Miegeville Miegeville Tu fais de la "chanson moderne", Léo Férré faisait donc de la "chanson obsolète" ?
(Rires) Très bonne question ! Je fais de la chanson dans le sens où j'écris des textes en français avec des couplets et des refrains comme le grand Léo. La différence est que la technologie actuelle nous permet d'ajouter beaucoup d'arrangement électroniques, ce qui ne se faisait pas dans la chanson dite traditionnelle et non "obsolète". J'ai trop de respect pour ces gens-là pour leur faire cet affront.

Ce n'est pas tout à fait un projet solo car quelques personnes interviennent, notamment Candice, pourquoi elle et comment avez-vous travaillé ensemble ?
Je connais Candice du groupe Winnipeg depuis des années maintenant. Humainement, nous nous considérons comme demi-frère et demi-sœur. Nous sommes à la fois très différents et vibrons cependant sur les mêmes fréquences émotionnelles et humaines. C'est elle qui est venue avec l'idée de composer un morceau et une mélodie sur un de mes textes qui l'avait beaucoup touché. Je lui ai ensuite proposé de le chanter en duo sur mon album.

Je trouve l'album moins "percutant" que Longue distance qui, dans les textes comme dans les rythmes, était plus "tranché", tu es d'accord ?
Non. Un morceau comme "Les portes" est à mes yeux plus percutant que tout ce que j'ai pu écrire par le passé. Dans les rythmiques aussi nous avons travaillé en cherchant toujours un équilibre entre quelque chose d'élégant de subtil mais aussi quelque chose de profond, de fort et de puissant. Je suis particulièrement fier du travail de Baptiste Bertrand en ce sens sur des morceaux comme "Tu chantais" ou "Longue nuit". Tu as peut-être cette impression car c'est un album moins monolithique, plus large avec à la fois des morceaux plus durs et également, en effet, des morceaux beaucoup plus minimalistes.

"Tu chantais" est la suite de "La fin des combats", c'était important de relier les deux disques ?
Je ne sais pas si c'était important de relier les deux disques mais je pense que c'est important de garder une cohérence tout en proposant toujours quelque chose de novateur dans ce qu'on va amener aux gens. Ne jamais être dans la redite.

"Les couleurs tu vois" est peut-être le morceau le plus proche de ceux de Longue distance, tu sens une évolution dans tes créations ?
Oui, comme je le disais, il y a une évolution certaine dans mes chansons. Je veux creuser l'écart entre des morceaux qui vont évoquer un dénuement ou un minimalisme qui m'intéresse, pour toucher le plus possible "l'os" et à côté des morceaux beaucoup plus orchestrés, beaucoup plus touffus. Je suis autant inspiré par les derniers Dominique A que les premiers Christine And The Queens ou les productions ultramodernes de Death Grip qui n'ont rien à voir avec de la chanson à la base.

Les Legos en jaune, en rouge et en bleu qui servent de pochette sont issus des textes de ce titre "Les couleurs tu vois", comment t'es venu cette idée ?
Cette chanson parle de la candeur, de la grandeur de l'innocence, et de l'utopie magnifique présente dans le regard des enfants. Encore plus quand ces enfants présentent un handicap. Mon parcours a fait que j'ai pu côtoyer ces regards et j'ai eu envie de chanter la force que j'y voyais, loin du cynisme blasé que que nous finissons tous par avoir en tant qu'adulte. Je me suis assis au milieu de la chambre de mon fils avec tous ses jouets et ses constructions autour pour comprendre son monde. Les images dont je parle proviennent de là.

La photo avec les trois couleurs au dos du CD est très réussie également, il y a eu match entre les deux pour l'artwork principal ?
Les photos de presse ont été réalisées après la pochette du disque. Donc il n'y a pas ni match, ni hésitation entre les deux pour la couverture de l'album. Mais en effet, il y a eu une sacrée réflexion pour lier les deux. On peut saluer pour cela l'énorme travail de l'ami Maxime Delporte qui a fait chauffer les méninges pour la réalisation de la séance photo, et également mon autre ami Wilfried Rabin pour son idée lumineuse des Legos sur la couverture de l'album.

