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Interview d'amour (avril 2025)

La sensible et passionnée Shannon Wright est de retour après un long silence due à une dure épreuve à passer, celle de la maladie. En début d'année, elle a livré Reservoir of love, un nouvel album à la hauteur de ce qu'elle est capable de faire : des morceaux bouleversants, entre douces mélodies et riffs furieux. On a décidé de l'interroger sur cette période, mais aussi sur sa vision de la musique. Bonne lecture !

Shannon Wright 2024 Le titre de ton nouvel album, Reservoir of love, peut évoquer plein de choses. Est-ce que tu sous-entends par là qu'on ne donne pas assez d'amour aux gens de manière générale ?
Je dirais plutôt que Reservoir of love représente une vaste image de la vie d'une personne : ses amours, ses souvenirs, ses pertes, ses plans, ses projets et toutes ses corvées.

Tu disais il y a plus de 10 ans dans une interview que tes albums ne sont jamais conceptualisés, mais Reservoir of love parle beaucoup de la maladie, du deuil et de la solitude. As-tu vécu tout cela ces dernières années ?
Je te confirme encore aujourd'hui qu'ils ne sont jamais conceptualisés. J'écris des chansons au gré de mes émotions, quand je ressens le besoin de le faire, mais j'ignore comment elles vont se révéler quand elles sont mises en lumière. Je dirais que ce nouvel album est un cortège de réflexions, de ruminations et d'amour... et du fait que nous en avons tous besoin.

Est-ce que l'album Secret blood (sorti en 2010) est né de la même conséquence ? Parce que j'ai cru comprendre à l'époque que tu l'avais sorti juste après une période difficile à vivre pendant laquelle l'un de tes proches avait un cancer.
Pour moi, écrire et créer de la musique est une abstraction. Une inconscience où les choses évoluent afin d'explorer toutes les lumières et les obscurités que nous partageons et expérimentons.

Tu n'avais pas sorti de disque depuis 5 ans. Est-ce que ce nouvel album a été plus difficile à composer ? Ou c'est juste les aléas de la vie ?
Pendant le COVID, je dois dire que comme tout le monde j'étais un peu bloquée, et je n'arrivais pas à écrire la moindre chanson. Après cette période spéciale, on m'a diagnostiqué une maladie auto-immune avec laquelle je dois vivre jusqu'à ma mort. Autant dire que j'avais des choses à régler... En réalité, je ne savais pas si je pouvais continuer à jouer de la musique quand je suis tombée malade. J'étais en train de faire le deuil de tout ça et j'ai vraiment regretté de ne pas avoir pu jouer pendant si longtemps. Et puis, le temps avançant, j'ai petit à petit repris des forces, et je n'ai pas pu m'empêcher de me résigner à l'idée d'écrire à nouveau de la musique.

Est-ce que des épisodes heureux de la vie peuvent nourrir ta musique ?
Bien sûr, il y en a beaucoup. Reservoir of love en est un exemple, c'est un parfait condensé d'amour et de bonheur, mais aussi de perte. Je pense que toutes ces émotions sont comme des rivières entrelacées. A travers ce disque, je questionne les comportements et les épisodes de la vie, et j'écris d'un point de vue de l'humain, pas seulement de mon propre point de vue.

Tu as avoué plusieurs fois que tu te posais souvent la question d'arrêter la musique. Est-ce que Reservoir of love a failli ne jamais voir le jour ?
C'est vrai, je pense généralement que mon album le plus récent est le dernier que je ferai. Il faut savoir que les morceaux de Reservoir of love ont été initialement écrits pour moi-même, je n'avais pas l'intention de les sortir un jour et de les montrer au public. Avec ce qui m'est arrivé, j'ai préféré prendre mon temps et ne pas me mettre de pression, d'autant plus qu'il n'y avait aucune planification d'album ou de sortie. Du coup, j'ai tout composé et enregistré à la maison, ce qui m'a évité de passer du temps en studio. En procédant ainsi, j'ai laissé libre cours à ma créativité, sans contrainte ni limite. Progressivement, j'ai commencé à partager des morceaux à des amis qui m'ont encouragée à les sortir. Tu sais, j'ai passé un temps fou pour réaliser cet album, car j'avais la liberté de tout faire comme je voulais, le composer et enregistrer tous les instruments. Mon cher ami Kevin Ratterman l'a mixé avec moi et en a profité pour rejouer toutes mes parties de batterie dans son studio à Los Angeles.

