Qui ne connait pas Mowno ? Depuis 25 ans, ce média en ligne - qui a débuté sous le nom de Bokson - s'est fait une place prépondérante en France dans tout ce qui touche à la musique indépendante. Qu'elle soit rock, hip-hop, folk, punk ou jazz, Mowno balaie l'actualité musicale de manière transversale. Matthieu Choquet, son fondateur, nous a accordé une interview à l'occasion de cet anniversaire, récompensé par un très joli livre d'interviews illustrées qui ont marqué l'aventure Mowno.
Bonjour Mowno, avant toute chose, l'équipe du W-Fenec vous souhaite un joyeux anniversaire pour vos 25 ans. Que reste-t-il du Mowno de 1997 ?
Matthieu Choquet (fondateur de Mowno) : Merci Ted ! Je dirais qu'il reste le principal : la curiosité, l'impatience constante de découvrir de nouvelles choses, le plaisir de les partager avec nos lecteurs, le bonheur d'avoir la possibilité de faire cohabiter les rock stars et ton groupe de potes, toujours tenter de concrétiser les envies qui nous passent par la tête et qui font sans cesse grandir Mowno. 25 ans, c'est un cap franchi, mais je crois qu'on s'amuse encore plus qu'à la première heure aujourd'hui. En regardant par dessus mon épaule, je dois avouer que je suis assez fier du chemin qu'on a parcouru sans jamais renier notre passion, en soignant une certaine éthique. Ce qu'est Mowno aujourd'hui, c'est assez chouette !
Avant de parler du livre spécial anniversaire, commençons par le commencement. Pourriez-vous revenir sur la genèse de cette belle aventure et définir les grandes lignes de son histoire ?
Cette aventure, elle est à l'image de tout un chacun : les choses se jouent souvent sur un coup de dé. En ce qui me concerne, ce sont surtout des rencontres de l'époque lycée. Des potes qui jouent dans des groupes, qui te mettent le nez dans leur collection de disques et de fanzines, qui te laissent repartir de chez eux avec des piles de vinyles sous le bras pour en faire des cassettes. De là, tu découvres un univers, une culture à part entière à laquelle tu as envie de contribuer. Puis c'est l'âge où tu prends bien soin de cultiver ta différence ! Je n'étais pas assez bon - du moins, pas assez bosseur - pour être musicien, donc j'ai vite trouvé ma place de l'autre côté de la barrière. Ça, c'était en 1997. De là, sous le nom de Bokson, on a sorti quelques numéros qu'on distribuait comme beaucoup de confrères chez les disquaires. Puis internet est arrivé, et un ami qui se lançait à l'époque dans la conception de sites m'a proposé de m'en faire un. Je le dis souvent mais, en échange, il m'a fait promettre de bien le remplir et je crois avoir tenu parole. À l'époque, il me semble qu'on était parmi les tout premiers en France à migrer en numérique. Bokson a ainsi fait son chemin jusqu'en 2009, date à laquelle on a décidé de profiter d'une refonte totale pour changer de nom. Depuis, les versions de Mowno s'enchainent, on améliore régulièrement comme on peut, et on laisse libre cours à nos envies d'évolution.
Quelles étaient vos références médias à l'époque du démarrage ?
Pour ce qui est des magazines, Rage a été assez déterminant je dirais. C'était le plus fanzine des magazines et leur ligne éditoriale avait tout du parti pris. Sinon, je lisais autant de fanzines que possible. Je me souviens de Positive Rage, de Ramasse Ta Jambe, de Punk Planet pour les USA. Mais le plus important a été Kérosène, un fanzine de Nancy dont chaque sommaire était une explosion de découvertes et de confirmations. C'est grâce à Dan qui en avait la charge que je me suis lancé. À ce moment là, je n'avais aucune idée de la façon dont fonctionnait un fanzine. Peut être que je me faisais toute une montagne de ces initiatives finalement très artisanales... J'ai donc écrit une lettre à Dan - il n'y avait pas les mails encore - avec une multitude de questions auxquelles il m'a répondu par retour de courrier. J'étais comme un dingue. J'ai donc suivi ses conseils à la lettre, puis il a toujours soutenu chacune de nos sorties jusqu'à ce que Kérosène s'arrête. Là, j'avais presque déjà atteint mon but ! (Rire)
Comment fonctionne Mowno ? Est-ce qu'on se trouve sur un schéma avec une sorte de grand gourou et des disciples qui partent à la guerre ou c'est vraiment collégial ? De manière générale, comment vous répartissez-vous les tâches au sein de l'équipe ?