Pourquoi avoir choisi ces Legos ?
Ces Legos étaient donc dans la chambre de mon fils et cela me plaisait de leur accoler trois couleurs primaires avec toute la symbolique qu'on peut y relier. Notre-Dame venait de brûler, et en discutant avec mon fils, nous avons plaisanté autour de l'idée de la reconstruire avec des Legos. J'ai trouvé l'idée géniale car absurde et surréaliste en même temps. Et ce jeu est un symbole quasi universel aujourd'hui.

J'y vois aussi des points de suspension, faut-il que je consulte un thérapiste ?
(Rires) J'aime beaucoup ta question ! Pour le coup non, il n'y a pas de parallèle avec des points de suspension... Je peux donc te donner un numéro de téléphone d'une talentueuse psychanalyste ! (Rires)

Peut-on dire que "Les portes" est un titre politique ?
Quelque part oui, je l'assume. Mais je préfère dire que c'est un morceau social. Il me manquait un morceau sur l'album et j'essayais tout simplement d'écouter mon propre corps pour savoir ce que lui avait envie de dire. Cela a été au final assez simple de libérer la parole et une fois que les vannes étaient ouvertes, j'ai écrit quatre pages de texte que j'ai déclamé sans m'arrêter sur une rythmique assez moderne. Je pense que quand une société pousse des mecs comme moi à écrire ce genre de choses, pousse des gens sans histoire à manifester tous les samedis pendant des mois et des mois, pousse de gentils pères de famille à répondre à la violence policière par la violence, on ne peut que déduire logiquement que tout cela finira mal, très mal. Les artistes ont été les grands absents de tous les mouvements sociaux depuis un an. C'était plus simple pour eux de dénigrer tout ça avec une distance à la fois très bourgeoise et très jacobine.

Le titre de l'album, EstOuest, était choisi depuis longtemps, pourquoi cette référence à la boussole ?
Tu comprendras la référence à la boussole en lisant le livre que j'ai écrit à la même période de composition qui s'intitule Là où convergent les points cardinaux. C'est une sorte d'essai philosophique et poétique sur les repères qui sont les nôtres. Sont-ils géographiques ? Sont-ils humains ?

L'absence d'espace entre Est et Ouest, c'est juste pour les rapprocher physiquement ?
Oui, ton interprétation me plaît bien. J'avais envie de lier ces deux mots. Et puis graphiquement c'était mieux !

Ça fait un lien avec ton recueil de textes sur ce "sujet" qu'est Là où convergent les points cardinaux, à quel point ces œuvres sont-elles complémentaires ?
Elles sont complémentaires car ils font partie d'une réflexion globale que j'ai par rapport à ce qui nous définit, qui questionne, et notre rapport à notre terre et à nos familles. Aux êtres qui la constituent, à ce qui nous lie socialement, émotionnellement aux autres personnes.

Miegeville Miegeville Tu y écris notamment de la poésie, penses-tu qu'on puisse avoir un nouveau grand poète en France ou que Prévert et Aragon étaient les derniers ?
Bien sûr qu'il y aura de nouveaux grands poètes. Je pense même que certains auteurs du XXe siècle sont au-dessus de grands auteurs qu'on nous a forcé à apprendre sur les bancs de l'école. Quitte à jeter un pavé dans la mare, je trouve Baudelaire assez surestimé par exemple. Là, où Victor Hugo reste pour moi le patron des patrons, quitte à ne pas être original du tout. Je pense que d'ici quelques décennies on se rendra compte de la puissance d'un Bernard Dimey qui reste assez sous-estimé aujourd'hui. Et puis certains chanteurs sont pour moi parmi les plus grands poètes que j'ai pu lire. Je pense à Jacques Brel évidemment. Je pense à Leo Ferré que tu citais. Je pense à Bertrand Cantat. Même les artistes plus jeunes et moins connus peuvent témoigner de fulgurances poétiques d'un niveau incroyable à mes yeux. Je pense au texte du groupe Le Bruit Du Blé et récemment à Baptiste W. Hamon.

