Rock Rock > Gisèle Pape, Martine : Interview

Gisèle Pape vs Martine fait du rock (mars 2025)

Je connaissais les deux artistes séparément, Marie-Claude (ex-batteuse de Shewolf) qui avait d'ailleurs entraîné un temps mon pote Dagular derrière les fûts dans son projet Martine ; et Gisèle, que j'avais découverte à travers son premier disque sorti chez Finalistes. Je suis d'ailleurs ami avec l'équipe de ce label depuis la fin du lycée, à l'époque où ses fondateurs démarraient Exsonvaldes. C'est en découvrant par hasard un passage de remerciements adressé à Gisèle dans l'album Devenir de Martine que m'est venue l'idée de cette interview croisée. Comme une façon de rester "en famille". (À noter que l'album de Gisèle, que j'ai reçu après avoir préparé cet entretien, rend lui aussi hommage à Marie-Claude.)

Gisele Pape Gisele Pape Vos styles musicaux sont très différents, mais vous semblez partager une certaine sensibilité artistique. Comment vous êtes-vous rencontrées ?
MC : J'habite à la campagne et avant, tous les ans, on faisait une grosse fête privée, un petit festival sur trois jours. Et une pote avait invité Gisèle à venir jouer son premier album, Caillou. Je pensais un peu que c'était de la musique de bobo, mais en sonorisant son concert, j'ai adoré l'univers et ensuite la personne.
G : J'étais venue l'année précédente en spectatrice, et Marie-Claude avait joué dans deux groupes différents dans la même soirée, au chant, à la guitare et à la batterie, et je me souviens qu'elle m'avait extrêmement impressionnée !

Vos projets respectifs, Disquette pour Gisèle et Devenir pour Martine, explorent des thématiques engagées. Pensez-vous que la musique est un outil de lutte efficace ?
MC : Efficace, je ne sais pas. Nécessaire, je pense, oui. Depuis que nous faisons société, la musique a toujours été un moyen d'information, de réflexion, de lutte et de rassemblement. La musique mainstream a un peu étouffé cette vocation, mais il me semble primordial que les artistes, chacun à leur manière, prennent position dans le monde. Alors, moi, de mon côté, je pense que la musique est un outil de lutte efficace.
G : Pour ma part, je ne suis pas sûre que ça soit un outil vraiment efficace, mais en même temps, c'est quand même une manière de soulever des questions, d'exprimer des idées et d'ouvrir une porte. De mon côté, j'utilise les chansons pour parler de sujets de société qui me tiennent vraiment à cœur et qui sont plutôt politiques : notre place dans la société, le fait de lutter, le fait d'être libre de son corps. Donc je ne sais pas si c'est un moyen de lutte efficace, mais un moyen de parler de certains sujets, oui, c'est sûr.

Dans vos textes, on retrouve une critique du patriarcat et des dictats masculins. Comment traduisez-vous cette révolte en musique ?
MC : Oui, c'est un thème parmi d'autres. Pour moi, c'est un problème général, et pas seulement pour les femmes ou les minorités. Le patriarcat utilise la violence pour exister, et il nous impose cette violence dans tous les domaines de la vie, privé, public, au travail, etc. Lutter contre le patriarcat, c'est ouvrir une voie à un vivre ensemble sans violence.
G : J'ai deux chansons qui sont sur ce sujet dans Disquette. "On nous a fait remarquer" parle des injonctions faites au corps des femmes, de toutes les remarques qu'on leur fait, de la manière dont beaucoup de personnes considèrent le corps de la femme comme un objet collectif et non comme leur corps personnel. J'ai utilisé la métaphore de la fleur qui est sans cesse taillée par des jardiniers pour parler de ça, avec un refrain malicieux qui voit les roses devenir fleurs sauvages. "Le bal des métamorphoses" parle du fait qu'au cours des siècles derniers, des femmes ont choisi de se travestir pour avoir accès à certains métiers ou certaines vies réservées aux hommes, comme devenir médecin ou partir à l'aventure. Là aussi j'utilise beaucoup l'humour et une forme de légèreté pour mieux parler du sujet.
MC : Dans mes chansons "Consumés par la haine", ou "Parasite", ou même "Vivement la misère", je me mets un peu dans la peau de ces hommes qui dictent aux autres ce qu'il faut faire. Et c'est vrai que moi, dans ma musique, j'aime bien prendre le parti de l'oppresseur, ou de l'oppresseuse, mais souvent ce sont des oppresseurs, pour grossir un peu les traits et montrer leur violence, leur absurdité. Par exemple, dans "Consumés par la haine", j'ai eu l'idée des textes en me demandant comment était Éric Zemmour quand il était enfant. Je me suis dit que si ça se trouve, il était tout innocent, il jouait avec des gamins de son quartier qui pouvaient être d'origine maghrébine, des gens de cultures différentes. Et c'est en grandissant que la haine, le système l'ont changé en un amas de frustration mêlant homophobie, misogynie, colonialisme, etc. Et j'ai une chanson qui s'appelle "Nous sommes", qui est vraiment plus axée sur les femmes. C'est une chanson en liste, où au début, j'énumère tout ce qu'on dit des femmes. Et mettre ces mots à la suite, sans phrase, ça met en lumière la violence que l'on subit, même si ce ne sont "que des mots" ou des stéréotypes.