Il faudrait interroger l'équipe mais je crois qu'on est entre les deux ! Je dois avouer qu'on a un fonctionnement très pyramidal mais sans la rigidité qu'on pourrait imaginer. J'ai toujours considéré que, pour le sérieux et l'image de notre média auprès des artistes, labels, et attachés de presse, il fallait un garant de la ligne éditoriale, un interlocuteur principal qui aille aussi à la guerre. Je ne flique pas, par contre je contrôle tout, je veux constamment savoir ce qui se passe. Je suis à la cool, mais je veux m'assurer que chaque rédacteur respecte ses engagements et deadlines, tout en ne perdant jamais de vue qu'ils sont tous bénévoles et qu'il font tout ça par plaisir. Mais ce plaisir ne doit pas "coûter" à Mowno en termes de "professionnalisme" vis à vis de chacun de nos interlocuteurs. C'est très long de se construire une image, mais on peut très vite la détruire. Une fois cela bien intégré de part et d'autre, j'intègre les goûts de chacun, je relaie les propositions ou propose/incite moi-même en fonction des affinités musicales de chacun. J'ai aussi mis en place des outils internes qui permettent aux rédacteurs de se positionner sur des chroniques ou interviews quand il peuvent, quand ils veulent, et d'être autonomes. Nous sommes une petite trentaine désormais donc ça nécessite forcément une organisation bien huilée. L'équipe comprend des rédacteurs, des photographes, nos fidèles alliés de We Are Blow qui veillent sur le site, et Louise, notre responsable partenariat, qui occupe une place très importante et stratégique aujourd'hui.
Quel est votre statut ? Association ? Entreprise ? Aucun ? J'imagine que pour éditer un livre, il faut le faire via une structure.
On a longtemps été en association puis, pour des raisons de simplicité administrative, on est récemment passé en auto-entreprise. Aussi parce que je passe un temps fou sur Mowno et que ça peut me permettre de me récompenser un peu selon ce qui reste après frais, charges et dépenses. Cela dit, je ne crois pas que l'édition d'un livre impose un quelconque statut.
Pour financer les frais, vous passez par le shop et la publicité. Est-ce que cela suffit ? N'est-ce pas compliqué de bien choisir ses annonceurs car j'imagine que vous avez déjà eu des propositions farfelues ?
Le shop ne finance pas les frais, il s'auto-finance lui-même. Que l'on fabrique des t-shirts ou qu'on imprime des livres, le premier objectif est de se rembourser, ce qui n'arrive pas toujours très rapidement. Et quand ça arrive, les gains sont généralement réinvestis pour de nouveaux modèles ou d'autres initiatives, comme le livre. Quant à la publicité, c'est très variable mais c'est quelque chose que l'on développe depuis quelques mois parce que c'est notre principale source de revenus. Mais ce n'est pas open-bar pour autant : dans la très grande majorité des cas, nous travaillons avec des annonceurs musique pour ne pas polluer le site et rester cohérent avec ce qu'on a toujours été, et l'image qu'on a toujours donnée. En résumé, si une pub est efficace et apporte une information supplémentaire à nos lecteurs, tout le monde est gagnant.
Un point important à aborder qui fait l'essence d'un media : la ligne éditoriale. Mowno passe en revue l'actualité rock, pop, folk, électro mais également le hip-hop et le jazz. Cette ouverture a toujours été là dès le début ou s'est-elle construite au fur et à mesure de l'évolution de son lectorat ?
