Matmatah Miscellanées bissextiles Il est des chroniques qu'on met du temps à écrire. Pas par paresse, ni par indécision, mais parce que certaines œuvres exigent de nous un effort particulier, une disponibilité rare. Miscellanées bissextiles de Matmatah appartient à cette catégorie d'albums qui ne se livrent pas en une écoute, ni en une soirée. J'ai d'ailleurs mis presque autant de temps à en venir à bout de cette chronique qu'eux à composer ce double album. C'est dire.

Quand le disque est sorti, j'ai d'abord écouté par fragments. Une plage par-ci, deux par-là. Et puis j'ai décroché. Non pas parce que c'était mauvais, au contraire, mais parce qu'il y avait trop à prendre d'un coup. Deux disques, quatorze morceaux, dix-neuf minutes d'ouverture ("Erlenmeyer" !), des éclats bretons, des harmonies pop, des fulgurances progressives. C'est un album d'ampleur, presque érudit, qui demande d'y revenir avec patience, comme on replonge dans un livre dont on aurait d'abord survolé les chapitres. Et puis, il y a eu le concert des trente ans, à l'Accor Arena. Un moment suspendu, une célébration sans nostalgie. Là, quelque chose s'est réordonné : les morceaux que j'avais trouvés épars se sont soudain reliés, comme si la scène faisait office de fil conducteur invisible. "Trenkenn fisel" est devenu un vertige instrumental, "La posologie" un clin d'œil malicieux, et "Erlenmeyer", avec sa lente montée, a pris tout son sens : un voyage collectif. En les voyant rejouer ces titres avec autant de plaisir que de précision, j'ai compris que Miscellanées bissextiles n'était pas seulement un album, mais une somme. Une respiration après vingt-cinq ans de route, une manière pour Matmatah de condenser toutes leurs vies musicales, la ferveur brestoise des débuts, la pause, la reformation, la maturité. C'est un disque de musiciens qui savent d'où ils viennent, mais refusent de tourner en rond.

Écrire cette chronique m'aura pris des semaines, et c'est très bien ainsi. Parce qu'il fallait du temps pour digérer un album qui en contient tant. Parce que les miscellanées, par définition, ne se résument pas. Et parce qu'il fallait sans doute passer par la scène, sentir le public reprendre "Brest-même" en chœur, pour saisir toute la cohérence de ce grand désordre. Matmatah signe ici un disque à leur image : exigeant, généreux, multiple. Un album blanc, peut-être, mais d'un blanc lumineux, celui du papier qu'on noircit encore, trente ans plus tard, parce qu'il reste tant à dire. Qu'il est bon de vieillir avec vous, Matmatah.