Tu disais que tu as fait ce disque seule chez toi, tu l'as composé à la guitare ou au piano ? Et qui se joindra à toi sur scène pour la tournée ?
Je l'ai composé avec pas mal d'instruments : guitare, piano, basse, batterie, claviers, bruitages, cordes et un Wurlitzer. Pour la tournée, c'est Kyle Crabtree (batterie) et Todd Cook (basse) de Shipping News qui m'accompagneront.

Shannon Wright 2024 Penses-tu avoir donné le maximum de ce que tu es capable de faire musicalement, en termes d'émotion, de styles... ? As-tu déjà eu cette impression de te plagier ?
Si c'était le cas, j'aurais déjà arrêté de jouer de la musique.

Est-ce que tu t'intéresses à ce qui sort actuellement en termes de musique ? Ou tu es du genre à te dire "C'était mieux avant" ?
Les bonnes chansons restent quoi qu'il arrive de bonnes chansons, peu importe quand elles ont été écrites.

Depuis que tu joues en solo, est-ce que cela t'a déjà traversé l'esprit de rejouer sous la forme d'un groupe comme tu as pu le faire avec Crowsdell ?
Oui, je l'envisagerais peut-être si les bonnes idées et les convictions s'alignent.

Y a-t-il un instrument avec lequel tu te sens le plus proche ?
Les deux avec lesquels j'ai toujours joué, à savoir la guitare et le piano.

Est-ce que tu es plus libérée sur scène, quand tu composes ou quand tu enregistres en studio ?
Le studio et la scène sont deux aspects totalement différents. Pour moi, il est impossible de les comparer. J'aime composer, enregistrer et jouer sur scène pour des raisons qui me sont propres. Quand je compose ou que j'enregistre, par exemple, j'adore passer des heures à essayer de nouvelles choses, expérimenter. Tandis qu'en live, je crée une connexion avec les gens par le biais de ma musique pendant un temps donné et dans une pièce ou un endroit précis. En concert, nous sommes tous immergés à la fois collectivement et individuellement d'une manière que nous-mêmes ne comprenons pas, c'est indéniable. C'est une liberté que la vie quotidienne n'offre pas souvent.

Est-ce que tu as encore le trac sur scène ?
Oh oui, toujours !

Ton label est français, tes collaborations se font souvent avec des Français (Yann Tiersen, Katia Labèque, David Chalmin, le projet This Immortal Coil, Mansfield.TYA). C'est un coup du hasard ? Ou tu aimes vraiment la France et ses artistes ?
La France est comme ma deuxième maison, je m'y sens donc très liée. Ce lien que j'ai avec ce pays est né à la fois d'une coïncidence et des amitiés qui se sont construites au fur et à mesure. Cela ne veut pas dire que je néglige certains autres aspects de la France. C'est vraiment un pays que j'aime beaucoup dans lequel je tourne depuis un certain temps déjà.

Ton titre "The hits" me fait penser à une question : Que penses-tu de ces artistes qui substituent les albums par des singles ou des EPs pour éviter les absences trop longues et faire l'actu plus régulièrement ?
Je n'en pense rien car ces artistes ne font pas partie de mon univers. "The hits" est une chanson qui n'a rien à voir avec la musique, il s'agit plutôt d'une abstraction de ce que nous traversons tous dans la vie.

Shannon Wright 2024 Pour terminer cette interview, je souhaiterais savoir si tu prêtais attention à l'image qu'ont les gens de toi ? Est-ce que tu lis par exemple les articles qui parlent de toi, les chroniques de tes albums, les commentaires sur les réseaux sociaux ?
J'apprécie sincèrement tous les efforts que les personnes font pour écrire ou parler de mes albums, mais le plus important c'est surtout que quelqu'un se sente concerné par ce que j'écris, ou est sensibilisé par ma musique. Si je le fais, c'est uniquement par amour pour la musique et parce que cela me permet de me sentir connectée à quelque chose de plus grand que moi. Ça relève de la pureté, de quelque chose que je ne peux exprimer avec des mots, de quelque chose que je ne comprends pas. Si j'écris des chansons, c'est parce que je ne peux tout simplement pas m'en empêcher. C'est simple, je jouerai jusqu'à ce que mes mains ne bougent plus. La musique est ce continuum indélébile qui peut convoquer toutes nos histoires. Écouter une pièce musicale ou un morceau que l'on aime évoque un flot incessant d'émotions, rendant le reste du monde qui nous entoure silencieux. C'est un réconfort sans pareil. C'est si précieux.

Merci à Guillaume de Vicious Circle.
Photos : Jason Maris

Publié dans le Mag #65

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