Rescue Rangers Remontons un peu le temps : 2005 le groupe annonce une date de péremption de 5 mois, tu dois immigrer au Canada...12 ans plus tard vous êtes toujours là, qu'est-ce qui s'est passé !?
Je serais tenté de dire « Qu'est-ce qui ne s'est pas passé ? »... Mais je vais tâcher de faire court : je suis resté deux ans au Canada, et à mon retour j'avais pas mal de chanson. J'ai demandé aux gars si ça les intéresserait de remettre le couvert, et c'est comme ça qu'on a enregistré Guitars and dust dancing. Quelques temps après, sur invitation de Dave Angstrom, on a eu la chance d'ouvrir pour Hermano sur deux dates ; je pensais que nous étions lancés, que les efforts avaient payé, que le projet était sérieux. Mais en quelque sorte il a fallu tout reprendre de zéro. Un an plus tard Trendkill nous a proposé la première partie de Nick Oliveri et ça a été la rencontre déterminante... mais pas forcément dans le bon sens. Nick flashe sur notre musique et nous invite d'une part à ouvrir pour Mondo Generator l'été suivant, et en plus nous propose de le rejoindre à Los Angeles pour faire de la musique. On n'a pas vraiment pris la deuxième proposition au sérieux. Mais durant des mois ça a été compliqué au sein du groupe. Arrivés sur la tournée d'été, il réitère son invitation ; on se lance dans l'enregistrement de Manitoba, on projette ensuite de partir sur Los Angeles, mais rien ne se passe. Avec le recul, on aurait bien eu besoin de quelqu'un sorti d'une école de commerce pour nous expliquer comment fonctionne ce milieu, mais aurait-on été prêt à l'entendre à l'époque ?
Bref, j'ai fini par partir tout seul à Los Angeles. J'y ai rencontré Joey Castillo, un gars très sympa, et surtout... Page Hamilton ! Nous sommes en février 2013, et en novembre de cette même année il vient sur Marseille pour la première session de ce qui deviendra Join hate, précédée d'une super tournée européenne... Je pensais avoir prouvé au groupe qu'on pouvait faire de belles choses si on s'en donnait la peine, puisque censément nous avions tous le même objectif et la même passion. J'ai en fait compris que c'était vraiment fini. J'ai essayé de rebondir, grâce à mon ami Seb du groupe Abrahma, avec une formation parisienne. On a fait quelques belles dates puis enregistré la suite de Join hate, et puis c'est tout, ça a tourné court. J'ai arrêté pendant deux ans, dégoûté, jusqu'à ce que Page me dise « allez faut remonter un groupe et venir faire quelques dates avec Helmet ! »
La formation aujourd'hui est géniale, très professionnelle : les frères Martinez assurent la section rythmique : Manu à la basse et Julien à la batterie, ils viennent du groupe Mindlag Project et Nico à la seconde guitare, c'est lui aussi qui a commis l'enregistrement et le mixage de l'album.

Vos précédents efforts avaient une couleur très stoner-rock, vous mêmes vous revendiquez une influence "kyussienne", sur Join hate on sort radicalement de ce courant pour embrasser le post-hardcore et le grunge des 90's, comment peut-on opérer un tel virage ?
En ne se posant aucune question et en écrivant simplement des chansons. Et en travaillant avec Page Hamilton... Pour ce qui est du stoner et Rescue Rangers, question qui affole les salons parisiens, j'aime Fu Manchu, QOTSA période Oliveri et Hermano. On a tourné et travaillé avec Oliveri et Dave Angstrom/Hermano. Ça fait parti de l'histoire du groupe, et je dirais de ma formation musicale. Après, est-ce qu'on fait du "stauneure", du grunge, de la pop...ou de la musique ? Je n'ai pas envie de faire partie d'une clique, par contre j'ai envie de créer et de partager ça avec tous ceux que ça peut intéresser. On se défait de cette étiquette stoner et au passage on commence à nous qualifier de "noise". J'aime bien, c'est marrant, mais d'ici deux albums il risque d'y avoir des déçus ! Le principe c'est d'apprendre, se renouveler et se faire plaisir pour que notre musique reste intéressante, pour nous et pour ceux qui nous écoutent.

