Mardi 13 avril 2026, à deux pas des échoppes à la Amélie Poulain et son manège en bas du Sacré Cœur, c'est concert au Trianon. J'ai pris mon train depuis la Bretagne et, arrivé de bonne heure, j'en profite pour marcher autour. Je ne le regrette pas : j'y découvre des petites rues de village, le magnifique théâtre de l'Atelier avec sa place hors du temps, et à l'affiche une pièce de Beckett avec Denis Lavant. Et il y a encore plein d'autres salles à quelques encablures : Elysée Montmartre, La Boule Noire, La Cigale... Paris reste pour moi un émerveillement.
Mina Tindle
Ce concert est finalement une histoire de liens. Deux évènements remontant à une vingtaine d'années m'ont amené à lui : mon bénévolat à l'AFEV, association d'éducation populaire, et un concert de The National à la Route du Rock à Saint-Malo. La première expérience m'a fait rencontrer Jean-Christophe, dans son dayjob en costume, et photographe reporter pour des concerts. Quand je lui dis au détour d'une réunion que j'adore The National, il me propose d'aller avec lui au concert de Mina Tindle, tant son univers et son époux, Bryce Dessner, résonnent avec The National. Rendez-vous est donc pris : nous irons ensemble au concert. J'en profite pour y convier des amis chers, artistes pour la plupart, ce que nous sommes tous finalement, dans ce que nous faisons et offrons au quotidien. La seule différence entre nous est le nombre de spectateurs, et leur conscience d'être en face d'un spectacle, une œuvre ou une performance. Momoko réalise des films, Laurent des œuvres d'art contemporain, Séverine est comédienne, Julien chirurgien et le deuxième Julien expert en tout ce qui touche aux vélos, depuis l'objet jusqu'aux moyens d'en faire le mode de transport du futur. Le concert a lieu au Trianon, salle de concert près de la Butte Montmartre. Construit initialement en 1894, un incendie le détruit en 1900 et sa reconstruction en 1902 est assurée par un des protagonistes du pont Alexandre III, l'architecte Joseph Cassien-Bernard, élève de Charles Garnier, ayant eu lui-même pour directeur Victor Baltard. Cela me touche particulièrement, car je suis ingénieur structure amoureux des ponts et des belles structures. Quoi de mieux qu'un pont pour relier ? Il peut être fait de pierre ou de métal, comme les ponts sur la Seine, mais aussi de temps et d'amour, comme entre les êtres vivants.
La première partie fait honneur à une conteuse, avec pour seul bagage sa guitare : Lonny. Simple et honnête, la scène semble trop grande pour elle, mais donne encore plus de poids aux mots et mélodies qu'elle nous propose. Elle doit avoir quelque chose à nous dire pour venir ici, toute seule. Et cela se confirme. Elle nous embarque avec des références liquides, que ce soit l'orge sur les lèvres, et que l'on finit par boire j'imagine, les degrés d'alcool inclus, ou la mer que l'on contemple et qui inspire, mais dans laquelle on peut aussi se perdre et se noyer. Il est beaucoup question de doutes ou bien mieux dit, de mouvements, entre l'errance et le retour à soi, le jour et la nuit ou bien encore l'ombre et la lumière, la gravité qui fait tomber, mais aussi renforce ce qui s'élève. Une référence à la Normandie peut être pénible pour un Breton comme moi... eh bien non. Je serai beau joueur sur ce coup-là. Ce qu'elle chante aurait pu se vivre en Bretagne, et dans bien d'autres endroits sur Terre. Hier, aujourd'hui et demain. Il y a de l'universel dans ce qu'elle nous propose et c'est ainsi qu'elle fait et donne ce que j'aime énormément : des ponts.
