Cela fait déjà un petit moment que nous suivons les Belges de Miss Tetanos, mais il nous a fallu quasiment 10 ans pour nous décider d'aller leur proposer une interview. C'est donc à l'occasion de la sortie de leur nouvel album, Messstation, que Katia et Fabrice ont gentiment répondu à nos questions.
Bonjour à vous deux, la première question est réservée aux présentations en général. On ne va pas y échapper : Miss Tetanos, c'est qui ? quoi ? quand ? où ? comment ? pourquoi ?
Fabrice : Bonjour Ted. Miss Tetanos c'est Katia Andina Kermaire (thérémines et voix) et Fabrice Dion (synthétiseurs et voix). C'est deux entités dans l'espace. On fait de l'électro du Moyen Âge. Et on émet depuis les profondeurs du Hainaut.
Katia : C'est un groupe à géométrie sonore variable créé en 2010. Au départ, on a sorti deux LP. Le premier à l'ouverture du label Rockerill Records, le second chez Konectik Digital et ensuite, on a fait quatre vinyles sur Rockerill Records.
Vous venez de Belgique, et plus précisément de Charleroi, ville historiquement industrielle, où l'on compte déjà pas mal de formations electro/EBM/darkwave. Est-ce que cette ville est une source d'inspiration inépuisable ? Parce qu'il y a clairement un côté (post-)industriel à votre musique.
Katia : Inconsciemment sûrement, même si on a longtemps vécu sur Bruxelles. Nos influences musicales, (new wave, post-punk, etc...) et la désintégration du patrimoine industriel de la ville font partie de notre source d'inspiration artistique.
Fabrice : On essaie tous de reproduire le son des machines éteintes, ça fait "boum tchak" dans toute la région depuis les années 80. Mais le facteur commun et déterminant pour toutes ces formations darkwaves, en Belgique, c'est notre beau ciel gris. Oui, il y a clairement un côté post-...ciel bleu.
Votre label, Rockerill Records (La Jungle, Prince Harry, Tendinite, Warm Exit) est situé sur le site de La Providence, une ancienne usine de sidérurgie, qui accueille désormais le Rockerill, un lieu d'expression artistique. Pouvez-vous nous en parler et nous dire en quoi ce site est spécial pour vous et les groupes de la région ?
Katia : En effet, le site du Rockerill (ex-Usine de la Providence, longtemps musée de l'industrie de la ville) est, en plus d'être le lieu du label, l'endroit où j'ai mon atelier de peinture. Pour les groupes de la région et d'ailleurs, c'est un endroit d'expression libre où les murs transpirent encore de la sueur du travail et du temps. L'énergie de Mika, Globul et Julian a permis à la ville de Charleroi de rayonner culturellement à travers tout le pays, et plus loin.
Fabrice : Dans l'au-delà.
Katia : Il s'y déroule aussi des expos, des performances, des tournages, de la forge en live... C'est un lieu actif d'échanges et de découvertes pour tous.
Fabrice : Le Rockerill, c'est le lieu insolite de Marchienne, l'usine est encore préservée et son architecture est impressionnante. À voir absolument ! C'est aussi devenu un haut lieu pour le développement de la culture alternative et l'art urbain de la région. Le label y est très actif et Mikael alimente régulièrement son catalogue, en privilégiant le DIY anti-mainstream. Vous pouvez tout écouter sur le site Rockerill Records.
Arrêtez-moi si je me trompe, mais votre nouvel album Messstation peut être traduit par "station de surveillance" ou "station de contrôle". Qui surveillez/contrôlez-vous ? Ou au contraire qui nous surveille/contrôle ?
Katia : Exactement, "poste de mesure" pour être précise.
Fabrice : Poste de mesure, avec lequel on a mesuré le pouls mourant des villes !
Katia : C'est aussi l'anagramme de Miss Tetanos. On est plutôt "out of control".
Fabrice : On surveille une friche post ou pré-apocalyptique. Il n'y a plus rien à surveiller. On ne surveille personne. "Come as you are". Si quelqu'un nous surveille, c'est un cyclope.
