Les Lullies 1 La première (et dernière) fois que je vous ai interviewés, c'était fin 2018 pour Punk Rawk Mag et la sortie du 1er LP. Que s'est-il passé pour vous pendant ces 4-5 ans ?
Roméo (guitare/chant) : En 2018 et 2019, on a énormément tourné, puis 2020, tout s'est arrêté brusquement à cause du COVID, comme pour tout le monde.
Thibault (basse/chœurs) : En 2020, on avait des dates de prévues mais pas tant que ça et quelques ébauches de nouveaux morceaux donc on s'était dit qu'on prendrait le temps de les travailler, et puis on n'a de toute façon pas eu le choix, il n'y avait que ça à faire. On n'était pas tous dans la même ville au moment du COVID et des confinements, donc c'était un peu galère pour se déplacer et se voir mais on a réussi. Pour s'occuper on a par exemple pris du temps pour travailler davantage nos chants, ce qu'on n'avait pas fait avant.

J'avais cette impression également mais n'est-ce pas un peu antinomique avec le "punk-rock" d'être moins dans la spontanéité ?
Roméo : Le premier album c'est du r'n'r 70's/pub-rock accéléré, enregistré dans le rouge en cinq jours avec des morceaux qui n'étaient pas tous finis quand on est arrivés en studio. Sur celui-ci, on voulait faire les choses différemment.
Manu (batterie/chœurs) : On a notamment fait deux sessions de démos, des pré-prods qu'on a envoyées à Max du Château Vergogne qui nous a enregistrés, pour peaufiner l'album, et en studio on savait cette fois beaucoup plus où on voulait aller. Après, punk ou pas punk, on s'en fiche un peu.

Comment avez-vous atterri chez lui ? Vous connaissiez déjà son travail ?
Roméo : Il avait produit Asphalt, un groupe de Toulouse qui sont de très bons potes à nous, on a passé une soirée ensemble sur Paris et on s'est retrouvés sur plein de groupes : glam, punk, proto-punk... De là, est venue l'idée d'enregistrer avec lui.
Manu : C'était notre premier choix. On s'entend bien musicalement, il y avait de vrais atomes crochus. Par contre, il ne travaille pas du tout dans l'urgence, il est assez intransigeant sur plusieurs trucs.
Par exemple ?
Roméo : Eh bien, tu ne débarques pas chez lui comme une fleur sans qu'il n'ait rien entendu avant. Il nous a donc fait faire des sessions de démos au préalable, pour avoir du recul et réfléchir dessus, à des arrangements... Ensuite, on a passé deux jours sur le son de la batterie, puis savoir quelles guitares choisir avec quels amplis... Rien n'était laissé au hasard, contrairement au premier album où tout s'était passé à 2000 à l'heure.
Manu : Le premier, c'était vraiment l'idée de reproduire un son comme en live et sur le suivant, on voulait quelque chose de plus produit mais tout s'est fait naturellement, comme le fait de chanter en français.

Merci pour la transition, j'imagine que je ne suis pas le premier à vous poser la question mais qu'est-ce qui a motivé ce choix et ce changement ?
Roméo : L'argent, la fame... (rires)
Thibault : L'envie d'avoir des limousines, avec de la coke... et puis les "Lacs du Connemara" quand même !
Manu : On a toujours rêvé de faire un feat avec Sardou, faut pas trop traîner.
Thibault : Plus sérieusement, sur le premier album, il y avait déjà un morceau en français, on s'est rendus compte que ça fonctionnait, ça nous plaisait et ils ont capté, parce que j'écris les textes mais ce sont François et Roméo qui chantent, qu'ils étaient plus à l'aise pour chanter en français donc on s'est dit qu'on allait en faire davantage.

C'est plus compliqué aussi, non, pour ne pas basculer dans l'aspect variét ?
Thibault : Au début, oui, tu y passes plus de temps, pour trouver le bon compromis et quand tu y arrives, après, c'est ta langue donc tu as plus de vocabulaire, d'expressions, c'est plus riche que les quelques mots baragouinés en anglais autour desquels tu tournes vite en rond.

Il est vrai que je connais peu de morceaux de punk-rock ou garage où il est question "d'apostolat"... Pas facile à caser, bravo !
(rires général)
Roméo : Moi je ne connaissais pas le mot !
Thibault : D'ailleurs, fun fact, il ne sait toujours pas ce que ça veut dire ! (rires)

Une prod plus léchée, un chant en français... tout le monde était partant ou certains étaient plus réticents parmi vous ?
Thibault : Ça s'est fait par étapes, dans le sens où on n'a pas décidé d'emblée que tout l'album serait en français. Quand on a écrit les morceaux, pour certains c'était une évidence et pour d'autres on le sentait moins, donc l'idée c'était un peu moitié moitié.
Roméo : Des morceaux avaient été composés en anglais à la base, et avec François on était assez partants de les laisser tel quel, par flemme ou parce qu'ils étaient déjà cools comme ça. Et puis, on a fait l'effort de les retranscrire et comprenant mieux ce qu'on chantait, il y avait la possibilité de mettre plus d'intention sur scène.
Thibault : C'est aussi assez chouette quand tu les joues et qu'il y a des gens qui chantent un refrain, un passage avec toi...