En dehors d'Helmet ("Moped synch", "Choke", "Keep smiling"), votre dernier album respire l'indie rock des 90's : des Smashing Pumpkins ("Khalil") à Stanford Prison Experiment ("Malcontent") en passant par Unsane ("Join hate") et Sugar ("Vibe hotel", "Broken faces"), tous ces groupes font partie de votre back ground musical ?
Pas du tout, sauf peut-être les Smashing Pumpkins, vaguement. J'ai été marqué par ce qui passait à la radio à l'époque du collège, la grande époque Fun Radio et Skyrock. Et je ne vais pas raconter d'histoire, j'ai pris de plein fouet la vague qu'on appelle grunge, surtout Nirvana et Soundgarden. Mais puisque l'occasion m'en est donnée, la grande, voire seule, influence reste les Beatles : Revolver, Magical mystery tour, l'album blanc, Abbey Road... Tout est basé sur ça pour ma part... et pour Page en grande partie aussi. Tu peux comparer le morceau "Join hate" à "Helter skelter" ; pour "Khalil", il s'agit de ma version d'un titre à la Harrison, avec un arrangement à la "Tomorrow never knows". Je n'ai jamais écouté ni Sugar ni Hüsker Dü. Cette comparaison est revenue plusieurs fois. C'est marrant! Du coup je m'y mets, j'adore l'album Zen arcade !

Rescue rangers - Join Hate L'alchimie du groupe naît d'un ensemble d'éléments parfois contradictoires, quelles sont tes influences culturelles en tant qu'individu ?
Aujourd'hui c'est un tout nouveau groupe - et surtout une sacrée équipe ! Musicalement on est tous largement influencé par le rock anglais et américain. Comme tout le monde, on s'est fait bouffer le cerveau par la culture anglo-saxonne. Une fois ce point établi, et hormis le fait que je ne chante pas en provençal, j'ai l'impression que dans cet album tu entends le son de ma ville, Marseille. Mon environnement a filtré à travers moi, et voilà. Page a vu ça de suite, en quelques minutes. Cette direction artistique n'est pas un hasard.

L'album est donc produit par Page Hamilton, ce dernier intègre le groupe au niveau des "backing vocals", comment s'est faite cette rencontre et comment une rencontre se transforme en collaboration ?
En 2012 on a joué à Besançon avec Karma To Burn pour la sortie de Manitoba. Les gens avaient l'air de se faire chier, du coup j'ai dit en plaisantant : "Bon je vous mets à l'aise, il ne nous reste que quelques chansons à jouer, j'espère qu'on vous a pas trop gâché la soirée !" Après le concert un type vient me voir et me dit : "T'as cru qu'on s'était emmerdé mais pas du tout, on s'attendait simplement pas à ça de la part d'un groupe de Marseille ! En fait ça ressemble à Helmet !". A l'époque je me sentais coincé musicalement et je réfléchissais à la possibilité de travailler avec un producteur. Ce fut le déclic ! J'ai conservé cette intuition quelques mois puis je suis parti le rencontrer. Il donnait un concert de jazz dans un restaurant à Santa Monica. À l'entracte je suis allé me présenter et lui demander s'il accepterait de produire le prochain album du groupe. On s'est revu pour en parler, il m'a demandé ce que j'attendais et m'a expliqué sa méthode ; le reste c'est l'histoire !

Le mastering est signé Howie Weinberg ($$ Nervermind, Blood sugar sex magik, Licensed to Ill, White pony, Fear of a black planet et j'arrête là... parce que la liste est longue, c'est l'effet Hamilton ou il est très abordable ?
En fait c'est Page qui s'en est chargé. Il savait que je rêvais de travailler avec Howie Weinberg, et il lui a posé la question lorsqu'il a fait masteriser le dernier Helmet, tout simplement !

La filiation avec le Helmet d'Aftertaste est assez flagrante, tu as réveillé le côté obscur de Page Hamilton ou tu penses que c'est plutôt lui t'a influencé ?
Au départ on avait des morceaux un peu dans tous les styles ... à la Neil Young ou Pink Floyd. Page a dit : "C'est bien ça, ça sonne vraiment bien, on dirait des Français qui jouent du Neil Young ! Par contre, j'entends un côté hardcore et je vais travailler là-dessus." Voila comment ça a commencé. Il a ouvert plusieurs portes, et notre passion commune pour les Beatles nous a permis de garder cette double ligne directrice je pense : le côté rugueux allié au côté mélodique.

Le « line-up » sur Join hate est généreux : deux batteurs et deux bassistes différents, vous vous êtes frittés entre temps, Hamilton est insupportable ou êtes-vous du genre « collectif musical » !?
Page est adorable, on n'a pas arrêté de rigoler en studio - il est fin psychologue, et grâce à l'humour il repousse les tensions, puis il sait trouver les mots pour redonner confiance aux musiciens. Je crois simplement que ça allait trop loin pour certains, et qu'on aurait dû mieux communiquer.