Encore une fois, votre artwork marque les esprits. Il évoque la guerre et l'affrontement et dénonce la surexploitation des ressources naturelles, mais avec des couleurs assez douces au final. Qui l'a réalisé et est-ce que c'est une demande particulière de votre part à cet artiste ? A-t'il été réalisé avant ou après la composition ?
Fabrice : C'est exactement ça. Miss Tetanos a pour mission d'éradiquer toute forme d'exploitation !
Katia : L'artwork est réalisé par Holob, illustrateur et sérigraphe allemand basé à Leipzig. Nous l'avons rencontré lors de tournées dans cette ville. Il avait réalisé deux affiches de festivals où on jouait, dont le Noise Fest de Leipzig. Je lui ai donc proposé à notre dernière rencontre, il y a plus d'un an, de réaliser notre prochaine cover. C'est donc une demande particulière, mais je ne lui ai imposé aucun thème. Il m'a demandé d'envoyer la musique, il m'a ensuite fait parvenir plusieurs crayonnés et on a fait notre choix. Puis, il a réalisé l'encrage en choisissant lui-même les couleurs. J'ai adoré !
Fabrice : La scène se déroule sur une planète lointaine, dans des couleurs lointaines...
Revenons à la musique. Au moment de m'envoyer ce nouvel album, Katia, tu me disais que vous n'aviez plus de batteur dans le groupe. C'est temporaire ou définitif ? Et c'est un choix artistique ou une chose totalement imprévue ?
Katia : Je crois que c'est définitif, c'était imprévu, il a décidé de quitter le navire, c'est son choix, qu'on respecte. No problemo.
Fabrice : On a bien travaillé ensemble, puis est venue l'heure de se dire adieu. Snif.
Effectivement, sans batteur, je trouve assez logiquement que votre son s'est "industrialisé", ça change un petit peu les perspectives. On a l'impression de retrouver une musique qui revient à ses bases, une musique post-industrielle datant des années 80, voire 90 par moments car elle me rappelle celle de la mouvance des rave-party. C'est totalement voulu, ou c'est un pur hasard du fait du départ de votre batteur ?
Katia : C'est voulu. On a repris notre façon de faire initiale.
Fabrice : Oui, épuré, retour à la base. On a voulu revenir à l'esthétique old school, avec des rythmes électroniques rapides et une énergie brute, tout en privilégiant les émotions personnelles. Par-dessus, le thérémine vient ajouter sa dimension harmonique.
Justement, je me disais que ce n'est quand même pas commun de faire de l'electro/EBM avec du thérémine. Qu'est- ce qui t'a amené à en jouer, Katia ? Et est-ce que tu continues de découvrir des choses régulièrement avec cet instrument ?
Katia : Oui, les possibilités sont infinies avec les thérémines. Enfin, il faut que le groupe s'y adapte, je ne peux pas changer de tonalité en milieu de morceau comme ferait un guitariste. J'ai découvert l'instrument un peu par hasard, j'en avais acheté un tout petit qui ne faisait qu'une note. J'ai ensuite voulu approfondir avec le modèle plus pro. Avant, je chipotais sur des tablas indiens sur lesquels on joue beaucoup avec les doigts. Le thérémine, c'est un peu la même chose.
Du coup, est-ce que Messstation est un album qui a été plus ou moins facile à faire, par rapport à ses prédécesseurs ?
Katia : Facile, mais éprouvant à cause du timing de sortie qui nous pressait. On n'a pas beaucoup vu le soleil cet été !
Fabrice : Chaque album prend un chemin particulier dans la manière de se développer, de s'inventer, jusqu'à la décision de s'arrêter pour le fixer. C'est rarement facile, il y a des compositions, des idées, qui prennent leur place comme une évidence et d'autres qui vont directement à la poubelle, on cherche, on casse et on répare. On construit et on reconstruit comme des ouvriers, dans une usine.
Comment les voix ont-elle été bossées ? J'ai la sensation qu'il y a pas mal de samples, et surtout d'effets, et que la place accordée aux voix est plus importante sur ce disque. Je me trompe ?
