Avec Nos ombres, Louis l'Insolence avance guitare en main, la voix tendue, les mots à vif et le regard bien planté dans notre époque. Entre chanson brûlante, tension rock, matières électroniques et héritage poétique, son univers refuse les cases trop confortables. Ici, l'intime croise le politique, la colère devient matière sonore, et les ombres ne sont jamais là pour décorer le mur. Nous avons échangé avec lui autour de ce disque habité, de son rapport au texte, au rythme, à la scène, mais aussi de cette nécessité de faire sens sans perdre le frisson. Une interview sans vernis inutile, où l'on parle de guerre, de solitude, de grain de guitare, de poésie et de ce moment fragile où une chanson commence vraiment à exister.
Si Nos ombres était une sensation physique, ce serait quoi : brûlure, frisson, cicatrice, uppercut... ?
Ce serait la caresse du vent annonçant la tempête.
Dans le titre "Nos ombres", quelles ombres tu mets au centre, et pourquoi maintenant ?
Je mets au centre l'ombre de la guerre, car c'est elle qui désunit les peuples, détruit les familles, engendre la haine entre les hommes.
Tu répètes souvent l'idée de "faire sens". Comment tu sais qu'une chanson fait sens, pour toi ?
Une chanson fait sens lorsque tous les éléments que j'utilise pour composer sont à leur juste place et apportent une couleur, une émotion particulière sans redite.
Est-ce que tu écris d'abord pour te dire quelque chose... ou pour dire quelque chose au monde ?
J'écris une chanson par rapport à ce que je ressens, ce que je traverse, ce que je capte du monde dans lequel je vis. Ensuite, je tente de traduire ma perception pour que cela puisse parler aux autres.
Ton projet a aussi une histoire (retour vers rock/chanson, lien direct au public), qu'est-ce que tu venais chercher au départ ?
Au départ de Louis l'Insolence, je venais chercher un lien entre la musique classique/contemporaine et la musique populaire. J'ai écrit (et j'écris toujours) beaucoup de musique contemporaine (vocale, instrumentale). Il y a quelques années, j'ai voulu sortir de ma zone de confort, pour me surprendre, pour tester et fabriquer une autre musique, plus simple et plus directe. L'envie profonde était de pouvoir partager mes émotions en enlevant la barrière ou les a priori que le public a avec la musique contemporaine : « C'est de la musique contemporaine, donc ce n'est pas pour moi ». Et avec le rock, je voulais placer la musique pas seulement sur le texte, mais aussi sur le rythme, la pulse, le son, l'énergie.
Au moment où tu sens qu'un morceau existe, c'est plutôt le texte qui verrouille... ou la pulsation ?
Pour moi, un morceau commence à exister quand le texte, la musique, sa mélodie, son harmonie, et la structure du morceau trouvent chacun leur place. Si, pour la structure du morceau, il y a trop de texte, j'enlève le texte ou je le raccourcis et je le modifie. Si la musique ne porte pas suffisamment bien le texte, je jette, je gomme et je reprends la musique.
Sur ce disque, on sent une envie plus "dans le corps", plus rock... D'où vient cette nécessité de rythme ?
C'est l'envie de placer mes chansons non seulement dans le texte, mais aussi dans l'énergie. Ma nécessité est que mes chansons puissent avoir deux niveaux de lecture : le texte et la musique.
Concernant le passage en duo avec la batterie, qu'est-ce que ça a changé dans ton écriture en termes de respiration, densité, structure... ?
Ce qui a énormément changé pour moi dans ce duo guitare/batterie, c'est la structure des morceaux. Il a fallu que tous les morceaux tombent dans une structure régulière. Retrouver la régularité des carrures, ça a été compliqué pour moi, car mes autres écritures étaient vraiment libres dans la structure des morceaux.
Comment vous avez construit l'équilibre rock/subtilité ? C'est la batterie qui s'adapte au texte, ou le texte qui se met à danser ?
Pour cet équilibre rock/subtilité, j'ai fait appel à un batteur, Cédrick Bec, qui est un batteur de jazz, mais qui fait plein d'autres styles. Pour moi, Cédrick a cette capacité de jouer rock avec une subtilité de frappe, de rythme, de variations qui crée une spontanéité durant chacun des morceaux.
En répétition, vous partez de quoi ? Un riff, une phrase, une boucle, un groove...
Avant la première répétition, tous les morceaux étaient composés avec texte, mélodie, harmonie. J'avais enregistré une démo voix/guitare. Cédrick a écouté en amont des répétitions et m'a fait des propositions de rythmes, d'ambiances par rapport à sa lecture des chansons et sa sensibilité. Et puis, en mettant en commun nos idées, on a eu deux semaines de répétition, on a modifié certains passages, apporté une transition, enlevé du texte. En fait, dès que l'on apporte un rythme, un jeu de batterie, la chanson change et de nouvelles idées se créent. Donc, en répétition, plein de petites touches de couleur ont été apportées par rapport à l'écriture initiale, ce qui fait que ce projet reflète l'identité de deux musiciens. Puis on a enregistré toutes les chansons en duo et, une fois les titres montés, j'ai fait des ajouts de sons électro, de basses pour étoffer chaque chanson et leur apporter un peu plus de profondeur, de poids.
