Ni Salut Ni, vous êtes en plein milieu d'une tournée, je crois que la prochaine est le 20 avril au fameux Roadburn Festival. J'ai l'impression que vous faites plus de dates à l'étranger qu'en France, suis-je fou ou je vise juste ? De manière générale, est-ce que vous sentez que votre musique touche plus le public étranger que Français, ou est-elle mieux perçue là-bas ? C'est parce qu'il n'y a pas de paroles ?
Nico (batterie) : Bien le bonjour ! En effet, la prochaine date est bien le Roadburn mi-avril. Et c'est vrai, nous jouons bien plus à l'étranger qu'en France en général. Depuis le début de tournée fin novembre, nous sommes sur une moyenne de 75% à l'étranger et 25% en France environ. Je ne saurais dire si c'est parce que nous sommes un groupe instrumental, peut-être ? Mais, mon avis est que les gens sont peut être plus curieux, et qu'aussi, le travail de certaines salles/promoteurs de rendre curieux les gens marche peut être mieux là-bas qu'en France. C'est comme si, ici, on arrivait à un sorte de "butée", et que nous n'arrivons pas à changer de réseau. On serait ravi de toucher plus la scène metal par exemple, car on pense que ça pourrait plaire à certaines personnes. En tous cas, nous jouons depuis un petit moment en Allemagne, Belgique, Suisse, et notre réseau est autant, voire plus étoffé là-bas qu'en France désormais.
Anton (guitare) : Je crois que le proverbe (Nul n'est prophète en son pays" s'applique parfaitement pour nous, en effet. Par contre en France, on a un public restreint mais fidèle, et on a tout de même l'impression que quand on a l'opportunité de jouer dans de nouveaux réseaux, les retours sont bons et les gens semblent apprécier la découverte. Je pense qu'en France, il y a globalement un désintérêt autour des musiques expérimentales... je parle des médias et certainement du jeune public, on constate que beaucoup de travail est fait autour des musiques dites "urbaines" et d'ailleurs, j'ai parfois du mal à considérer que le rock n'en soit plus une, mais c'est ainsi !

C'est impressionnant de jouer au Roadburn, c'est le plus gros festival que vous ayez fait, en termes de renommée ? Toujours pas de touches avec le Hellfest, par exemple ?
Nico : Impressionnant, oui et non. Oui, car c'est un festival de renommé et qualitatif dans lequel on ose, enfin, nous incruster dedans. On se sent à notre place sur évènement important, et ça n'arrive que très rarement pour nous. Il y aura aussi le Rock In Bourlon en juin dans la même veine. Nous avions fait Rock In Opposition il y a quelques années avec Magma également. Et non, car ça restera un concert de Ni comme un autre, dans le sens où on va jouer nos morceaux, le même set, de la manière la plus intense possible comme à chaque fois.
Concernant le Hellfest, je pense que c'est mort tant que nous ne serons pas plus gros à leurs yeux. Leur réponse était un peu étrange car, d'un côté, ils disaient que nous sommes un groupe qualitatif et très exigeant, et de l'autre, trop confidentiel pour être programmé là-bas, que cela ne plairait surement pas au public, et qu'ils ne voulaient pas prendre ce risque la. Ça rejoint donc la réponse précédente sur la prise de risque des promoteurs/salles/festival. Dans notre notre exemple, je ne vois pas de quel risque on parle de programmer Ni au Hellfest, mais c'est accepté de notre côté, pas de soucis.
Antony : Pour ma part, j'ai toujours vu le Hellfest comme une sorte d'endroit où il fallait être pour partager notre musique au plus grand nombre, mais je dois avouer qu'au fil des ans, après avoir essuyé de nombreux refus et surtout en lisant leurs motifs de refus, j'en viens à me poser des questions sur le sens que ça aurait de jouer dans un endroit où le programmateur te rabâche que ça n'est pas pour son public. De plus, si je ne m'abuse, ils jugent plus facilement notre musique, qu'ils n'ont jamais vu en concert, sauf erreur, que les groupes à scandale social répétés qu'ils programment, donc j'en viens clairement à ne plus me sentir concerné par cette usine à gaz.