L'obsolescence touche tout, des objets aux idées en passant par les identités. Comment voyez-vous son impact dans la musique ?
G : Comme dans d'autres domaines, on a toujours eu des machines ou des instruments pour faire de la musique qui sont devenus eux-mêmes obsolètes et qui ont été remplacés par d'autres instruments ou d'autres machines. Après, est-ce que la musique elle-même va devenir obsolète ? Je ne pense pas, mais parfois je me pose un peu la question parce qu'on est tellement baignés de musiques dans tous les sens, on ne sait même plus quelle est la source de la musique, si c'est une personne réelle ou une personne artificielle qui en est à l'origine. On est aussi tellement submergés de musiques dans tous les sens, parfois, faire des concerts avec des gens paraît presque obsolète ! Je ne sais pas, qu'est-ce que tu en penses Marie-Claude ?
MC : Moi, ce que je ressens le plus, c'est le temps. Le temps à composer de la musique, à l'écouter, tout va plus vite, on consomme et produit comme si on allait dans un fast-food musical. Mes premières compos, je les ai faites dans ma chambre avec des lecteurs cassettes que je samplais ensemble. Ça prenait des heures pour un résultat souvent approximatif. Il y avait une grande part de recherche musicale. Après, est-ce que la musique va devenir obsolète ? La question se pose en effet. Je ne pense pas, elle a toujours existé tout comme le chant des oiseaux. Peut-être sous un régime fasciste et encore, tant que nous pourrons parler, nous pourrons chanter.

Martine Devenir Martine "a grandi et elle est vénère". Gisèle, de ton côté, comment as-tu évolué artistiquement au fil des années ?
G : J'ai sorti trois disques. Le premier était un EP qui s'appelait Oiseau. Il était assez intime, assez planant. Il y avait de la guitare, des synthés, quelques percussions plutôt acoustiques. Mon premier album, Caillou, était déjà un peu plus électronique et rythmique. Disquette, mon dernier, est vraiment full électronique, beaucoup plus pop. Avec beaucoup de rythmiques. Et quelque chose de plus ancré, de plus direct. J'ai évolué vers quelque chose de moins introspectif je pense, de plus ouvert vers l'extérieur. Ceci dit, je garde toujours une part d'onirisme dans ce que je fais, c'est ce qui relie les trois disques. Mais en tout cas, j'avais envie d'aller vers quelque chose de plus pop et de plus électronique.
MC : Devenir une vraie popstar, quoi !

Votre approche musicale, entre électro, pop et punk, casse les codes traditionnels. Est-ce un moyen de revendiquer votre singularité ?
MC : C'était surtout un moyen de pouvoir jouer sans batterie ! (sourire). Cela fait un an que nous faisons cette formule rock avec boîte à rythmes. Il a fallu réadapter tout l'univers. Le projet Martine est encore tout bébé. Et j'aimerais davantage mettre un peu plus de mes diverses influences dans les prochaines tracks : plus d'électro et d'indus, et peut-être un peu de clarinette klezmer.