Tu pourrais chanter un texte écrit par un autre ?
Je pense, oui. Mais je suis extrêmement critique sur les textes. Y compris les miens. Je me souviens de répétition d'Agora Fidelio où mes collègues souhaitaient me voir chanter certains de mes textes et c'était moi le premier qui leur disait que ce texte que j'avais écrit n'était finalement pas suffisamment de haut niveau et que je refusais de le chanter !

Dans le livre, tes textes sont accompagnés par des peintures de Tito Vozbourg, tu peux nous le présenter et dire comment vos travaux se sont croisés ?
La vie a fait que nous avons travaillé dans le même établissement scolaire en tant que surveillant avec Tito. Nous avons accroché très vite mais ce n'est que bien plus tard que nous est venue l'idée de faire se rencontrer nos deux formes d'art. Tito est une personne extraordinaire au sens étymologique du terme. Ce garçon n'est pas humain des fois ! Il n'est pas exactement de ce monde et c'est ça que j'adore chez lui. Il y a une vérité, une force, un charisme et également une bienveillance qui émane de lui qui est troublante. C'est avec la plus grande humilité qu'il m'a présenté ses toiles en me disant qu'il peignait "un peu". J'ai en fait découvert plus de 80 toiles entreposées dans une remise... C'était incroyable. Je pense très sérieusement que ses toiles se vendront des millions un jour mais nous ne serons sûrement plus là pour le constater !

8 titres, ça ne fait pas un peu court ? Tu as pensé à ajouter d'autres morceaux présents sur l'EP que "Acte manqué/Ensemble dans le vent" en "bonus" ?
Les raisons pour lesquelles l'album est court sont diverses. Premièrement, nous vivons une époque où je préfère sortir régulièrement 5 ou 8 titres plutôt qu'un triple album tous les quatre ans. Et deuxièmement, pour des raisons tout simplement financières.

Tu as beaucoup de textes en stock, comment choisis-tu ceux que tu mets en musique ? Ce sont des réflexions avec Arnaud ou vous travaillez séparément, toi sur les textes bruts, lui sur certaines musiques sans paroles ?
Il y a des fois des réflexions extérieures. Candice avait donc été spécialement touchée par "La baleine bleue". Pour Arnaud, c'était le cas de "Longue nuit" pour lequel il a composé tout le piano à partir du texte. Je mets des fois des textes préexistants en musique mais la plupart du temps, ce sont des textes qui existent uniquement grâce aux mélodies qu'on me propose, qui donnent ensuite des chansons. J'avais d'autres chansons en stock mais j'ai préféré garder les moins lisses et les plus parlantes pour cet album.

Quelle place laisses-tu aux modifications des titres en studio ? Les arrangements sont tous préparés en amont, ou certains arrivent après ?
Je pense que 80 % de ce qui est sur le disque a été pré-pensé en amont. Cependant, il y a des fois des modifications de structures, de mélodies de chant, voire des arrangements avec notamment la contribution de Serge Faubert qui est l'ingénieur studio avec lequel je travaille depuis le début. Ce dernier apporte une plus-value évidente au projet grâce à son regard à la fois pertinent et bienveillant.