Contrairement aux fanzines que je lisais à mes débuts, très souvent punk/hardcore/noise, Bokson a immédiatement pris le parti de la diversité. Dès le départ, je me suis entouré de deux potes afin qu'on se répartisse les esthétiques : Tony Fanouillet s'occupait du hip hop, Benoit Beauchaine se chargeait du reggae, et moi du rock. Les choses ont fait que la ligne éditoriale n'est pas restée aussi compartimentée par la suite, mais on est toujours resté très ouvert. Le fil rouge de Mowno, c'est très clairement le rock, le noise, le punk, le post-hardcore, l'émo 90, le math-rock, le garage, le psyché qui sont mes genres de prédilection. Le reste, c'est l'équipe qui l'amène et qui le fait évoluer au fil des arrivées et des départs. J'ai beau avoir la décision finale d'une publication, je tiens à ce que tous ceux qui contribuent prennent plaisir et parlent de ce qu'ils aiment. Ça a eu le mérite d'offrir à Mowno une évolution très naturelle, et finalement assez cohérente.
Qu'en est-il de la partie "Partenariat" ? Est-ce que vous êtes plutôt un média qui gère ses affaires de son côté ou vous vous ouvrez à des collaborations ou des partenariats de temps en temps ?
Tout dépend de quel type de partenariat tu parles. Les seuls que nous avons se font sur des évènements, concerts ou festivals, ou sur des sorties d'albums, comme lorsqu'un groupe ou label nous offre la possibilité de proposer un album ou EP en avant-première exclusive avant sa sortie. Ce qui est très souvent le cas sur Mowno. Mais nous sommes ouverts à toute proposition !
Combien Mowno représente-t'il d'heures par jour à titre personnel ? J'imagine que vous avez d'autres activités à côté ?
Il y a vraiment toutes les professions représentées au sein de l'équipe Mowno, ce qui explique les contributions très variables, tant en termes de quantité que de régularité. On compte même un volcanologue ! Personnellement, j'y passe une très grande partie de mes journées et de mes semaines, au grand étonnement de ceux qui savent ce que tout ce temps passé me rapporte. Sinon, je suis freelance en communication et promotion digitale, en web-marketing et en graphisme. J'ai beau expliquer aux gens qui m'entourent que Mowno est une passion, un plaisir, pas un travail, ils ne comprennent pas. Et comme toute passion dévorante, ça ne va pas sans quelques sacrifices : Mowno régit totalement ma vie, ce qui demande beaucoup de compréhension et de patience de la part de ta compagne et de tes enfants. Et de ce côté, je suis plutôt bien loti !
Nous remarquons, en tant que média ayant le même âge que Mowno, que ce qui a été finalement le plus compliqué pour continuer à traverser ces nombreuses années, c'est de garder cette fraîcheur et notamment une équipe de collaborateurs fiables. Comment gérez-vous cet aspect-là, le recrutement et l'organisation de l'équipe ? Car on sait que pour produire du contenu régulier de manière efficace, ça passe par une équipe compétente, forte et souvent soudée autour du projet.
L'actualité est tellement riche que j'ai le sentiment qu'on ne sera jamais assez pour la couvrir. C'est pourquoi nous faisons régulièrement des appels à contribution qui nous permettent de recruter de belles plumes, et des profils toujours très différents. Je vois en chacun une richesse ajoutée. Il n'y a pas d'âge, de formation ou tout autre critère auquel répondre pour nous rejoindre. Il faut être passionné, avoir envie de contribuer sérieusement à un projet sérieux, savoir un minimum écrire, maitriser grammaire et orthographe. Et les débutants sont évidemment les bienvenus : la plupart de nos recrues en sont d'ailleurs. Je leur laisse toujours le temps de s'améliorer, puis si vraiment le mur est infranchissable, on se quitte en bons termes. Bien sûr, je n'ai pas toujours eu que des satisfactions : certains passent rapidement pour ajouter une ligne à leur CV, pour parler de leur groupe ou celui de leurs potes... Mais heureusement, ce sont généralement des personnes douées et dévouées, ravies de prendre le train en marche, qui se greffent à l'aventure. Et effectivement, j'ai toujours été très surpris par l'investissement de chacun, cette fierté que certains expriment en se retrouvant sous notre bannière. Ça fait super plaisir toutes ces ondes positives !
