "Fade out" I've got a feeling, things won't go my way"... Nous avons plus le sentiment que les choses vont aller pour lui. Et s'il y a un prix à payer ce ne sera que la rançon de la gloire.
Publié dans le Mag #66