Vous nous avez encore sorti un de ces albums totalement fou, bravo ! Ça s'appelle Fol naïs, j'ai cherché sur la toile, c'est du vieux français qui veut dire "Né fou". La folie de votre musique me laisse croire que vous êtes né fou. Pourquoi ce titre ?
Ben (basse) : Ce troisième album est un hommage aux bouffons avant tout. Le titre "Né fou" allait bien avec le concept. Pour moi, Fol naïs en vieux français sonne un peu comme un prénom féminin ou m'évoque une certaine poésie... et beaucoup de fous étaient réellement atteint de folie.
François (guitare) : Contrairement à ces Fol naïs, nous ne sommes pas nés avec des troubles psychiques. Mais, il y a une sorte de folie naturelle dans notre manière de faire de cette musique ensemble. Elle peut paraitre alambiquée, mais on ne se force en rien, on ne cherche pas à la rendre complexe ou cérébrale, c'est naturel pour nous. C'est juste la musique qu'on a envie de faire, qui se crée grâce à ce langage qu'on a développé ensemble depuis de très nombreuses années (plus de 25 ans pour certains d'entre nous !) et qui nous plait toujours.

Ben, tu le disais, Fol naïs a pour thème les bouffons, les fous du roi...
Ben : C'est super intéressant de voir qu'à un moment de l'histoire, une personne pouvait se permettre de critiquer vivement le système sans se faire tuer. Au contraire, elle était payée pour divertir ! Elle pouvait se moquait du seigneur, dire ce que personne n'osait dire, malmener les égos et les figures institutionnelles, elle avait le rôle d'exutoire ! Elle pouvait être excessive, loufoque, difforme... Bref, beaucoup de points communs avec notre musique.
Anton : D'un certain point de vue, la folie est vivante dans ce sens qu'elle s'oppose à l'inerte. Au delà du thème de la bouffonnerie et des troubles mentaux, dans notre langue, ces mots qui tournent autour de la racine du fol ont souvent pour but de traiter de quelque chose d'excitant, de frais, qui nous transcende dans le bon sens du terme... nous surprend.

Nos bouffons, maintenant, on va dire que ce sont les humoristes. Vous êtes avides un peu des humoristes francophones actuels ?
François : Je n'aime pas Jean-Marie Bigarre (sic), c'est le seul que je connaisse. Ah mince, actuels... ? Et tu parlais d'humoristes, pardon...
Ben : Je pense que les bouffons, c'est bien plus que ça... Les humoristes font tout ce qu'ils peuvent pour rire et faire rire. En cela, ils perpétuent la fonction d'amuseur publique. Maintenant, le mot bouffon a un double sens. Le clown, le farceur, le pitre, ce qui est louable à mes yeux... et son contraire, le mot bouffon utilisé comme une insulte, qui désigne une personne sans intérêt, niaise, ridicule, etc... C'est d'elle qu'on se moque, en gros, ce mépris que nous pouvons ressentir de la part de nos dirigeants qui nous prennent pour des bouffons.

Ni Les bouffons font rire, pas la musique de Ni. N'y-a-t'il pas comme un paradoxe entre le fond et la forme ?
Ben : Le paradoxe est situé dans cette double compréhension du mot "bouffon". C'est cool de faire les cons et puis des fois on en a marre d'être pris pour des cons. Nous aimons mélanger au sein de nos morceaux des parties gentilles, sautillantes avec des parties méchantes et lourdes.
François : Dans l'univers de la bouffonnerie, il y a ce côté subversif et la liberté de propos qui nous a intéressé. On a fait le parallèle avec notre musique et nos personnalités. On fait une musique qui peut, sous bien des aspects, se vouloir à contre-courant de pas mal de musiques populaires de notre époque, tout du moins sur des voies parallèles : de la musique instrumentale, quelle idée ! En plus, avec des guitares et des rythmes chaloupés mais à leurs manières... On est en décalage avec une certaine normalité, un certain ordre établi. Ça fait de nous et notre musique des sortes de trublions, mais on se prend pas au sérieux pour autant. Et quand tu regardes la tête des gens à nos concerts, tu peux souvent y voir de grands sourires ! On arrive à amuser la galerie avec une musique qui, de prime abord et aux yeux de certains, peut paraitre assez sérieuse.
Anton : Il y a toujours eu quelque chose d'un peu grotesque dans notre musique tant elle tend parfois à la démesure. En ce sens, elle a de mon point de vue parfois quelque chose d'humoristique. En tout cas, c'est bien conscient de cela qu'on s'amuse à jouer avec les limites. Et si on s'amuse tant, c'est bien que ça doit être drôle quelque part, non ?