Vous semblez toutes les deux réenchanter le monde à votre manière, l'une par la rêverie, l'autre par la colère. Comment ces deux approches se complètent-elles ?
G : J'ai l'impression qu'elles se complètent. Parce qu'il y a un propos qui est quand même assez similaire. Proposer des sujets qui sont des sujets de société, des sujets assez politiques et engagés. Et du coup, chacune a sa manière de l'exprimer. Moi, c'est plus par une approche un peu plus poétique entre guillemets, plus imagée. Et Marie-Claude, je pense que c'est quelque chose qui est plus dans l'expression de la colère ou d'une révolte, Mais à chaque fois, ça dénote une envie de changer le monde, de le questionner le monde, et d'essayer de parler de sujets qui nous semblent importants.

Quelle place accordez-vous à la douceur dans votre musique, dans un monde qui semble exiger de la combativité ?
MC : Dans Martine, pas beaucoup c'est vrai, et c'est ça que j'adore chez Gisèle. Elle arrive à nous faire réfléchir sans être dans la confrontation, mais plutôt dans une unité poétique.
G : Une unité poétique ? Oui, c'est-à-dire ?
MC : Se sentir unis. Dans des images, tu vois, tu nous mènes dans un univers avec une imagerie poétique qui nous unit tous.
G : C'est gentil, ça. C'est vrai que je ne suis pas du tout dans l'agression, ou la combativité ou dans le fait d'affirmer des choses, même si j'ai des opinions claires sur ce que je pense. En même temps, je suis toujours un peu dans le doute, je ne prétends pas détenir la vérité. Et c'est vrai que la douceur, c'est quelque chose qui m'est hyper important. Je pense que je suis quelqu'un d'assez doux dans la vie et je trouve que c'est une qualité, un peu comme la gentillesse, qui sont souvent un petit peu sous-estimées ou dénigrées parce que dans notre monde, on va un peu plus valoriser les gens plus combattants, plus efficaces. C'est quelque chose qu'on m'a pas mal reproché d'ailleurs dans mon parcours, cette forme de douceur, de fragilité. Alors que moi, je trouve que c'est hyper important. Je trouve que la douceur permet le dialogue.

Vos chansons sont traversées par des images très fortes. Quel est votre rapport à la mise en scène et au visuel dans votre travail ? Comment cela se transcrit-il en live ?
G : Le visuel est quelque chose de très important dans mon projet, parce que je viens de l'image, j'ai fait des études de cinéma et me destinais plutôt à une carrière dans le cinéma. Du coup, je travaille beaucoup les visuels avec le graphiste Alexandre Chenet. Je réalise la plupart de mes clips, à part le dernier qui s'appelle "Obsolescence" et qui a été réalisé par Sacha Wolf, un ami réalisateur rencontré pendant mes études de cinéma. Le visuel est pour moi une manière de prolonger le propos. Dans les clips, surtout, ça me permet d'amener une seconde dimension qui n'est pas forcément présente dans les paroles ou dans les musiques. Les clips de "Sur la rive" ou "Vivre" amènent la présence de la nature, du vivant, ce qui est une manière de relativiser notre présence humaine sur Terre et de proposer justement une forme de recul sur ce que nous sommes et ce que nous faisons. Sur scène, par contre, c'est un peu plus compliqué de transcrire ça parce que de manière assez concrète, je n'ai pas les moyens de faire un set live avec une lumière ou de la vidéo dédiée, ce que j'aimerais beaucoup, mais pour l'instant, ce n'est pas trop possible.
MC : Dans ce premier album, c'est la révolte de Martine à l'âge adulte. On est donc plus dans l'énergie des corps plutôt que dans un visuel bien particulier. On essaye d'offrir au public quelque chose de très énergique. Pour danser ensemble, exprimer nos colères ou nos frustrations.