Mina Tindle
Puis vient Mina Tindle. Toute de noir vêtue, habits amples. L'arrivée des cordes du Quatuor Zaïde (Charlotte Maclet - Leslie Boulin Raulet - Céline Tison - Juliette Salmona) sur la gauche de la scène annonce d'emblée qu'un cadeau va nous être fait. J'ai toujours aimé cette phase où les musiciens s'installent, comme des ouvriers allant à la mine, dans les entrailles de la Terre, ou un chirurgien mettant ses gants avant une opération : leur travail, leur art, n'a pas encore commencé, mais il se prépare et c'est une chance, à mon sens, d'assister à ces transitions. C'est aussi tout l'objet du film "La baleine et le musicien", réalisé par Vincent Paoli, avec le musicien compositeur Rone. Le concert démarre avec "Victoire trésor", un titre issu du dernier album de Mina Tindle, Compass rosa, qui rend hommage à sa grand-mère Rosa (à prononcer avec plein de "s" comme en espagnol ou italien : c'est tout le charme de l'avoir entendu de vive voix). Très vite, ce n'est pas un concert mais un partage, et chacun de nous, présents dans cette salle du Trianon, le ressent. La date est unique, et convier autant de gens sur scène, pour une seule date, c'est un trésor justement. Elle nous l'offre, mais je crois bien qu'elle se l'offre aussi. Véritable boussole pour "trouver le nord", car "on y croit encore", elle convoque "l'enfant terrible" que j'aimerais moi-même réveiller en chacun de nous.
Pas croyant pour un sou, je tombe pourtant sous le charme de "Heaven thunder" et "Heaven sake" : sommes-nous plus complexes qu'il n'y paraît ? Mon sentiment est décuplé par la lecture des paroles, dans lesquelles je me plonge pour rédiger cet article : "Maybe the light will come through, And I will make it too" (« Peut-être la lumière viendra-t-elle, Et je la produirai moi-même aussi »). Une ode au tonnerre de l'instant, qui donne tout au moment présent, et ce qu'Albert Camus considérait comme "le plus beau cadeau fait à l'avenir". Oui, j'y crois. D'autant plus que l'envolée musicale lorsqu'elle prononce ces mots (et ceux juste avant et après) est ce que j'ai le plus apprécié, sans avoir compris, sur le moment, les paroles. Il suffisait de ressentir. Mina Tindle clôt son 1er chapitre de 9 chansons avec "Rosa", un adieu à sa Grand-Mère, plein de poésie, de douleur, et d'élégance et de courage. La vie en un mot, en évoquant paradoxalement "le rose d'elle qu'elle voit partir doucement". L'article ne rend pas justice à l'intensité et la beauté du moment. Il faut avoir vu son mari, Bryce Dessner, à ses côtés, grattant minutieusement les cordes de sa guitare alors qu'elle égrène ces mots pour sa grand-mère Rosa, et puis aussi ses gestes, qui permettent de "blottir dans ses bras les souvenirs de sa grand-mère". L'instant présent je vous dis, à jamais perdu, à jamais vécu.
La prochaine page de la soirée est émouvante pour moi. J'ai comme un pèlerinage entamé depuis maintenant 20 ans avec The National (et voilà, encore une référence au sacré). La Route du Rock à Saint-Malo, un choc, une découverte : l'instant présent, Matt Berninger le chanteur, m'en a donné un exemple criant cette nuit-là, en étant si absorbé par la chanson que le micro n'était plus devant sa bouche et que les paroles nous parvenaient que par intermittence. L'émotion et la beauté passaient encore mieux, sans aucun calcul, du ressenti pur. J'ai retrouvé la même intensité dans un spectacle du Footsbarn Travelling Theatre autour de William Shakespeare, avec ses comédiens venus du monde entier, qui parlent chacun leur propre langue, utilise des techniques théâtrales des quatre coins du monde, le tout pour une seule et même pièce de théâtre. Puissent cette énergie et ce souffle diffuser dans le quotidien microscopique de chacune de nos vies gigantesques. J'ai moi-même encore l'impression de balbutier parfois. Une vie n'y suffira pas, mais je cherche et je bricole encore et encore. La quasi-intégralité du groupe est désormais sur scène, Matt Berninger, Aaron (le frère de Bryce), et Ben Lanz. Seuls les frères Devendorf manquent à l'appel, dont un, le batteur, est ce soir remplacé par deux batteurs simultanément. Je n'y connais rien en fabrication de musique, mais j'aime tellement les percussions de The National que je me dis que oui, il faut bien deux personnes pour remplacer Bryan, même si personne ne vaut qui ou quoi que ce soit. C'est complexe encore tout cela... Tout comme amener autant de gens sur scène, dans une époque où les robots et l'IA veulent remplacer (pardon, optimiser) les personnes pour un tas de métiers. Leur demande-t-on avant s'ils aiment faire ce qu'ils font et s'ils aimeraient continuer ? Finalement, ce n'est pas si complexe, écoutons-nous et adviendra ce qui adviendra, seul le temps présent compte. Léonard de Vinci nous a bien transmis que "la simplicité est le plus haut degré de complexité". Bref, deux batteurs. Les premières notes de "Oblivions" sonnent, c'est assez fou pour moi, tout se relie. Matt Berninger est tout en retenue. Il se place derrière Mina Tindle, la regarde, complice, et se met à son service, elle qui, je l'apprends ce soir, a donné sa voix à un grand nombre de chansons de The National, dans l'ombre. Je l'écoutais donc inconsciemment depuis des années, et même des décennies. Elle est ainsi dans mon paysage, et ce soir Matt Berninger et tout le groupe de The National lui offre un cadre magnifique, à l'image de tous ceux placés au-dessus de la scène, en lévitation. Gratitude. Le set de trois chansons se termine par un Rylan solaire, comme je l'aime dans The National. « C'était bien, non ? » lance Mina Tindle au public, conquis, tout comme elle je crois.