Comme je l'évoquais, la folie est toujours présente chez Ni avec ce nouvel album, mais j'ai le sentiment que votre son s'est épaissi en volume, je dirais qu'il sonne plus "metal moderne", est-ce que ce ne serait pas le style plus rentre-dedans avec moins de moments relâchés qui me fait dire ça ?
François : Une des idées principales qui nous a guidé tout au long de la création de ce répertoire a été de garder une tension de chaque instant, prendre l'auditeur à la gorge et ne jamais rien lâcher. Dans Pantophobie, notre album précédent, dont le thème général était celui des peurs, on avait exploré des ambiances assez sombres ou inquiétantes, avec des tempos plus lents et la volonté de quelque chose de massif et "lisible". Comme on cherche à varier les plaisirs à chaque album, on a voulu retrouver une certaine folie musicale.
Ben : Pour nous, le précédent album est plus metal dans la composition, les tempos, les riffs... Fol naïs explore plus le côté hirsute, plus dynamique, plus rapide, avec plus de sons clairs pour les guitares, des parties planantes... Le son de nos enregistrements grossit avec le temps, car nous sommes plus précis sur ce que nous voulons, mieux équipés, dans de meilleures conditions de temps, de technique, de matos...

Avez-vous fait appel à un producteur spécialisé plutôt en musique metal pour ce disque ?
Nico : Non, pas spécialement. Nous avons fait appel à Stéphane Piot, qui avait déjà travaillé avec notre bassiste Ben, lors d'un album avec PoiL. Le mixage/mastering a été fait avec notre ami Rémy Boy, qui avait déjà officié sur le précèdent album. Tout cela s'est fait assez naturellement, et facilement, dans une confiance commune. Ces deux personnes sont extrêmement talentueuses dans leur métier, et très versatiles. Pour la première fois, on a réussi à avoir une production forte, moderne, tout en gardant un côté acoustique, rock.

Avant d'écrire ce nouveau album, vous êtes-vous posé la question suivante : "Est-ce qu'on a encore des choses à explorer avec ce groupe, sans se répéter ?" ?
Nico : Pas vraiment, la question de base était commune à beaucoup de groupes qui font leur troisième album selon moi : "Comment évoluer, sans se répéter ?". La réponse a été aussi assez commune je pense : prendre le meilleur des deux précédents disques et faire quelque chose de neuf. À savoir le côté rapide, hirsute de notre premier album, et le côté plus lourd, sombre et massif du deuxième. On verra quelles questions arriveront pour le quatrième...
François : Ça a quand même été une question qu'on s'est beaucoup posée durant toute la longue et parfois douloureuse période de création. Il y a eu pas mal de bouts de musiques entamés, mais qu'on a laissé de côté plus ou moins vite, en se disant que ça ne le faisait pas de refaire des choses qu'on a avait déjà explorées par le passé. Et idem, pour arriver à la forme finale des morceaux de Fol naïs, cette question a aussi été très présente lors de la phase d'arrangement, en veillant à se renouveler et ne pas répéter les mêmes recettes. Après, on ne se refait pas... et on ne s'est pas interdit de faire du Ni !

J'entends des groupes dirent parfois : "On arrêtera le jour où on aura plus rien à dire de nouveau, ou qu'on arrivera plus à se réinventer". Est-ce que tu crois que Ni en fait partie ? Ou c'est juste l'envie de créer des chansons avec des super potes qui vous anime tous ?
François : Même si notre musique et notre son a surement quelque chose d'unique, on n'a pas la prétention de faire un truc nouveau, de révolutionner quoi que ce soit. Ça peut sonner frais aux oreilles de certains ou, au contraire, réchauffé pour d'autres... Faut qu'on soit animés par la musique qu'on crée, qu'elle nous fasse autant marrer que vibrer. Pour l'instant, on tient bon malgré des périodes pas évidentes comme dans pas mal d'histoires d'amour qui durent.