Les Lullies 2 Vous aviez des groupes en référence en écrivant en français pour cet album ?
Thibault : Pour ce qui est des textes en français, Jackie Lambert de Périphérique Est, j'en ai beaucoup bouffé, j'adore comment il écrit, les frères Tandy également, Gilles et Éric des Olivensteins. Sinon j'ai beaucoup écouté Starshooter quand j'étais plus jeune, Les Privés aussi, ceux de Paris, pas d'Orléans.
Roméo : Après, musicalement, on va redire ce qu'on dit tout le temps, donc Fixed Up, les Dogs, Little Bob Story... mais il n'y a pas que ça. On adore la scène américaine, Flamin' Groovies, Nervous Eaters de Boston notamment ou The Saints, Radio Birdman en Australie...
Thibault : Toute la scène actuelle est aussi très inspirante. Quand tu vois ou que tu entends Nancy, ce groupe new-yorkais qui a un côté bien r'n'r avec des influences punk, glam, power pop mais aussi un truc à eux, ça motive. Les chants sont hyper travaillés, avec des double-voix, des harmonies et François et Roméo avaient à cœur de faire quelque chose d'aussi bonne qualité, tout du moins dans le même genre en enregistrant mauvaise foi. Sinon, on a joué avec Civic il y a peu et pareil, ça te booste parce que tu n'as pas envie de paraître ridicule à côté.

Vous n'avez pas spécialement à rougir de vos prestations scéniques. Tout à fond, ça enchaîne sévère...
Roméo : C'est marrant, j'en parlais justement avec le mec de Civic qui me disait "Ouais, vous enchaînez grave les morceaux, vous ne parlez pas au public"... mais qu'est-ce que tu veux que je leur raconte au public ? Nous on leur balance l'album et s'ils veulent discuter, on se retrouve au bar. Y'a pas de frontman ou de leader chez Les Lullies, on chante tout à double voix avec François, Thibault fait les chœurs, on est les trois devant... Après, il y en a qui ont des trucs à dire mais moi ça me fait chier.
Thibault : Et puis on va dire quoi ? Salut, ça va, telle ville, les bras les bras les bras...
Manu : 1h30 de concert pour 1h de musique et le reste de bla-bla, non merci. Celle-là, elle est pour Machin, celle-ci a été écrite parce que ceci... Ça nous saoule un peu la comparaison avec les Ramones mais dans l'esprit c'est quand même ça. 1-2-3-4 et tu envoies, on s'en fiche que la chanson ait été écrite pour son père qui est décédé ou que sais-je... Depuis les débuts du groupe, ça a toujours été notre politique : des chansons encore plus rapides et encore plus enchaînées.
Thibault : Je me rappelle d'un concert au Rockstore à Montpellier. Les Neurotic Swingers de Marseille ouvraient pour Candye Kane et c'était tellement chiant. Ils mettaient dix minutes entre les morceaux à s'accorder, à bla-blater. Il n'y avait pas de rythme à ce putain de concert et c'était vraiment du gâchis quand tu connais le groupe. J'en avais tiré une leçon et m'étais dit : Ok, c'est exactement ce que je ne veux pas faire avec mes groupes. Faut enchaîner. Quand tu arrives à attraper les gens, si tu laisses à chaque fois tout retomber ça n'a aucun intérêt.

Pour revenir sur le chant en français, on l'a découvert en premier avec le 45t sorti sur Head Records quelques mois avant l'album. Quel a été l'accueil ?
Roméo : Ça faisait un moment qu'on n'avait rien sorti, et le morceau ("Dernier soir") est plutôt bien donc il a été super bien accueilli ! Les gens ont été un peu surpris car il y avait ce changement de langue, une production plus grosse, plus "pop" mais les retours ont vite été très positifs.
Thibault : Sur cette version 45t, en plus, ça ouvre avec des gros accords de piano mais en même temps ça nous correspond. C'est ce qu'on souhaitait, sans pour autant chercher à tout prix à faire un tube.
Manu : Pour l'anecdote, ce morceau est parti d'un riff qu'on faisait tourner pendant nos balances lors d'une tournée en Italie. On trouvait déjà que ça sonnait bien et en rentrant on a voulu l'enregistrer.