Rescue Rangers
L'album est court, les titres n'excèdent pas les deux grosses minutes, est-ce une volonté artistique, une direction assumée ou un souci d'efficacité lié aux moyens sachant que le temps c'est de l'argent et que dans le milieu c'est assez... compliqué ?
C'est sûr que dans ce milieu c'est très compliqué. Mais il s'agit bel et bien d'une direction artistique assumée, et de l'apport de Page Hamilton. Ça nous a fait drôle sur le coup, mais j'ai l'impression qu'il a révélé le son du groupe. Ce qui est sûr, c'est qu'il nous a donné quelques clés pour pouvoir évoluer. Il m'a aussi aidé à trouver ma voix.

Sur "Join hate", ça envoie du bois et ça joue clairement des coudes avec Sleeppers et Dysfunctional By Choice, vous comptez garder cette ligne musicale ou explorer d'autres horizons à l'avenir ?
Alors je ne connais pas ces groupes, mais à la base j'ai écrit cette chanson pour Nick Oliveri, pour qu'il la chante. Page m'a poussé à la faire, et je ne regrette pas ! Pour le prochain album, on repart de là où on s'est arrêté avec "Join hate". Ce sera une évolution, dans la continuité. Peut-être qu'après le troisième album avec Page on entamera un nouveau virage, mais pour l'instant tout n'a pas été dit : Join hate c'est l'apéritif !

Join hate littéralement « rejoindre la haine », l'actualité cinématographique aidant je fais le parallèle avec le « côté obscur de la force...», la région P.A.C.A, comme la mienne, les Hauts de France..., est un bastion du F.N, tu te sens concerné par ce genre de choses où le message est plus philosophique voire psychologique comme la dualité entre le bien et le mal chez chacun d'entre nous... ?
À Marseille, on a pas attendu le FN pour avoir la haine. Ce n'est pas à cause du Front Naze si cette ville ne tourne pas rond. Je n'entre pas dans ce genre de considérations car ça ne sert qu'à monter les gens les uns contre les autres. Et pendant qu'on s'écharpe sur "Qui est facho et qui est dans le camp du bien ?" on ne parle pas du reste. Il faut arrêter de jouer le jeu de ceux qui pratiquent le "diviser pour mieux régner". On est constamment dans l'émotionnel, ça suffit. Le temps est venu de baser notre raisonnement sur des faits. Mais tout le monde en a-t-il envie ? Enfin, je ne suis pas sûr qu'on soit là pour parler de ça, et pas de cette façon.
Pour revenir à Marseille, l'agressivité y est latente, partout, tu sais pas pourquoi. C'est comme si la ville en était recouverte, imagine un voile, une fine pellicule, la rosée d'un matin de printemps sur les arbres et les voitures... là c'est l'agressivité, sur la ville et sa population.
Quant au titre, il s'agit en vérité d'un anagramme. Un jour où j'étais bien énervé, contre tout le monde et contre moi-même sûrement, j'ai eu l'idée de lister toutes les personnes qui me gonflaient, de passer leurs noms dans un générateur d'anagramme anglais et d'en faire une chanson. Le texte ne voulait rien dire, mais ça m'a amusé. Toujours sur ce même principe, je me suis arrêté sur le titre "J'ai honte" ; une fois passé dans le générateur, ça a donné "Join hate" ! J'étais à fond, complètement improbable ! Voilà d'où vient le titre ! Et puis ça nous a semblé être un bon titre d'album. Tous styles confondus, t'as l'impression que les thèmes abordés sont : faire la fête, les filles aux gros nichons, boire des bières, se défoncer la gueule, je t'aime, je pleure parce que tu m'as quitté, je souffre, mais je suis une battante je vais me relever, et je me suis cassé un ongle. Notre réalité est toute autre : le chômage, les petits boulots, les proches atteints de maladies, les embouteillages au quotidien, le sentiment d'échec et d'impuissance, évoluer dans un pays où la culture au sens large ne nous parle plus du tout. Ce dernier point est le plus important je crois. À côté de ça, on aime créer, enregistrer et être sur scène. Voilà le résultat !

Question « Retour vers le futur 2 » : Où vous voyez vous dans 20 ans, à part au Canada !?
Ça dépend des jours. Si j'ai pas le moral, je me vois dans la région de Marseille à galérer dans un boulot que j'aime pas, à gueuler sur ma femme. Par contre si ça va bien, je me vois dans ma villa - à Nice ou au Pays Basque j'hésite encore - à faire des disques de merde puisque j'aurais bien réussi et donc je n'aurais plus la colère comme moteur, et en conséquence plus rien à dire, mais c'est pas grave puisqu'il fait beau. Par contre je gueulerais quand même sur ma femme !