Katia : Ce ne sont pas des samples, mais des couches de plusieurs voix avec différents effets, enfin surtout des vocoders et des voix naturelles. Les voix sont traitées comme un instrument rythmique en plus qui vient appuyer ou survoler l'énergie des beats.
Fabrice : Parfois, les voix apparaissent comme dans un brouillard, elles sont aussi utilisées en accords. Il y a plus de voix sans effet. Habituellement, les voix fusionnaient avec les synthétiseurs, c'est comme un retour à la nature quand on a vécu en appartement. Leur place n'est pas exubérante, on aime pas trop le coté poppy des voix surmixées, souvent elles s'imposent au détriment de l'instrumentation. On leur donne le même rôle qu'un instrument. On fait de la musique non-genrée, on traite les voix de manière inclusive.
Quel est votre plus grand plaisir ? Composer dans votre local/laboratoire ou jouer vos morceaux sur scène ?
Katia : Les deux !
Fabrice : On aime beaucoup travailler dans notre local, dans la création ex nihilo, quand tu fais un peu n'importe quoi pour sortir du néant. Ensuite, tu écoutes, tu refais autrement, c'est comme ça qu'on aime travailler au local. Ensuite, sur scène, les morceaux revivent avec des sensations chaque fois différentes, ils continuent d'évoluer, on change la structure, les sons. On peut avoir autant de plaisir pendant une séance de répétition que pendant un concert.
D'apparence, votre disque est assez pessimiste, mais peut-on y voir une once de positivité dedans, selon vous ?
Fabrice : Oui, plus d'une once. Au départ, "Ditch" commence par « Au dessus d'une bombasse, un Castor », c'est pas très sombre, c'est plutôt marrant. Premier point optimiste (rires) ! Je cherche et de prime abord, je n'en trouve pas d'autres ! "Dargent", c'est un morceau qui décrit les envieux, et ceux qui sont atteints de pléonexie. C'est pas triste non plus. Bon OK, après, il y a "La tombe", mais il y va avec joie. Dans "Christophe Colon", je parle de ses chaussures, de son avion, C'est optimiste ça ou pas ?... Dans sa globalité, je pense que c'est un album assez optimiste. Je dirais moit-moit.
Katia: Ah oui ? Moi, je le voyais optimiste ! Même limite comique. Ditch Lei.
Il n'y pas d'invités sur Messstation ? Si non, je me disais que ce serait intéressant de voir une petite collab' avec des artistes du label. Certaines parties de chansons m'ont fait penser au Prince Harry, c'est principalement pour ça que m'est venue cette question.
Katia : Si si, il y a un invité, Herbert Boureau, un ami français chanteur qui vient du metal. Il chante sur le morceau "Christophe Colon". On est ouvert aux collabs, mais c'est difficile de concilier les emplois du temps. On vit tous dans des villes éloignées. On a dû faire deux tournées avec Prince Harry (en France et en Allemagne), mais à l'époque ils étaient trois et jouaient plutôt du punk rock garage. C'est des cools, on rigole bien en tournée avec eux !
Fabrice : "Sir" Herbert Boureau (Raxinasky, Furax, ...) qui fait les vocalises gutturales, frappe fort comme un bourreau !
Il est temps pour moi de vous laisser, je vous remercie pour votre disponibilité et votre sympathie habituelle. Une dernière pour la route : L'avenir proche et lointain de Miss Tetanos, c'est quoi ?
Katia : Tourner / jouer... On sera à Bruxelles au Magasin 4 pour la release de l'album avec Putan Club le 3 avril. En mai, à la Faune avec Pneu et en Hollande. En juin, en Allemagne, et en France à la rentrée.
Merci par avance et bon dimanche à vous deux.
Fabrice : Merci à toi, à vous !
Katia : Merci Ted.
Merci à Katia et Fabrice !
Photos : Violaine Alghisi (posé) / Miss Tetanos (live)
Publié dans le Mag #70