Après "10 heures 17", on a "Ma Garonne débordera", le lien avec Toulouse est fort au point de devoir le chanter plus ou moins directement ?
Ah et bien écoute, il faut croire ! J'écris souvent de façon automatique un peu comme les surréalistes le faisait à l'époque, sans comparaison directe, en toute humilité. Ainsi, c'est mon inconscient qui doit parler, et des mots viennent dans ma bouche avec des mélodies sans même que je ne comprenne moi-même le sens que je veux y mettre au départ, des fois. Ce n'est qu'après une certaine analyse que je vais voir la pertinence ou pas de certains de mes écrits. L'expression "Ma Garonne débordera" est venue en premier et j'ai dû ensuite écrire tout le morceau en suivant la signification de cette expression. Je suis un pur produit toulousain donc quelque part cette ville résonne en moi et je ne l'ai jamais quittée car j'ai eu le loisir depuis 20 ans grâce à la musique de découvrir énormément de régions et de pays. Je suis du coup un peu à contre-courant de la pensée habituelle qui tend à nous faire envier les voyages et l'évasion dès qu'on rentre du travail. Moi quand je rentre de tournée, je pense à une chose : retrouver les miens et mes repères. C'est important afin de rester soi-même et de garder la tête sur les épaules.

Miegeville Miegeville 2 titres de l'EP avaient eu le droit à un clip, on peut déjà voir "Blanche", il y en aura d'autres ? Et toujours en noir et blanc ?
Je travaille avec deux équipes différentes sur deux vidéos à venir en effet. La première sera en couleur, en rupture avec ce qui a été fait auparavant puisque ce sera pour le morceau "Les couleurs, tu vois". Cela va donc de soi. Mais il y aura également une vidéo de "Longue nuit" qui elle a été shootée uniquement en noir et blanc de A à Z. J'aimerais beaucoup cliper aussi "Les portes", vu que j'ai tout un scénario déjà pré-écrit mais il me manque cruellement les finances pour faire toutes les vidéos que j'aimerais. C'est vraiment le nerf de la guerre donc si tu connais de très riches mécènes luxembourgeois ou alors quelqu'un de la famille Bettencourt, n'hésite pas à me mettre en relation !

Tu viens de faire quelques concerts, quel est ton public ?
Honnêtement, je ne sais pas encore qui est mon public. Je constate juste que les personnes qui peuvent le recevoir sont très très multiples et ça, ça me fait très plaisir. Il n'y a pas un stéréotype. Quand je joue devant des personnes d'un certain âge, elles sont très réceptives, elles sont très à l'écoute des textes. Quand je suis devant des gens provenant plutôt de mon milieu, le métal, le rock, elles vont aussi respecter la musique et être plus sur la profondeur mélodique des morceaux sur les arrangements. J'ai constaté que les enfants ont apprécié aussi beaucoup Miegeville. Cela m'a beaucoup surpris car je trouvais moi-même que mes textes étaient noirs. Et en fait, ça ne dérange pas plus que ça les enfants qui m'ont dit d'eux-mêmes préférer des morceaux comme "Volga" ou "La baleine bleue" qui sont clairement des morceaux durs et pas vraiment des hymnes aux Pokemons ou aux Teletubbies.

D'autres concerts sont prévus pour 2020 ? Tu as des tas de projets "en cours", lesquels sont prioritaires pour l'an prochain ?
À l'heure où je te parle, je te donne un énorme scoop mais quand le mag paraîtra ce sera déjà public... Donc My Own Private Alaska va revivre sur 2020. Nous allons fêter les 10 ans de notre album Amen et allons faire des concerts ici et là en France, en Europe ou dans le monde sur 2020. Tout cela est très positif et plein de sens pour moi. Une réédition digitale de l'album sortira même le 24 janvier. Il y aura aussi une très grosse actualité pour Psykup avec un album à enregistrer en mars 2020 puis un premier single au mois de juin si tout va bien et ensuite le nouvel album en octobre 2020. Nous ferons quelques festivals d'été en Europe que ce soit en République Tchèque ou en Roumanie. Tous ces projets pour le groupe, avec une super nouvelle équipe au management et au booking, sont très excitants et je peux vous dire que le nouvel album va être solide !

Et Miegeville dans tout ça ?
En priorité, ce sera des dates, certaines très importantes, en premier dans ma ville à Toulouse le 31 janvier en tête d'affiche du festival Détours de Chant puis à Paris dans la mythique salle des 3 Baudets le 13 février ! En terme de disque un poil moins car le prochain Miegeville sera en 2021 a priori pas avant...