Tu ajoutes des matières électroniques, c'est une couleur, une tension, une troisième voix ?
La matière électronique ajoutée, c'est tout à la fois une couleur, une tension, une troisième voix. Cette matière me permettait d'étoffer ma musique, de lui apporter plus de profondeur, plus de poids.
Ta guitare est rugueuse, tu cherches le grain "sale" ou le grain "vrai" ?
Avec ma guitare, je cherche un grain sale mais gardant un maximum de dynamique de jeu, donc sans trop écraser ou saturer le son. Ce grain peut être une recherche infinie en fait. J'ai utilisé et testé beaucoup de pédales de saturation. J'ai une dernière pédale à tester, là ça fait 4 ans que je l'ai commandée et, dans quelques mois, elle arrive... et après je m'arrête.
Ta voix est souvent au bord, tu privilégies la prise parfaite ou la prise habitée, quitte à laisser des aspérités ?
Il faut que ce soit parfait et habité, sinon je refais tant que l'on n'a pas la prise. Mais je préfère une prise habitée avec des défauts qu'une prise parfaite sans vie.
Tes textes sont brûlants et directs. Comment tu évites le slogan... sans édulcorer ?
En fait, je ne pense pas au slogan, donc je l'évite comme cela. Je pense profondément humain et j'essaie de trouver une parole ancrée dans la réalité. Simplement, dire et décrire un bout de vie le plus proche de la réalité.
Qu'est-ce qui déclenche l'écriture ? Une phrase entendue, une image, une colère, une peur, une joie ?
Tout peut déclencher l'écriture. Je pense avoir traversé une période de ma vie où la colère et l'injustice étaient un moteur à mon écriture. La vie nous bouscule, on change et peut-être que bientôt la joie et l'apaisement seront mes déclencheurs d'idées.
Quand un texte devient trop intime, tu fais quoi ? Tu le caches, tu le transformes, ou tu y vas quand même ?
Même si mon texte est intime, j'y vais quand même, c'est nécessaire pour moi de ne mettre ni filtre ni censure lors du jaillissement des idées. Ensuite, ce qui est compliqué intérieurement pour moi, c'est lorsque je fais écouter à des proches une chanson avec un texte trop intime. Sinon, je n'ai aucun problème à montrer même mes textes les plus intimes au public, car j'essaie de les rendre le plus universels possible...
Dans "Petit billet", tu choisis une adresse quasi théâtrale, très dérangeante. Pourquoi ce point de vue ?
Parce que le point d'inspiration était celui-là : dans le métro, un SDF entre dans la rame et, entre deux stations, il a demandé en continu : « Un petit petit billet, une petite pièce de monnaie pour manger, pour ce soir, un petit petit billet... ». Cela m'a glacé le sang. Le soir même, j'ai écrit la chanson en imaginant le reste de sa vie possible, de son quotidien. C'est mon engagement d'artiste. Maintenant, à chacun de percevoir la chanson et mon texte comme il le souhaite et de faire un pas vers l'autre ou pas. En tout cas, je me suis fixé que la moitié de mes droits d'auteur que je percevrais pour cette chanson, je les reverserais aux SDF.
Comment tu as écrit "Elle la guerre", un morceau aussi frontal, sans te trahir ni "sur-dramatiser" ?
Je me suis dit que je pourrais être un jour forcé d'être un soldat pour notre nation, sur le front ou ailleurs et donc, si tu es un soldat, si tu as une arme, le fait de combattre et de tuer un autre homme, tu te détruis toi-même au fond de toi, sans le savoir. Alors pour moi, la guerre détruit aussi le soldat vainqueur qui combat, au plus profond de lui-même. Cette chanson parle pour moi de cela : « Avec la guerre, tout le monde est perdant ».
Tu mets en musique des mots d'Éluard et de Sébastien Brant. Pourquoi ce dialogue avec eux, et qu'est-ce qu'ils ouvrent en toi ?
Sébastien Brant (auteur du XVIe) ouvre en moi le fait que l'homme est toujours le même depuis des siècles. Les moyens évoluent, la vie évolue, la technologie évolue, mais l'homme pense à peu près pareil et réagit à peu près pareil. Je schématise un peu beaucoup, mais c'est ce qui m'est apparu en découvrant ses poèmes. Et puis Éluard, c'est un coup de cœur. En lisant ses recueils, il m'a semblé que sa poésie avait toute sa place et portait en elle beaucoup d'ombres. Et ses poèmes m'ont vraiment inspiré musicalement.
En live, tu attends quoi du public ? Qu'il comprenne, qu'il ressente, ou qu'il se prenne une claque (consentie) ? Et toi, qu'est-ce que tu veux laisser derrière en sortant de scène ?
Je crois que je fais ces chansons pour bousculer les gens et me bousculer moi-même aussi.
Le mot de la fin ?
La vie est trop courte pour être petite !
Merci à Louis l'Insolence pour ses réponses sincères, habitées et sans détour. Merci également à Sissi pour la mise en relation et l'accompagnement autour de cette interview.
Publié dans le Mag #71





