Fragile Figures

Fragile Figures / Chronique LP > See the charcoals rats

Fragile Figures - See the charcoal rats En écoutant récemment See the charcoals rats, le dernier album du duo de "cinematic noise" de Colmar Fragile Figures, je me suis rappelé à quel point la frontière entre rock et musique électronique est souvent floue. À moins qu'au contraire, elle soit mais alors vraiment sans équivoque. Est-ce que, par exemple, remplacer une batterie acoustique par une programmation électronique fait de ta musique du rock ? On peut pousser la question jusqu'à l'utilisation des claviers à la place des guitares. Est-ce qu'on peut faire du rock sans instrument acoustique ou électrique ? Par ordinateur ? Et si demain, le chant est remplacé par une IA, ce sera du rock ?... L'autre jour, je suis tombé sur "Pty fck", le dernier single de ten56., un groupe de metalcore français. Tout l'instrumental semble être une création purement électronique avec des sons de guitares et de batteries synthétiques, ça sonne super bien, electro-indus / bass music, mais pas du tout "metal" au sens propre du terme, hormis le growl du chanteur. Le rock se décrit-il par rapport à sa forme ou son fond ? Je suis bien conscient que cette introduction, façon Youtubeur en mal de clics, n'amènera à aucune réponse évidente et définitive, tout juste à un débat stérile entre deux écoles de pensées. Mais on sera tous d'accord pour dire que le plus important est de juger l'œuvre pour ce qu'elle est, et non les outils/moyens qui ont servi à l'artiste pour la réaliser.

Il se trouve que c'est ce que je vais tenter de faire ici-même avec ce See the charcoals rats. Alors, je précise une chose en rapport avec ce qui a été évoqué plus haut : il y a bien une guitare et une basse chez Fragile Figures. Mais ce qui caractérise le duo, selon moi, c'est sa programmation rythmique et sonore. Sans cela, il ne s'agit plus du tout du même projet, sans évidemment remettre en cause tout le travail remarquable des cordes. Je suis persuadé que l'âme de sa musique perdurerait si la guitare de Mike (aka Kaï Reznik) venait à être remplacée par un violon ou un saxophone. La programmation guide tout, elle s'impose même dès le départ avec l'inaugurale "Charcoal", LE titre de ce nouvel album à écouter d'urgence. En plus de 6 minutes, Fragile Figures brise le suspense et envoie ce qu'il sait faire de mieux : rythmique saccadée et complexe, tension permanente, sonorités magnétisantes, basse solide, juste et mesurée, guitare froides, aériennes et mélodiques, progression du morceau pertinente et impeccable, etc... Bref, ces gars-là sont déjà prêts pour nous pondre une bande son de film de science-fiction, une œuvre qui pourrait se situer aisément entre la musique angoissante de Terminator (cela ne m'étonnerait pas d'ailleurs qu'ils soient fans des travaux de Brad Fiedel), voire celle de John Carpenter, et toute une quantité d'artistes issus de la scène (post-)industrielle (noise) (Throbbing Gristle, Skinny Puppy, Nine Inch Nails...).

Le reste des morceaux est tout aussi intéressant et ne s'égare pas beaucoup de l'intention artistique du premier titre, ce qui est une très bonne chose. See the charcoals rats a en effet l'avantage de bien être uniformisé afin de ne pas trop casser l'expérience sensorielle qu'il propose, en somme, de mieux faire profiter à l'auditeur de ses bienfaits. Le plus simple est que je ne vous en dise pas trop non plus, et de vous laisser découvrir tous ses recoins. Ça en vaut plus que le coup !

Publié dans le Mag #66

Fragile Figures / Chronique LP > ANEMOIA

Fragile Figures - ANEMOIA Le duo de Colmar, Fragile Figures, aime s'exprimer dans ce qu'on pourrait appeler, sans trop se prendre la tête, une musique cinématique froide et anxiogène. Instrumental, ANEMOIA, son premier LP (qui fait suite à un EP nommé Silent scars paru deux ans avant), utilise néanmoins des samples de voix souvent inquiétantes, à commencer par son titre inaugural de 15 minutes, "The collapsing - part I & II". Post-rock ? Coldwave ? Electro-rock ? Soundtrack ? Kai Reznik (guitare et machines) et Julien Judd (basse) ont choisi "Cinematic noise", mais peu importe, tant que le duo arrive à son but : nous immerger dans un voyage sinueux et passionnant dans lequel s'opposent deux forces. Celle des rythmes mécaniques, rigides et déshumanisés contre celle d'élégantes guitares criant au désespoir mais dans lesquelles on y aperçoit à travers ses notes des brins de lumières, des soupçons de chaleur, d'espoir même. Cette divergence est pour moi le cœur de cette œuvre magnétique. Quand on ne sait pas vraiment dans quelle direction les rythmiques vont nous mener, nous sommes toujours rassurés par la présence de ces cordes puissantes et mélancoliques. Sur ce, bon périple !

Publié dans le Mag #55