Nirvana : In Utero Depuis la fin de l'année 1991, le monde musical n'a plus qu'un nom à la bouche : Nirvana. Nevermind est rapidement dans la légende (qui peut se permettre de dégager Michael Jackson du premier rang des ventes ?) propulsé par le tube "Smells like teen spirit", la génération grunge est née pour le plus grand malheur du maladif Kurt Cobain qui n'apprécie guère le monde du business et qui doit désormais vivre avec. Le label, lui, se remplit les poches en sortant Incesticide mais après avoir redécouvert Bleach, la planète attend du frais... Le trio se reforme pour bosser avec Jack Endino mais c'est Steve Albini (vénéré par Kurt pour le boulot qu'il a réalisé sur Surfer rosa des Pixies, son disque de chevet) qui aura la tâche d'enregistrer loin de tout le brûlot voulu par Kurt, le tout quasiment secrètement car en pleine cambrousse, sous un nom d'emprunt et avec l'argent du groupe. La plupart des titres seront captés "live" et tous seront mis en boîte en moins d'une semaine. La suite prendra de longs mois et verra s'affronter tout le petit monde qui gravite autour du groupe quant au "son" qu'In utero devrait avoir, le mixage d'Albini faisant débat... Les heurts à ce sujet n'aident pas Kurt à sortir de la drogue et de son mal-être, ça, c'est facile à écrire 20 ans après la sortie de l'album (septembre 1993) quand sortent plusieurs éditions en "version deluxe" de ce qui est le dernier album de Nirvana dont la tournée européenne ne s'achèvera jamais...

In utero se compose de douze titres abrasifs au son sourd, distordus à l'extrême, portés par un chant souvent criard et une rythmique qui va plus chercher le tempo du côté de "Territorial pissings" que de "Something in the way", seuls les singles "Heart-shaped box" (écrit pour Courtney Love à qui on doit aussi le titre de l'album), "All apologies" et "Pennyroyal tea" semblent pouvoir être diffusables en radio sans qu'on ne cherche à régler sa fréquence, c'est un peu crade mais c'est tout ce qu'on voulait écouter à l'époque et surtout, la puissance des mélodies et des accords suffit aux morceaux, pas la peine de les enrober et de les formater pour qu'ils nous touchent. Cobain n'a pas son pareil pour décocher la petite ligne de chant qui accroche ("Serve the servants"), le riff saturé qui éclate les oreilles ("Scentless apprentice") ou le titre qui fera parler de lui avant même de l'avoir entendu ("Rape me"). Nirvana se permet tout, aussi bien de balancer des déflagrations punkisantes ("Milk it", "Tourette's") qu'une promenade pop ("Dumb"), comme si le groupe voulait absolument faire chier sa maison de disque et l'establishment en général, de toute façon, refaire un Nevermind était impossible... La vie du trio ayant été totalement bouleversée, In utero en porte les marques ("Serve the servants", "Rape me", "Frances Farmer will have her revenge on Seattle", "Radio friendly unit shifter"...) et ne peut donc être l'album d'une génération, c'est celui d'un groupe superstar qui ne voulait pas l'être.

Cette réédition collector en plusieurs versions offre à la base l'album original qui a bénéficié d'une remasterisation, ensuite s'ajoute un tas de bonus selon la dépense... Les plus fans et riches se sont offerts la version triple CD, single coeur "Heart-shaped box", DVD, vinyl, notes, affiches, photos et livre de grande classe... Pour cette chronique, on va uniquement détailler la version digipak double CD mais si quand tu lis ces lignes tu hésites encore, on te conseille la version avec le DVD.
Le premier CD est donc l'album remasterisé, avec pour remplir le disque, 8 autres pistes que les amateurs avertis connaissent certainement déjà (comment oublier la cultissime série de pirates Outcesticide ? A y repenser, c'est typiquement le genre de quête devenue incompréhensible avec l'avènement de l'internet haut débit...). Ca attaque après "Gallons of rubbing alcohol flow through the strip" (le titre caché qui n'était pas présent sur l'édition américaine) avec les faces B des deux singles à savoir "Marigold" (écrit et chanté par Dave Grohl, le titre préfigure ce qui sera Foo Fighters) et "Moist vagina". Les vrais inédits déboulent ensuite et pour cet anniversaire, les petites perles sont les travaux de Litt pour "Pennyroyal tea" (la version "single" de ce titre a été retiré des bacs quelques jours après sa sortie qui a coïncidait avec le suicide de Kurt) et d'Albini pour "Heart-shaped box" et "All apologies", les arrangements et les mises en avant (chant, basse) diffèrent et on imagine bien les directeurs artistiques se pignoler dans leurs bureaux pour savoir quelles versions mettre sur le marché... Mine de rien, c'est un peu d'histoire qui nous est délivré... Il en va de même de la complainte "Sappy" (aussi connue sous le nom de "Verse/ Chorus/ Verse"), un des plus vieux titres composés par Cobain et qui donne assez bien son état d'esprit ou du célèbre "I hate myself and want to die", phrase répétée par Kurt à qui voulait l'entendre et morceau retiré du track-listing de l'album pour éviter les problèmes en cas de passage à l'acte de l'auditeur... Après coup (de feu), c'est le titre qui colle le mieux à la série de photos du leader de Nirvana "jouant" avec un flingue... Ces deux derniers ainsi que "Moist vagina" bénéficient d'un nouveau mixage réalisé cette année.

Le deuxième album, le jaune, donne carte blanche à Steve Albini pour remixer ses prises 20 ans après ! C'est donc avec un mixage réalisé en juin 2013 qu'on redécouvre les titres de Nirvana, le son est plus direct, les basses moins sourdes, l'équilibre de l'ensemble est mieux dosé (exit certains arrangements boursouflants), c'est beaucoup plus moderne ou en tout cas proche de l'idée qu'on se fait de Nirvana aujourd'hui et c'est un vrai plaisir de goûter à ce travail qui plaira particulièrement aux fondus du son. Même aux profanes, il sera difficile ensuite de revenir à la version de 93... Là encore, 10 plages bonus garnissent la galette, ce sont des démos enregistrées (essentiellement par Endino) pour préparer l'album, la plupart sont instrumentales uniquement. Les plus intéressantes sont peut-être celles de "Marigold" qui date de 1990 (Dave attendra donc 3 ans pour voir une de ses créations apparaître chez Nirvana et bien plus pour que tous ses talents soient reconnus), "Forgotten tune" (qu'on peut traduire par "morceau oublié") et un "Jam" (qu'on peut traduire par "improvisation"), deux pistes assez méconnues et qui seraient restées aux oubliettes si Nirvana avait continué d'exister et était aujourd'hui devenu un groupe de dinosaures avec une dizaine d'albums studios sous le bras... Au lieu de ça, 20 ans après (bientôt...), on est encore triste à l'évocation de ce mois d'avril 94 et on a du mal à sourire en regardant les photos d'un Kurt insouciant, déconneur et jeune à jamais.