Magma - Udu Wudu Ça y est, Magma intègre enfin nos pages ! Il fallait bien que ça arrive un jour ou l'autre, tant votre serviteur s'abreuve depuis des lustres au nectar sonore de ce monument du "rock" français. Et quoi de mieux que de profiter de cette tribune des "disques oubliés" pour remettre un peu en lumière Üdü ẁüdü, l'un des albums cultes de la bande à Christian Vander, aux côtés de Mëkanïk dëstruktïw kömmandöh (1973) et, peut-être, Attahk (1978). À chaque numéro, le choix du disque à aborder pour alimenter cette rubrique relève souvent du casse-tête. Pour ce numéro 69, en revanche, la décision s'est imposée assez rapidement. Pour les besoins de mes activités de batteur, je suis actuellement plongé dans l'analyse de la composition des parties de batterie de deux morceaux d'Üdü ẁüdü, sans doute parmi les plus emblématiques de la discographie de Magma, à savoir "Zombies" et "De futura". Mais nous y reviendrons un peu plus loin.

Alors, pour les moins curieux d'entre vous, Magma est une formation fondée en 1969 par le batteur/pianiste/chanteur/compositeur Christian Vander (le fils adoptif du pianiste Maurice Vander) et le bassiste/guitariste/producteur Laurent Thibault (futur gérant du célèbre studio du Château d'Hérouville). Le groupe est toujours actif à l'heure où vous lisez ces lignes, il a d'ailleurs joué l'été dernier au Motocultor. Une longévité ultra rare (57 ans en 2026, malgré quelques années de pause dans les années 1980) pour un groupe qui pratique le zeuhl, une musique totalement à part... et qu'il a tout simplement inventé. Mais le zeuhl, c'est quoi concrètement ? Il s'agit d'une combinaison de rock progressif, de jazz-rock, de musique classique et d'avant-garde, enrichie d'emprunts à divers folklores musicaux, le tout chanté dans une langue fictive et extraterrestre : le kobaïen. Magma puise autant dans la musique de John Coltrane (pour la dimension mystique et l'improvisation) que dans celle d'Igor Stravinsky (pour la transe et les ruptures), sans oublier le compositeur allemand Carl Orff (notamment pour les chœurs incantatoires). Le tout irrigué par l'énergie et l'esprit aventureux du rock de la fin des années 1960, qu'il soit anglais ou allemand.

Magma, c'est aussi une très grande famille. Près d'une centaine de musiciens ont participé à cette grande aventure, en studio comme sur scène, parmi lesquels Didier Lockwood, Klaus Blasquiz, Jannick Top ou encore Bernard Paganotti. Oui, tu l'auras deviné, pour jouer dans ce collectif, il faut être bien plus qu'un simple musicien. Son art, à la fois sophistiqué et extrêmement technique, exige un investissement total, sans la moindre économie. Mais revenons-en à nos moutons. Üdü ẁüdü, 6e album sorti en 1976. Son titre reste un mystère (normal, c'est du kobaïen...), comme sa musique d'ailleurs. Ce qui l'est moins, et on l'entend super bien sur le disque, c'est le grand retour de l'illustre bassiste Jannick Top dans le gang après une proposition de Vander d'écrire le disque à quatre mains. Finalement, seul "Weidorje", morceau aux chœurs liturgiques, a été écrit par Bernard Paganotti, l'autre bassiste de Magma qui quittera le groupe peu après pour monter... Weidorje, une formation éphémère avec Patrick Gauthier, un ancien membre de Magma.

La face A d'Üdü ẁüdü regroupe les cinq premiers morceaux et laisse, seul sur la face B, les quasi 18 minutes de "De futura". À noter qu'un titre bonus, "Ëmëhntëht-rë (Extrait n°2)", mettant en valeur un superbe travail vocal, sera ajouté plus tard, en 1990, sur une réédition européenne publiée par le label du groupe, Seventh Records. Le disque s'ouvre sur le morceau éponyme, aux saveurs latines, avec un parfum presque "santanesque". C'est d'ailleurs le seul titre de l'album à intégrer des cuivres. Il est construit étonnamment avec très peu de percussions, seule une boîte à rythmes un brin cheap assure la cadence, laissant surtout s'exprimer le piano répétitif et urgent de Michel Graillier, qui a travaillé avec Chet Baker, Jean-Luc Ponty, Simon Goubert et... le père de Christian Vander. Une introduction superbement orchestrée, portée par une partie vocale splendide, mais qui demeure finalement assez anecdotique au regard de la densité et de la noirceur du reste de l'album. Avec "Weidorje", on pénètre véritablement dans l'univers de Magma. Celui d'un monde à la fois sombre et lumineux, celui que j'affectionne tout particulièrement. Le groove, martial et entraînant, nous embarque dans un mouvement répétitif et évolutif, porté par des chants incantatoires. Le morceau révèle aussi l'amour immodéré de Christian Vander pour la cymbale china, dont l'usage renforce la dimension rituelle et quasi chamanique du groupe.