"Mourir d'ennui", votre unique chanson en français sur le premier LP, elle parle de Montpellier ? C'est si naze que ça cette ville ?
Thibault : Pas forcément, je l'avais écrite quand j'habitais Bordeaux et elle devait être pour Les Suzards, mon groupe de l'époque mais elle colle également à Montpellier.
François : Encore plus maintenant que quasi toutes les salles en centre-ville ont fermé. Il y a bien la TAF ou le KJBI qui font encore de la résistance mais c'est en périphérie, au Crès et à St Jean-de-Védas. Les soirées étaient tellement nulles que Thibault habite à Carnon, Roméo à Barcelone, moi à Nîmes, et il n'y a plus que Manu sur Montpellier.

Sur vos deux albums, il y a une reprise. Sonny Vincent précédemment, c'était un choix assez évident, et là celle de Jackie DeShannon est votre seule chanson en anglais...
Thibault : On avait songé à une reprise en français mais on s'est dit que ça ferait vraiment lourdingue d'insister qu'on était passé au français. L'autre chose, c'est qu'on ne voulait pas nécessairement faire une reprise de punk.
Je vais être honnête, perso je ne connaissais pas Jackie DeShannon et ce "When you walk in the room".
Manu : Ah ouais ? C'est pourtant un gros hit des 60's, qui a été repris par plein de groupes, dans tous les styles, de Status Quo à la chanteuse d'ABBA mais c'est moins connu en France.

Vos tournées se passent beaucoup en Italie, en Espagne, c'est la langue prévue pour votre troisième album ? Et sinon, où est-ce que vous aimeriez aller jouer ?
Roméo : J'aimerais bien qu'on fasse une chanson en espagnol. À voir... Et sinon Europe de l'Est, Japon, Australie, ça nous branche bien.
Manu : On fait le Mexique en février prochain normalement et j'ai bien hâte.

Les Lullies 3 Thibault, c'est toi qui as lancé l'idée de la compilation Nuits blanches ?
Thibault : Oui, j'avais déjà initié un truc un peu similaire il y a quelques années sur Dirty Water Records (label anglais), avec six groupes et chacun deux morceaux, dont un inédit mais ça n'a pas bien fonctionné car la promo a vraiment été mal faite. Puis, j'ai eu envie de refaire ça mais avec seulement des groupes français qu'on croisait sur la route, avec qui on a sympathisé, parce qu'il y a vraiment du potentiel. J'ai fait ma petite liste et suis allé voir Stéphane de Lollipop Records à Marseille et il était partant. L'idée, c'était que les groupes donnent quand ils le pouvaient un morceau inédit et on a essayé de faire un bel objet, avec un vrai mastering, un insert car c'est sorti uniquement en vinyle. Après, on est en 2023 et on sait que les disques, qui plus est les compils, ce n'est pas facile à vendre à l'heure des playlists et du streaming, mais il y a quand même des gens qui pigent la démarche et ça c'est cool.

La suite pour Les Lullies c'est quoi ? Des concerts, des concerts et des stations-services ?
Thibault : Là, on est en tournée quasiment non-stop jusqu'à début juillet, puis quelques festivals cet été et principalement des dates en France à la rentrée [20 octobre à l'Antirouille à Montpellier, placement de réclame de la rédaction]. Puis, l'année prochaine USA/Mexique, organisé par Peter de Slovenly Recordings, notre label américain. C'est acté, il reste juste quelques détails à fignoler. Et le Japon, moi ça me plairait vraiment beaucoup. Dans l'absolu, si on pouvait faire la même tournée qu'il a faite avec The Cavemen (Asie du Sud-Est, Japon et Australie), ça serait top ! Peter si tu nous lis...

Dernière question, êtes-vous de bonne ou "Mauvaise foi" quand vous chantez "Zéro ambition" ?
Roméo : Ça dépend quel membre du groupe. (rires) Mauvaise foi, bien sûr. Tu sors un album, tu travailles dessus, t'as envie de voir de plus en plus de choses, d'endroits... sans vouloir non plus passer sur MTV parce que ce n'est pas le but du tout.
Thibault : Et d'arrêter de galérer financièrement parce que c'est vraiment la vérité. Après, ce titre, "Zéro ambition", ça parlait de cette connerie de "Si à 50 ans t'as pas une Rolex, t'as raté ta vie", ce genre de truc, et en plus c'est un morceau de François qui est un mec qui va faire zéro effort pour rentrer dans un quelconque moule.
Roméo : Quant à "Mauvaise foi", c'est un morceau très passionnel entre nous quatre. On est bien ensemble, on s'aime beaucoup mais on se déteste beaucoup aussi.
Thibault : Parfois, ça gueule beaucoup et on n'est pas toujours de bonne foi. Même si on sait tous dans le groupe qu'au fond, celui qui a raison, c'est moi. (rires)
Roméo : Mais non, c'est Manu...