Gisele Pape Gisele Pape Le prénom Martine évoque des livres pour enfants très sages, tandis que Gisèle Pape crée des paysages sonores oniriques. Comment jouez-vous avec ces références culturelles ?
MC : C'est Dagular qui a eu l'idée du nom Martine. Il m'a dit : « Mais c'est génial, ton nom c'est Martine, on continue la tradition des groupes de rock qui prenne le nom de leur leader ». Je n'étais pas très convaincue au début de reprendre cette référence, déjà que j'ai eu du mal à assumer mon prénom, si maintenant tout le monde m'appelle par mon nom, ça va être compliqué. Et puis, j'ai réfléchi à mon enfance et je me suis dit que Martine, c'était un peu moi, cette petite fille sage et polie étant enfant. Et ça m'a semblé très intéressant d'incarner la révolte de Martine à l'âge adulte, de porter la parole des enfants brisés, violentés qui se terrent dans le silence.

Entre les injonctions à la féminité et les attentes sociétales, avez-vous déjà ressenti le besoin de vous affranchir d'une image imposée ?
MC : Tout le temps. Oui, tout le temps. On nous met constamment dans des cases et c'est assez fatigant. Je me rends compte qu'il n'y a pas beaucoup de place pour l'imaginaire. On peut aller dans l'espace, mais il paraît compliqué de s'imaginer naturellement une femme utilisant une tronçonneuse ou être technicienne du son. C'est assez pathétique quand on y pense. Mais les choses changent et c'est très positif.
G : Je trouve que les injonctions faites aux femmes sont toujours omniprésentes, de manière plus ou moins visible. Celles à la féminité, mais aussi celles au fait de rester jeune ou bien de disparaître. On parle d'"évaporation" des femmes, dès 35 ans, dans le milieu de la musique par exemple. C'est assez violent pour se projeter dans nos métiers. Plus personnellement, ce sont aussi des injonctions au fait d'être sûre de soi qui m'ont touchée, d'être très assumée, sur scène, dans la vie. Ça, ça m'a pas mal oppressée en fait et j'ai dû beaucoup lutter pour assumer cette forme de fragilité et de doute que j'ai, que j'aurai toujours et qui, je pense, font partie de ma personnalité. Là encore, très récemment, une journaliste regrettait dans sa critique qu'on perçoive trop ma nature introspective sur scène et c'est vrai que ça m'a encore atteint. Comme s'il fallait que je change de personnalité sur scène, que le problème était ma nature profonde. Je trouve ça dur.

Disquette est à la fois le nom de l'album de Gisèle, le tourneur (Diskette) de Martine, et dans le langage courant, "mettre une disquette" est une façon de baratiner quelqu'un, la plupart du temps une femme. Que vous évoque ce mot ? Avez-vous voulu jouer avec cette ambiguïté ?
G : Je connaissais l'expression, mais je ne l'utilise pas trop. Pour moi, le mot disquette, c'était plus un mot qui évoquait justement cette obsolescence, cette espèce de course en avant, technologique d'une part, mais aussi de manière générale cette course vers toujours plus de croissance, toujours plus de développement, aux dépens de la planète et du bien-être des personnes qui la peuplent. Comme c'est un disque qui questionne les futurs que nous souhaitons et la société que nous voulons créer ensemble, c'était donc plus dans ce sens-là que j'utilisais le mot disquette. Par ailleurs, comme il y a des chansons qui traitent de la place de la femme dans la société, appeler cet album Disquette comme un petit disque, je trouvais que c'était un petit pied de nez.
MC : C'est un disque de filles, quoi !
G : Exactement (rires).

La révolte et la poésie peuvent-elles cohabiter dans une même chanson ?
G : Oui, je pense que la poésie est une forme, en fait, et on peut exprimer la révolte, à mon sens, par plein de manières : comme le fait MC, par la colère ou par l'expression d'une certaine rage, ou comme moi, par une approche plus "poétique". Ce sont des manières de traduire une envie profonde de changer les choses, de se révolter, de faire la révolution. Donc, je pense que ça peut tout à fait cohabiter !