Ce qui est frappant chez Mowno, c'est le soin apporté à votre média, le site est très joli, intuitif et complet, il y a des playlists Spotify, une radio, et même un rayon shop. Combien de temps cela vous a pris pour arriver à le rendre aussi complet ?
Merci déjà pour tous ces compliments ! Je dirais que les news, les chroniques, les interviews et articles sont la colonne vertébrale de Mowno depuis les débuts de Bokson. C'est donc surtout la forme qui a été travaillée au fil du temps, grâce à We Are Blow encore qui a conçu un site qui puisse évoluer. C'est pourquoi, depuis disons 2015, je m'amuse régulièrement à refaire la vitrine ! Le reste est venu au fur et à mesure, au fil des opportunités ou de ce que j'ai pu apprendre en travaillant longtemps au sein du service commercial digital d'une maison de disques. C'est comme ça que les playlists sont apparues. Elles ne sont d'ailleurs pas que chez Spotify, chez Deezer et Youtube aussi. Le shop est arrivé dans sa première version en 2009 lorsque nous avons lancé notre première série de t-shirts, et la webradio a été lancée en 2017, parce que c'est drôle à faire et que ça complète un peu cette idée de média "transversal" que je nourris un peu secrètement...
Concernant les playlists et la radio, qui fait les choix ?
Moi. Je mets les playlists à jour quotidiennement, au fil de l'actualité, et par cohérence : si on parle d'un nouveau single dans nos pages, il doit forcément être playlisté. On est sur le même fonctionnement pour la radio qui, elle, est mise à jour toutes les semaines. Vu qu'il n'y a ni pub ni bla-bla, ce ne sont que des playlists thématiques, selon l'heure ou l'humeur. On ne passe pas les mêmes morceaux la nuit et l'après-midi par exemple. Les principaux nouveaux titres y sont d'abord playlistés au sein du créneau nouveautés (deux heures par jour), avant de se répartir par genre ou mood.
Vous n'avez jamais pensé à devenir un label dans le prolongement de votre mission de faire découvrir des artistes ?
Ça nous a parfois effleuré l'esprit, mais c'est quand même une grosse responsabilité de prendre à sa charge l'oeuvre d'un artiste. Il ne s'agit pas que de fabriquer, de mettre en vente sur son site : il faut faire la promotion du disque et le distribuer pour qu'il existe vraiment et qu'un groupe n'ait pas l'impression d'avoir donné de la confiture à des cochons. Ce n'est pas notre travail. Par contre, on va prochainement s'en rapprocher, d'une certaine manière...
Vous avez organisé à un moment donné des concerts à travers les soirées "Mind your head" à Paris. On a vu de très beaux concerts grâce à vous, c'est définitivement fini ou en suspens car il n'y a pas la moindre trace de nouvelles soirées depuis bien longtemps. Peux-tu revenir sur ce sujet et me décrire la charge que représente l'organisation des concerts ?
C'est une longue histoire. Au départ, on voulait organiser ces soirées pour nous faire plaisir, communiquer autour du nom Mowno et en sortir du contenu vidéo qui puisse être diffusé sur notre site. Pour ça, on a collaboré avec des programmateurs sur le principe de cartes blanches produites par leurs salles : leur réseau solide permettait de décrocher une tête d'affiche, puis nous activions notre propre réseau pour compléter le plateau et axer sur la découverte. Ça n'a pas vraiment fonctionné sur la première à la Maroquinerie (dDamage, Lab°, I am un chien), donc on a dévié vers La Flèche d'Or où on a fait un gros sold-out avec Marvin, GaBLé, Papier Tigre et Fordamage. Puis on est parti sur un rythme de croisière plus modeste, toujours à la Flèche d'Or, puis au Point Ephémère, et enfin à Petit Bain. Il y a eu de jolis coups comme Metz, Cloud Nothings, Civil Civic... Malheureusement, certains tourneurs refusaient de plus en plus de "brander" leurs concerts, des programmateurs nous ont rapidement laissé avec notre seul réseau, donc on s'est un peu essoufflé, avant d'abandonner. On a fait une vingtaine de soirées, chacune a toujours été précédée d'une grande excitation, mais quand le public ne répondait pas forcément présent, on se sentait responsable vis à vis de la salle alors que ça nous coutait toujours plus que ça nous rapportait. Donc on s'est finalement épargné une pression inutile et coûteuse. Encore une fois, c'est un autre travail, et pas vraiment le nôtre...
