Au moment où je commence à rédiger ces lignes sans direction définie à l'avance, je dois préciser que j'ai dévoré jusqu'à l'os ce Reservoir of love, nouvel album de Shannon Wright sorti en février dernier (toujours) chez l'excellent label bordelais Vicious Circle. Il me semble que jamais je n'avais autant été obnubilé par un disque de l'Américaine depuis In film sound, qui au passage a fêté ses 12 ans le mois dernier. Je ne sais pas vraiment si c'est son contexte (la maladie de la musicienne - voir l'interview dans ce magazine pour en savoir plus) ou simplement le fait que cette œuvre combine le meilleur de ce qu'est capable de donner Shannon Wright en termes d'émotion. Honnêtement, avant de le découvrir, je pensais avoir fait le tour de la question, en me disant que je n'allais pas être plus surpris que ça, que ça allait rester du Shannon Wright pur jus, donc très qualitatif. Ce n'est pas faux, mais j'ai ressenti dans ce Reservoir of love quelque chose en plus au regard de l'entièreté de son œuvre qui a évolué avec le temps (ses deux précédentes expériences studio furent, par exemple, marquées davantage par l'usage du piano/clavier que la guitare). Et puis, par curiosité, j'ai quand même posé la question à l'intéressée pour savoir si elle avait l'impression de se répéter. La réponse ne s'est pas fait attendre : « Si c'était le cas, j'aurais déjà arrêté de jouer de la musique. »
Il y a bien des choses insaisissables et insondables dans la musique de Shannon, des nuances ou des couleurs qu'elle seule peut définir ou ressentir en tant que multi-instrumentiste et compositrice, à travers une note, un mot, une intonation, une attention particulière, que sais-je... Mais ce onzième album qu'elle a réalisée seule pour la première fois chez elle à Atlanta (avec l'aide de son ingénieur sonore Kevin Ratterman qui a réenregistré les parties de batterie initialement réalisées par l'artiste) ne peut laisser indifférent. Il aurait pu être en effet son dernier (pour de vrai cette fois-ci), et je prends son retour aux guitares brûlantes et aux rythmiques robustes comme une sorte de renaissance, un cadeau même. Un album pour dire à ses fans qu'elle est toujours là, que sa force et son envie de créer ne sont pas altérées, malgré les aléas de la vie. La disparition l'année dernière de son cher ami et ancien "producteur" Steve Albini ou bien celle de Philippe Couderc (fondateur de son label) n'ont assurément rien arrangé (les deux derniers morceaux leurs sont dédiés, à ce propos), mais elle s'en est aussi servie pour mettre au monde huit morceaux absolument touchants, mêlant mélodies bouleversantes au rock le plus brut. Le tout, et il faut le signaler, agrémenté d'arrangements, dont des cordes soignées à l'image de "Countless days" (alto, violon, contrebasse), morceau le plus calme de Reservoir of love qui reste l'une de ses plus belles surprises.
Il y a dans ce nouveau disque l'expression irréfutable d'une douleur, mais aussi beaucoup d'amour stocké dans un très gros réservoir à l'intérieur duquel se sont immiscés quantité de souvenirs et, on l'espère, un futur plus radieux pour cette artiste qui le mérite tellement.
Publié dans le Mag #65

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