Vos morceaux "Le bal des métamorphose" et "Chimère" évoquent tous deux la transformation et l'illusion. Comment ces notions résonnent-elles dans vos parcours artistiques et dans votre vision du monde ?
G : Dans "Le bal des métamorphoses", la chanson dont on parlait tout à l'heure, il y a un côté sérieux, parce que je parle de femmes qui ont fait le choix de se libérer de carcans. Mais il y a aussi une notion de jeu quand je dis : « Je me grime, je me maquille, je suis impertinemment habile ; vous ne savez pas qui je suis ». C'est une chanson qui parle de liberté, du fait de jouer dans la vie, de jouer avec les codes, avec les injonctions, et d'arriver à faire son chemin, et d'assumer de choisir un troisième chemin. Et après, par rapport à mon parcours artistique, je pense qu'effectivement, ça fait écho aussi au statut de l'artiste qui va jouer, parce que finalement, on joue de la musique, les comédiens jouent, la notion de jeu dans l'art est hyper présente. Et donc, c'est vrai que c'est quelque chose qu'on peut utiliser, le jeu, pour provoquer des émotions et exprimer des idées. Et dans ma vision du monde, je trouve que le jeu est très important, et qu'il y a une forme de second degré, d'auto-dérision, d'humour, qui est très importante. Quand on se sent mal, on a souvent tendance à l'abandonner, mais l'enjeu est justement pour moi de parvenir à la conserver.
MC : Pour moi, "Chimère" est une chanson qui parle en partie de l'image des artistes, et notamment des femmes qui parfois doivent se maquiller ou prendre des postures pour plaire, pour se rendre désirable à un public. Ça fait 20 ans que je fais du rock, et j'ai constaté durant dans ma carrière musicale que le fait que je ne me maquille pas, que je ne mette pas mon corps en avant, que je n'ai pas une image sexualisée est un frein. Si on n'a pas une image un peu belle ou sexy, ça va être plus compliqué de se vendre dans la musique. C'est ce que moi, je ressens. Je ne dis pas que c'est vrai pour tous les projets, mais un jour, j'ai fait un test. J'ai mis une photo un peu sexy de moi sur les réseaux, et tout de suite, j'ai eu beaucoup plus de likes et de commentaires. Pour beaucoup, c'est compliqué de ne pas être tentée de s'embellir pour plaire au public et aux programmateurs. Et je pense que c'est aussi un combat, de vouloir être écoutée pour sa musique, et non pas pour son corps.

Gisele Pape Gisele Pape Si vous deviez échanger vos styles musicaux le temps d'un morceau, comment vous y prendriez-vous ?
MC : J'aimerais bien voir Gisèle jouer du Martine, ça serait très drôle je pense. Moi, je prendrais un synthé, et je mettrais une grosse reverb sur ma voix, et je chanterais avec une voix très douce. Je pense que ça serait plus facile pour moi, parce qu'à côté, je fais de la chanson française, du coup, j'ai l'habitude de faire des styles très doux.
G : Moi, je pourrais musicalement faire la guitare énervée, ou du synthé super énervé.
MC : De la guitare énervée ? C'est comme ça que tu vois ma musique ?
G : Oui, mais pas que ! Par contre, je n'arriverais pas à crier ou chanter comme tu le fais, c'est quelque chose que je n'ai jamais réussi à faire, donc c'est pour ça que ça passerait plus par les instruments, et pas par la voix.

L'intime et le politique sont des thèmes centraux dans vos textes. Quelle est la frontière entre les deux dans votre écriture ?
MC : Pour moi, il n'y a pas beaucoup de frontières entre l'intime et le politique. Je pense que l'intimité est très conditionnée et influencée par le politique. Un exemple, si on est dans un État qui interdit l'avortement, je pense que le rapport à l'intime est très différent qu'un État où les femmes ont le droit de faire ce qu'elles veulent avec leur corps. Et, du coup, dans mon écriture, tout ce qui est intime est politique, et tout ce qui est politique est intime. Le fait de prendre la référence de Martine, c'est l'histoire intime d'une petite fille, mais qui, en fait, parle d'un problème politique aussi, de comment les enfants sont traités encore actuellement, que ce soit dans l'éducation, dans les violences qu'ils subissent.
G : On dit souvent que l'intime est politique, et je suis d'accord avec ça. On peut avoir des idées politiques, et lutter par l'action. Je pense qu'on peut aussi le faire par l'intime : dans sa manière d'être avec les gens, avec ses amis, avec ses amoureux ou ses amoureuses, sa famille. C'est peut-être de l'intime élargi, mais avoir des rapports sains, respectueux et égalitaires déjà à cette échelle-là, pour moi c'est non seulement nécessaire, mais c'est déjà politique.

