Souvenez-vous du premier Human Impact, cette charge urbaine, poisseuse, viscérale, débarquée en plein mars 2020 comme une alerte rouge envoyée par un monde à bout de souffle. Il pleuvait des drones, des roulements de toms métronomiques et des cris étouffés sous le béton. Le monde était confiné, mais la rage elle, explosait, brute, sur vinyle noir. Cinq ans plus tard, le monde n'est pas beaucoup plus habitable, mais Chris Spencer n'a pas déserté. Il est toujours là, front ceint de colère, gueule vissée au micro comme s'il hurlait à travers des barbelés. Et Gone dark, deuxième salve du projet, est exactement ce que son titre laisse deviner : une descente plus profonde, plus frontale, plus organique dans les ruines de la modernité.
À ceux qui avaient encore des doutes, ils ont été pulvérisés sur scène à Petit Bain en avril dernier. Le groupe, désormais recomposé autour d'une rythmique qui rappelle celle d'Unsane, frappe plus sec, plus dur, et surtout plus ensemble. Eric Cooper (basse) et Jon Syverson (batterie), que Spencer a appelés après la mise à l'écart de Phil Puleo et Chris Pravdica, ne jouent pas pour faire joli : ils labourent. Et avec eux, Human Impact est désormais un vrai groupe, soudé, cohérent, prêt à en découdre avec la finesse d'un char d'assaut. Seul survivant du quatuor originel avec Chris, Jim Coleman (Cop Shoot Cop) reste ce sorcier électronique qui transforme chaque riff en menace et chaque silence en soupçon. Il est ce parasite génial qui insère ses textures industrielles et ses samples grinçants dans les interstices du chaos. Son rôle est central. Dans l'interview qu'il nous a accordée, il le dit sans détour que son boulot est d'injecter du malaise et que, si cela sonne trop propre, il a foiré le job. Mission accomplie.
Sur disque, ça commence à coups de pelle. "Collapse" défonce la porte sans prévenir. Spencer éructe, le groupe bastonne, ça suinte la tension. On est quelque part entre Unsane, Cop Shoot Cop, et la bande-son d'un film catastrophe filmé en caméra thermique. L'intensité ne baisse jamais vraiment. "Imperative" scie les nerfs avec ses grondements sourds et ses cris d'agonie en arrière-plan, pendant que "Repeat", déjà hymne du live, tourne en boucle dans le cortex comme un mauvais trip. Mais ne vous méprenez pas : cette fois, la brutalité ne fait pas tout. Il y a du souffle, de l'ambiance, des zones grises. "Hold on", "Destroy to rebuild", "Corrupted"... autant de titres qui montrent que le groupe sait aussi ralentir pour mieux étouffer. Le travail de Coleman y est d'ailleurs magistral, jouant de l'angoisse comme d'un instrument à part entière. L'homme des cavernes et le sorcier semblent avoir trouvé leur point d'équilibre. Et puis vient "Lost all trust", conclusion fatiguée, presque résignée. La rage y laisse place à une sorte d'abandon, une plainte plus qu'un cri. Comme un dernier râle d'un corps qu'on a trop secoué. Plus que jamais, Spencer donne à entendre l'usure, l'effondrement intérieur, cette ligne ténue entre résistance et capitulation. Le disque ne se termine pas, il s'éteint.
Gone Dark n'a peut-être pas l'effet de sidération de son aîné. Mais il est plus dense, plus cohérent, plus écrit. Il ne cherche pas à surprendre mais à imprimer. Il creuse un sillon déjà entamé, mais avec une force nouvelle : celle d'un groupe enfin formé, d'une entité à quatre têtes, et pas d'un projet temporaire. C'est un disque qui vous racle les tripes et vous rappelle que la colère peut être une catharsis. Si vous aimez les textures abrasives, les guitares comme des scies, les rythmiques qui tabassent et les cris qui viennent du ventre, vous savez où vous mettre. En plein dans la gueule.
Publié dans le Mag #65