Les journalistes disent beaucoup de conneries dont l'une des plus connues est de prétendre que le troisième album est celui de la maturité. Est-ce qu'on peut dire que Fol naïs est une sorte d'aboutissement ? Pensez-vous avoir franchi un cap en tant que groupe ?
Nico : Oui, je pense. C'est la première fois qu'on arrive à aller au bout des choses, dans le son, les compos, etc... On est très fiers et heureux de cet album, sous tous ces aspects.
François : On essaie toujours d'avancer, de coller à qui nous sommes et à nos aspirations. On a franchi le cap de toujours s'y retrouver malgré presque 15 années de vie commune.
Anton : J'ai l'impression que chaque album doit être accompagné d'un sentiment d'aboutissement, pour se gorger de bonnes ondes pour la suite, mais aussi pour ouvrir une porte à de nouvelles expérimentations. J'ai l'impression que le processus créatif est souvent rempli de choses contradictoires et ça aussi, c'est fou, finalement.

Combien de temps avez-vous mis pour façonner ce disque ? Des premières idées/répétitions au mixage/mastering ?
François : On n'est pas les plus rapides ! Mais on est quand même assez exigeant avec notre musique. Et en plus, on doit jongler avec les vies de chacun, les différents projets, qu'ils soient musicaux ou autres. C'est plus compliqué de se retrouver tous les quatre avec régularité, comme ça pouvait l'être au début. Alors, on s'adapte, mais on est peut-être un peu plus lents. Pour être plus précis, on a passé l'année 2022 sur l'écriture pour aboutir à l'enregistrement début 2023, puis quelques mois pour aboutir au mix/mastering final. Ceci dit, depuis nos débuts, on tient une certaine régularité avec un album tous les 4 ans, en gros.

Ni Vous enregistrez séparément ou en prises directes ? C'est quoi le mieux pour vous en général ?
Nico : C'est un peu un mélange des deux. Sur Fol naïs, nous étions tous dans la même pièce, avec les amplis séparés. On jouait tous ensemble, et gardions le max de prises communes, en priorisant une prise énergique et bonne pour la batterie.

Le début et la fin du disque se termine en bourdonnement, j'assimile souvent ça à une pièce orchestrale ou un film où souvent l'épilogue est un clin d'œil au préambule. Est-ce que Fol naïs peut être considéré comme une pièce à part entière, un tout, tel un opéra par exemple. A-t-il été pensé comme tel, à l'image de "Triboulet" qui se divise en 3 parties ?
François : Oui et non... Ce sont toutes des pièces distinctes, qui avaient en elles la consigne de rester intense de bout en bout. Après, ça s'est l'idée première de ce répertoire. Mais, en gros, une fois la moitié des morceaux composés, on s'est rendu compte que l'idée d'avoir des titres qui ne lâchent jamais rien montrait ses limites. Tout du moins, il nous a paru nécessaire d'apporter du contraste à l'ensemble, avec des pièces plus calmes, plus éthérées, des passages plus contemplatifs, comme peuvent l'être le début et la fin de ce disque. Et donc, en partant de morceaux disparates, on a voulu garder une sorte d'histoire globale, que l'énergie se tienne tout du long.

Ma dernière question : c'est nouveau ces glitchs (sur "Brusquet") ? C'est une lubie ? Comment on reproduit ça sur scène (rires) ?
Nico : Et bien, on ne les reproduit pas ! (rires)
François : Ça faisait aussi partie des envies collectives avant d'écrire ces morceaux. On a pas mal de petits joujoux aux pieds des 3 manches, de nouvelles pédales d'effets qui nous permettent de produire des sons qui sortent de l'ordinaire du son "rock" , pouvant créer des timbres se rapprochant parfois de l'électro. Ça fait aussi partie des petites nouveautés sur ce disque. On s'est permis également de créer des morceaux en pensant parfois à la prod dès la composition et de ne pas hésiter à mettre sur le disque des choses que les gens ne retrouveront pas en live. Ça aussi ça change de nos précédents disques où les morceaux étaient en quelque sorte le reflet des versions live. Là, pour le passage de certains morceaux, ou bouts de morceaux, du studio vers la scène, on a arrangé ce qui ne pouvait pas être reproduit en direct. Enfin, faut venir nous voir en concert pour ... peut-être... s'en rendre compte !!!