C'est à partir de "Tröller tanz (Ghost dance)" que la magie du duo Vander/Top opère pleinement (les deux sont les seuls à jouer ici). Sans encore atteindre le sommet du disque, le morceau installe un rythme disco et dansant où seul charleston et grosse caisse se font entendre. La composition possède un caractère clownesque, décalé, franchement déroutant. Un synthétiseur à la fois inquiétant et expressif côtoie des mélodies volontairement naïves, presque "cul-cul", dignes de certaines comédies françaises des années 1970. Et pourtant, tout est d'une redoutable intelligence. Les lignes de basse de Jannick Top grondent comme on les aime. Sur "Soleil d'Ork (Ork' sun)", la basse se fait encore plus expressive grâce à l'usage du slap. Ce morceau mystique, en perpétuelle progression, nous hypnotise avec le duo flûte/synthé aux saveurs orientales d'Alain Hatot et de Jannick Top (oui, il est aussi multi-instrumentiste). Là encore, l'apparente simplicité masque un travail d'orfèvrerie. Minimaliste en surface, le morceau est d'une richesse folle dans ses détails. La face A s'achève avec "Zombies (Ghost dance)", l'un des titres les plus emblématiques de l'album, mais aussi celui qui met le mieux en lumière l'étendue du génie rythmique de Christian Vander. Véritable casse-tête musical, le morceau regorge d'illusions auditives et de ruptures démoniaques. Entre jazz et rock, "Zombies" adopte une approche radicale. C'est physique, brutal et porté par la basse cyclique, minimaliste et pourtant extrême (et absolument terrifiante !) de Jannick Top. On touche ici au très haut niveau. Les poils se hérissent à mesure que le morceau progresse, jusqu'à une forme d'ivresse sonore. C'est au moins aussi intense et puissant que n'importe quel titre de metal. Un chef-d'œuvre absolu, toujours vénéré aujourd'hui, à l'instar de l'excellent pianiste Chassol qui en est un admirateur déclaré et a même eu la chance d'en jouer une version revisitée avec le groupe en 2020.

Abasourdi, on pensait que "Zombies (Ghost dance)" avait plié l'affaire en constituant un final parfait. Mais il reste encore une face, la B, qui abrite un unique morceau légendaire de 17'40 : "De futura". Ici, deux forces colossales s'affrontent et se conjuguent : la basse de Top et la batterie de Vander. Le reste n'est qu'accompagnement, avec le chant guttural de Klaus Blasquiz (ancêtre involontaire du black metal ?) et les synthés/claviers possédés de Jannick Top. Si Satan avait été compositeur, nul doute qu'il aurait engendré "De futura". Le morceau incarne le feu ardent (quasi aucune respiration), la domination (chaque instrument cherchant tour à tour à prendre le dessus), le supplice (18 minutes d'une musique ultra technique et sophistiquée), la perte de contrôle et un profond mal-être nourri par son instabilité permanente. "De futura" met nos oreilles à rude épreuve, pour notre plus grand bonheur. Les musiciens y repoussent les limites de leurs instruments et de ce que la musique peut offrir aux mélomanes avertis. Les non-initiés, eux, n'auront qu'une envie, celle de fuir. La démonstration est éclatante dans ce final incontrôlable, d'une magie rare (inaudible pour certains), que seul Magma est capable de proposer. On en vient parfois à douter de la réalité de cette musique, en se rassurant au passage sur le fait que l'intelligence artificielle n'existait pas à l'époque. Et puis, lorsqu'on regarde les anciens concerts filmés, tout devient évident.

Au final, le seul reproche que l'on pourrait formuler à l'encontre d'Üdü ẁüdü concerne sa production, parfois en deçà de la démesure de l'œuvre. Par moments, le mix ne rend pas pleinement justice à certains instruments. C'est sans doute le reflet d'une époque marquée par l'urgence et la pression des enregistrements successifs, mais ce détail n'altère en rien l'expérience d'écoute de cet album profondément troublant. Si vous êtes curieux, musicalement très ouverts, que le nom de Magma vous parle ou vous intrigue et que vous acceptez d'être totalement chamboulé, alors tentez sans retenue le voyage cosmique et intemporel d'Üdü ẁüdü.