Orchestre Tout Puissant Marcel Duchamp Bonjour Vincent, si cela ne te dérange pas, j'aimerais que tu te présentes à nos lecteurs ... sans trop t'embêter à rentrer dans les détails, sauf si tu le souhaites, que tu nous fasses partager ton parcours, tes faits d'armes, tes activités, et peut-être ce qui te plait le plus dans la musique ?
Bonjour ! Ouh la la, je ne vais pas rentrer dans les détails. J'ai commencé à jouer dans des groupes vers l'âge de 18-20 ans, dans ma ville natale de Chambéry, de la basse et de la guitare dans d'obscurs groupes noisy pop. Déjà à cette époque, j'organisais des concerts, ouvrais des squatts. Devant le peu d'intérêt du public chambérien, je suis vite parti à Lyon, là-aussi pour ouvrir des squats, mais je faisais plus du tout de musique. Je me suis retrouvé très vite dans une impasse, il était impossible de construire quoi que ce soit de façon alternative à Lyon à cette époque (1995-2000). À 25 ans, je me suis mis à la contrebasse, d'abord pour faire la manche dans la rue, puis très vite, je suis parti à Paris pour apprendre de façon plus assidue les bases du jazz. J'arrive à Genève en 2001 car je vais être papa, je fais encore pas mal de jazz dans la rue, dans des ateliers de jazz, pour bouffer de la grille et progresser avec cet instrument. En 2006, la Cave 12, une asso et salle de concert à Genève, me propose une carte blanche : c'est la création d'Orchestre Tout Puissant Marcel Duchamp.

Justement, le sujet principal de cette interview est Orchestre Tout Puissant Marcel Duchamp. Est-ce que tu te souviens du moment précis où tu t'es décidé à te lancer dans ce type de projet ? Pourrais-tu nous parler des débuts du groupe et comment le collectif a progressé/évolué avec le temps ? Quelles étaient tes ambitions autour de ça, au départ et jusqu'à maintenant ?
L'objectif des cartes blanches de la Cave 12 est souvent de réaliser un vieux rêve, quelque chose qu'on a jamais pu encore faire. Je voulais monter mon groupe depuis très longtemps, j'attendais une impulsion. Elle est arrivée par cette proposition de carte blanche, et s'est confirmée pendant un stage d'improvisation avec Joëlle Léandre, en mai 2006, alors que je me posais beaucoup de questions sur le projet à monter pour ma carte blanche. Joëlle m'a dit :"'Tous les contrebassistes doivent avoir leur groupe, profite de cette occasion, c'est le moment". Et voilà ! L'idée de base était vraiment de faire un grand orchestre qui fait de la transe électronique, mais sans électronique, avec les instruments de l'orchestre classique. J'étais alors très inspiré par Homelife, groupe de Manchester qui a sorti 2-3 trucs sur Ninja Tune, j'avais un ami qui jouait dedans, 16 musiciens et musiciennes sur scène, grosse claque. Très vite, je me suis rendu compte de la difficulté de réunir des gens, et on s'est arrêté à six, le nombre de sièges dans mon van de l'époque. Même si tout ça s'est créé pour une soirée, j'avais le secret espoir de prendre la route. J'avais donc cette idée initiale qu'on soit très nombreux, et de mêler les multiples influences qui m'habitent. J'en parlais toujours aux membres du sextet, même s'ils ou elles ne me prenaient jamais au sérieux. Il a fallu attendre les 10 ans du groupe, pour profiter de ce prétexte pour rassembler d'anciens musiciens et musiciennes et les nouveaux, on s'est retrouvés à quatorze. On a fait près de cent concerts et enregistrés un album. Pour le dernier on est douze, et on a déjà joué une trentaine de concerts depuis juin. Le groupe a changé quasiment de moitié, en grande partie à cause du Covid.

Le collectif a en effet évolué au fil des années, comment s'est opéré le choix des musiciens ? Un calvaire ou une facilité déconcertante ?
Le choix est avant tout un feeling humain. C'est plutôt facile car vu qu'on est nombreux, on a un réseau très large. C'est toujours moi qui décide qui rejoint le groupe.

