Avril 2019, Notre-Dame de Paris brûle. Tous les médias exceptés peut être Nostalgie et Rire et Chansons traitent de cette actualité. Il paraît que le cœur des Français pleure. Il paraît qu'au moment où la charpente de la cathédrale disparaît, c'est une partie de notre histoire qui part en fumée. Quasimodo ne va plus avoir de maison. Quasimodo va pointer au chômage. Dieu n'est pas intervenu pour autant. Il valait mieux que le bruit couvre le monde pour oublier. Effacer l'idée que la planète se réchauffe bien trop, que l'intelligence collective fond comme la banquise, qu'il neige du plastique dans les Pyrénées, que les élites méprisent le peuple, que la guerre de l'eau se prépare et que 25 ans plus tôt un gamin d'Aberdeen se collait une balle dans le siphon (peut être pour ne pas voir tout ça). Tout passe dans l'encre des journaux sauf le dernier. Quelques lignes pour lui...

Il était né dans un enfer qui sentait la pluie, la moisissure et la colle à plein nez. Un miroir de la Cour des Miracles. Là-bas, le bon air brillait par son absence et les corbeaux volaient sur le dos pour ne pas voir la misère. Il aurait pu aller à l'usine mais il n'avait pas l'étoffe du bonhomme qui porte le tablier et les gants toute une vie. Il avait mal au ventre et c'était sans doute la rage qui le consumait debout. Un exutoire était une urgence pour un garçon pareil. Ce aurait pu être la drogue ou le rock. Ce fut les deux.

500 dollars et une timidité à tourner le dos à son public, c'est pas lourd pour enregistrer un album. Et pourtant, il grimpait au Nirvana pour la première fois avec un truc qui sentait la javel à dix kilomètres à la ronde. Les Melvins rodaient dans le fond de l'histoire. Le grunge naissait de cet élan sombre et intense laissant dans son sillage des morceaux comme "Floyd the barber", "About a girl", "Love buzz" et "Negative creep". La folie des concerts a pris, le rythme s'est emballé.

Nous avons parfois la sensation qu'une vague arrive. Cela dit, la hauteur de la vague ne se mesure qu'au moment où elle est sur nous. Quand Nervermind a débouché du tuyau c'était une déferlante. Le nouveau batteur (en la personne de Dave Grohl) cognait comme un sourd et les ondes du séisme allaient se mesurer sur plus d'un siècle. Cobain, devenait incontrôlable tandis que la génération X sortait de terre, criant l'abandon de ses parents. Le gamin d'Aberdeen devenait un demi dieu qui fixait dans le marbre l'adolescence et l'esprit rebelle pour toujours. Il était parti de rien. Il avait tout. Il avait trop.

Les bootlegs, les cassettes (eh oui, c'est encore l'époque) se multipliaient. Le moindre jean troué collectionnait les Outcestides dans toutes les versions possibles. Les Lives circulaient pour gratter le petit accord différent, le morceau inédit. Une compilation de reprises, un concert acoustique c'était du pain béni.

Ses tripes étaient posées sur la table et tout le monde applaudissait. Sa douleur a d'abord trouvé son apaisement dans la blanche et la musique. La Faucheuse aiguisait tranquillement sa lame. Dans un dernier effort, Cobain poussait son dernier cri. Juste après la machine déraille, l'incident se casse la gueule. Le voyage à Rome est un coup d'essai. Le retour à Seattle est fatal. Cobain qui savait magnifiquement foutre le bordel envoyait balader le monde dans un immense chaos une dernière fois. Un instant plus tard, la radio crachait "Cobain est mort, Cobain est mort".

Depuis ce jour-là, un bon paquet d'orphelins sont restés sur les bords de la Wishkah et Dieu n'est pas intervenu pour autant. C'est peut-être qu'il n'aime pas le mois d'avril ou c'est peut-être qu'il n'existe pas. Prions que ceux avaient vu Satan en Cobain ne voient pas l'œuvre du Créateur dans l'épaisse fumée de Notre-Dame. Espérons un réveil, un électrochoc pour les années à venir. Ne détournons pas les yeux de nos actes. L'autre ne descendra jamais de sa croix pour sauver qui que ce soit et c'est pareil avec ses homologues.
Cobain, Rest In Peace