Mina Tindle
J'ai mes amis à côté de moi et cela donne encore plus de joie à la soirée. Je vois aussi Jean-Christophe, mon ami sherpa de la photo, qui trouve les meilleurs angles dans toute la salle, y compris au balcon, pour témoigner au mieux de la soirée (admirez ses photos !). J'ai découvert The National seul, au milieu d'une fosse de festival, l'ai écouté des années durant à travers leurs CD, et ai pu les retrouver en concert avec la femme de ma vie Manon, au Alexandra Palace de Londres en 2023, et aujourd'hui avec mes amis, au Trianon, grâce à Jean-Christophe et Mina Tindle. J'en oublierais encore un maillon essentiel, Mel, de la société de production Tomboy. Allez juste voir la page d'accueil, ça fait du bien ! Et puis aussi, je découvre que mon dernier concert vraiment canon était Lucie Antunes au VIP de Saint-Nazaire, une artiste qui travaille aussi avec Tomboy. Honnêtement, avec Mel, on a surtout parlé gâteaux bretons avec mon petit commerce nazairien que j'ai baptisé "Les Ronds Jaunes". Quand je fais ces petits ronds tout jaunes, je peux vous dire que je suis dans l'instant présent, depuis mes doigts jusqu'à mes oreilles qui souvent écoutent de la musique en les fabriquant. Un quimpérois de 105 ans, aveugle, a dit en le mangeant : « C'est un vrai ». Mel l'a, elle, dégommé en after après le concert. Et comme je m'en réjouis ! Chacun ses instants présents, pas besoin de les avoir en même temps, ni au même endroit, ni même de les partager. Ils se connectent d'une manière ou d'une autre, par porosité. Jusqu'à former, comme l'écrit Mina Tindle, une "mappemonde".
Revenons au concert. Et je conclurai avec deux chansons : ma préférée "Pour le soleil" et la bouleversante "Toute une "vie, parce que Mina Tindle et Bryce Dessner "ont eu l'intelligence de faire un enfant" comme elle nous le dit avant d'entamer la chanson. Je suis très sensible au texte, j'aime tant lire et écrire moi-même, mais c'est un spectacle total qui nous est donné, du texte, des sons, et aussi des gestes, du mime, et presque une atmosphère chamanique tant l'assemblée ce soir forme un tout. La soirée se termine avec les amis par un Menthe-pastille offert par les serveurs du bouillon d'à côté. La bouteille était vraiment grande ! Et un oubli de smartphone. Était-ce réellement un oubli ou un signe avant-coureur de ce à quoi la vie nous invite après tout ce qu'on a vécu ce soir ? Oui, c'est bien "une parenthèse de sens", comme elle le dit elle-même, que Mina Tindle nous a offerte en ce 13 avril 2026 au Trianon.
Tomboy (2 hits)![[fr] [fr]](/img/flags/fr.png)

Merci à Mina et ses musiciens d'exceptions, merci à Mélissa et merci à PYO pour avoir partagé cette soirée avec moi.
Photos : JC Forestier
Publié dans le Mag #71