Comment ça s'organise les compositions chez toi ? Tu écris tout et tout doit être parfaitement joué par tes musiciens ? Ou tu leur laisses une certaine liberté d'action ?
Je compose complètement la musique depuis le passage au grand orchestre. Liz Moscarola (voix et violon) s'occupe toujours de ses mélodies de voix qu'elle pose sur ma musique. Et je suis vraiment contrôle freak, surtout sur ce dernier album, je suis jamais allé aussi loin dans le contrôle. Tout devait être joué comme je l'avais imaginé, il y avait très très peu de places pour rajouter des choses. Vu qu'on est très nombreux, il faut vraiment penser à l'ensemble, que l'on puisse toujours tout entendre. Par contre, je laisse aussi parfois un peu de place aux guitaristes pour trouver leur riffs, sur certains passages très définis, mais faut que ça reste ultra minimal. Il y a plus de liberté pour les percussions, qui sont les épices à rajouter par-dessus.

J'imagine à ce propos, que ça doit être plus facile pour toi de sortir un album d'Hyperculte que d'Orchestre Tout Puissant Marcel Duchamp ?
Alors non, c'est le contraire, vu que je suis seul à décider pour Orchestre Tout Puissant Marcel Duchamp, c'est très facile. Avec Hyperculte, on discute/débat avec Simone, ça peut être parfois long avant de trouver un terrain d'entente. Le format réduit nous pousse aussi à être très créatif. On est aussi exigeant l'un(e) que l'autre.

Bon, parlons maintenant de ce dernier disque, We're OK. But we're lost anyway.. Dans un premier temps, j'aimerais savoir si le titre est en rapport avec la crise sanitaire et ce qui en découle, pass sanitaire, restriction des libertés... ?
Alors le titre était avant le pass sanitaire. C'est en rapport avec la crise écologique dont ce problème de Covid est un parfait exemple et des politiques qui devraient prendre le problème en main mais qui ne font absolument rien. Donc oui ça va, on va plutôt bien, mais on sait que tout est foutu, vu la réaction de nos gouvernements et de la prise de conscience de nos semblables. On fonce dans le mur, plutôt que de chercher le frein, on saute à pieds joints sur l'accélérateur.

Orchestre Tout Puissant Marcel Duchamp Avais-tu avant de faire ce disque une idée de comment il devait "sonner" ?
J'avais pas d'idée précise si ce n'est que je voulais une production un peu plus poussée que le précédent. Et aussi, je voulais faire un disque moins joyeux que les autres. La situation autour de nous devient quand même lourde. J'avais toujours cette idée en composant les morceaux. Et J'avais rencontré Johannes Buff (producteur/ingé-son ayant travaillé avec Thurston Moore Group, Botibol, Dälek, FACS, Zombie Zombie, Mathias Aguayo, Enablers...) en tournée, et j'avais eu de chouettes discussions de musique avec lui, un bon feeling humain aussi. Je lui ai demandé, il était partant, et voilà.

Mais c'est pas le duo Gaspar Pahud-Antoine Etter qui s'est occupé de la production ?
Alors, on devait enregistrer en juin à Nottingham, annulé, en août au Pays basque, annulé, en novembre à Lyon, annulé. On a appelé Gaspar la veille pour le lendemain, c'était en Suisse, plus facile pour tout le monde, le studio était libre, ils se sont partagés l'enregistrement avec Antoine, c'était une super semaine !

Est-ce une vraie volonté chez toi de choisir un producteur différent à chaque disque ?
Oui et non. On a fait 2 disques avec John Parish (connu pour ses collaborations avec PJ Harvey), je sentais le besoin de changer. On va refaire le prochain avec Johannes Buff, pour pousser plus loin sa façon de faire, l'idée est vraiment de prendre encore plus de temps. Je crois que j'ai enfin trouvé avec Johannes quelqu'un qui sait ce que je veux sans qu'on en parle pendant des heures. Je suis très fan de son travail.