Si vous pouviez créer une bande-son pour un film ou une série, à quoi ressemblerait-elle ?
MC : Je pense que ça serait un mélange, de jazz et d'indus. Très jazz, un peu à la Angelo Badalamenti, je suis très fan des VO de David Lynch, comme Lost Highway, mais avec un peu plus d'indus, des sons d'usine et tout. Enfin, voilà, ça serait un peu inquiétant, onirique, un onirisme inquiétant.

Martine, tu dis vouloir faire "danser sur les cendres de notre humanité". Gisèle, ton album semble proposer de nouveaux futurs possibles. Où se rejoignent vos univers ?
MC : En gros, moi, je brûle le système, je détruis tout, et après, hop Gisèle, elle arrive, et elle reconstruit ses futurs possibles, voilà.
G : Oui, c'est assez juste. Moi, je suis plus pour la création de mini-sociétés alternatives, et justement, dans cette idée que l'intime est politique, je suis plutôt pour commencer et construire avec peu, et déjà d'arriver, avec peu de gens, à avoir un système qui soit égalitaire et épanouissant pour tout le monde. Et ce qui nous lie avec Marie-Claude, c'est une interrogation sur vers où nous souhaitons aller collectivement.

martine martine Comment imaginez-vous la place des femmes dans la musique dans dix ans ? Le "More women on stage" de Lola de P3C aura-t-il porté ses fruits ?
G : Moi, je pense qu'on va plafonner vers 8% de femmes.
MC : Et puis, 50% de femmes IA.
G : Voilà. Je ne suis pas quelqu'un de très optimiste de ce point de vue-là. De manière générale, j'ai l'impression qu'il y a du progrès, mais en même temps, il est tellement lent. En fait, il n'y a toujours que 8% de femmes techniciennes son, par exemple, c'est dingue, et les chiffres des musiciennes programmées, des femmes directrices de lieux culturels, etc. sont loin de la parité. Donc, j'espère que la place des femmes aura changé dans 10 ans, mais je pense que tout dépendra de l'évolution politique du monde.
MC : Moi, je pense que dans la musique indé, les femmes et minorités de genre vont prendre énormément de place. Par contre, dans le monde institutionnel et subventionné, du côté de ceux qui ont le pouvoir de donner de l'argent et de visibiliser, cela sera toujours malheureusement très masculin.

Une collaboration entre vous serait-elle envisageable ? Si oui, il faudrait s'attendre à quoi ?
MC : Ah non, jamais ! (rires)
G : On a peut-être un groupe qui est en train de se former, avec une troisième personne. Voilà, peut-être qu'on arrivera à l'amener à terme, mais c'est un projet qui nous fait beaucoup rire et qu'on aime beaucoup.
MC : Oui, c'est un projet qui mélange beaucoup de styles musicaux, d'humour et de politique. Affaire à suivre !

Vos esthétiques visuelles sont radicalement opposées : sombre et brute pour Martine, éclatante et presque fluo pour Disquette de Gisèle. Comment ces choix graphiques traduisent-ils vos intentions musicales ? Pensez-vous que la couleur et l'image influencent la réception d'un album autant que la musique elle-même ?
G : Oui, je pense que ça participe, si on a accès aux visuels. Parce que si on écoute sur Spotify par exemple, dans le cas d'une playlist, je pense que les gens ne voient absolument pas le visuel. Après, pour les gens qui voient les visuels et le disque, je pense que ça donne en effet des signes. Moi, j'ai voulu faire quelque chose de très coloré, de très pop, de très flashy. Quelque chose entre deux mondes aussi, avec un personnage qui est mi en chute, mi en équilibre, qui est en mouvement en tout cas. Ça génère une sensation, ça peut donner une direction.
MC : Je suis assez d'accord avec ce que tu dis.

Je vous laisse le mot de la fin.
MC : Je dois aller au tennis !

Merci aux deux artistes pour s'être prêtées au jeu délicat de l'interview croisée, née d'un esprit perturbé de passionné de musique sans cloison.
Merci à Sissy pour sa passion et sa disponibilité.
Photos : JC

Publié dans le Mag #65

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