Selon toi, en quoi ce disque est différent des précédents ?
Il est beaucoup plus produit sur les voix, les instruments. Il y a plus de percussions rajoutées aussi. Je trouve qu'il y a plus d'espaces et de profondeurs. Mais je ne suis pas la meilleure personne pour en parler, tous ces trucs techniques, c'est vraiment pas mon truc, c'est d'ailleurs pour ça que je cherche à engager quelqu'un à chaque fois.

La musique d'Orchestre Tout Puissant Marcel Duchamp est difficile à définir en termes de style, ce n'est ni vraiment rock, ni vraiment jazz, ni vraiment musique expérimentale ou encore "musique du monde". En revanche, elle ne manque pas d'adjectifs, le premier qui me vient à l'esprit c'est "rituel". Quel serait le tien, si tu devais décrire cette musique en un mot ?
Rituel, ça me plait, merci.

On note aussi dans cet album des messages qui démontrent la débilité et l'incohérence de ce monde, je pense à "Flux" où vous dites : "Des conteneurs européens remplis de pommes pour la Chine croisent dans l'Océan Indien des conteneurs chinois remplis de pommes pour l'Europe" ou bien "Deux jeunes paysans africains partent ruinés vers l'Europe pour cueillir des tomates qui sont envoyées en Afrique". C'est quand même drôle alors qu'on sort d'une COP26 où on nous parle du pacte de Glasgow pour réduire les émissions globales de gaz à effet de serre. Ça aussi, c'est en rapport avec le titre du disque ?
Oui, c'est exactement ça. La COP26, c'est 400 jets privés, un financement fait par les principaux pollueurs de la planète.. Une grosse blague quoi.

Serais-tu capable de nous dévoiler un secret sur la fabrication de ce disque, voire une anecdote, qu'aucun fan ne connait jusqu'à présent ?
On a enregistré avec le Covid, sans vouloir le savoir, on s'en est rendu compte en sortant. On était tous un petit peu malade, un coup de froid, rien de grave, jusqu'à ce que l'un de nous se fasse tester positif à la fin, après 10 jours de répètes et studio et dortoir collectif. Mais a-t-on le droit d'en parler aujourd'hui ?

J'ai été surpris par le fait que votre artwork ait été réalisé par Brian Case. En plus d'être un super musicien, notamment dans feu Disappears, je ne m'attendais pas à ce qu'il fasse des pochettes. Pourquoi lui ? Vous vous connaissez d'où ? De votre affiche partagée lors de l'édition 2018 du festival BBMix ?
Alors encore une chose très simple : la personne qui devait faire la pochette me lâche pendant que je faisais le mix chez Johannes, je lui en parle, je voulais un truc minimaliste, il me dit : "Demande à mon pote Brian", un petit mail et voilà. Je ne savais même pas qu'on avait partagé l'affiche de BBMix, merci.

Sur scène, est-ce que tu es plutôt "Je veux que notre son soit le plus proche de celui de l'album" ou plutôt "C'est cool, notre son est différent à chaque concert" ?
Je veux que ça chie et que nos instruments acoustiques sonnent comme de la techno qui défonce... Donc non, je veux juste qu'on entende tout mais qu'il y ait une force globale.

Orchestre Tout Puissant Marcel Duchamp Avec quels artistes aimerais-tu collaborer ?
On vient de faire un truc avec Frànçois & The Atlas Mountains pendant quelques jours off dans les Landes, où il habite. C'était cool. J'aimerais bien faire des choses avec This Is The Kit ou Rozi Plain, c'est un peu toute une même bande qui tourne autour du studio Shorebreaker de Johannes.

Qu'est-ce que tu pourrais me recommander comme artistes ou groupes à découvrir d'urgence ?
Omni Selassi, mon groupe suisse préféré du monde.

Dernière question : Quel est votre avenir proche et lointain ?
Tourner un max en 2022, peut-être qu'on va en Amérique du Nord cet été (dur de se projeter en ce moment), et peut-être enregistrer le prochain album l'hiver prochain (2022-23) pendant un mois dans les Landes au Shorebreaker studio, avec plein d'invités qui défilent (ça c'est mon rêve du moment). Partir en tournée sur une péniche aussi c'est un autre rêve, tu tournes avec ta salle.