Quel regard portez-vous sur l'évolution de la musique indépendante et de son "industrie" (labels, tourneurs, RP) en 25 ans ?
Tout ce petit monde s'est quand même fortement professionnalisé. J'ai du mal à comparer les époques en ce qui concerne les labels et tourneurs. Je ne sais pas s'il y en a plus ou moins. Ce qui est sûr, c'est que tous travaillent autrement parce que les outils ne sont pas les mêmes, le public non plus, les tendances musicales encore moins. Puis internet a quand même tout bouleversé. L'évolution la plus notable que je puisse constater se situe plutôt du côté des attachés de presse, indispensables et omniprésents aujourd'hui alors qu'ils étaient un luxe au début des années 2000. Il y a peut être moins de charme à tout ça, mais force est de constater que ça fonctionne beaucoup mieux du point de vue du média que nous sommes. Sinon, plus globalement, on se réjouit particulièrement du retour de l'objet qui ne soit pas CD ; et en ces temps de pénurie de matières premières, on déplore la main mise des majors sur la production de vinyles qui relaient salement les initiatives artisanales plus précaires au second plan en ne leur laissant que les miettes.
Est-ce que vous suivez la presse musicale papier et en ligne ?
Je suis plutôt la presse en ligne que je consulte plusieurs fois par jour dans le but de relayer les dernières actualités sur le site. Cette veille quotidienne complète bien tout ce que l'on peut déjà recevoir par mail. Mais du coup, elle ne laisse plus beaucoup de place à la presse papier que je lis très occasionnellement faute de temps, mais toujours avec plaisir.
En ce moment, New Noise alerte sur la possible fin prochaine de ses activités du fait d'un manque de ventes. Que peux-tu nous dire là-dessus ? Auriez-vous pu vous investir dans un projet de magazine papier comme celui-là ?
Ça m'attriste forcément parce que c'est très important qu'un magazine comme celui-là existe. Il est sans doute en train de faire naitre des vocations, comme Rage a pu le faire il y a 25 ans. J'ai du mal à imaginer qu'il puisse disparaitre alors qu'il est seul sur cette esthétique. Pour moi, il ne fait pas de doute que les lecteurs fidèles vont se mobiliser et que les différents acteurs de la musique rock en France ne vont pas laisser faire. Durant notre parcours, oui, il est arrivé quelque fois que ça me traverse l'esprit mais ça m'a finalement toujours paru être un cap trop difficile à franchir. Je ne me voyais pas me lancer dans un tel chantier, et prendre autant de risques.
Puis il y a eu ce livre, le plaisir retrouvé de la page blanche, de la mise en page, de l'objet. Ça nous a donné envie de poursuivre dans cette voie et de lancer un support papier pour Mowno. Ça ne sera pas vraiment un magazine, pas un mook non plus, ce terme mis aujourd'hui à toutes les sauces... Sans jouer sur les mots, on préfère celui de 'revue' qui ne sous entend pas une réelle régularité. Il sortira tous les trois mois environ, sans pression, et sera disponible uniquement via notre shop en ligne. Il sera du même format que le livre, avec une couverture rigide également, et comprendra au moins 120 pages. Pour la diffusion, pas de kiosque ou de dépôt vente : on a très envie de compter uniquement sur notre communauté, et de développer notre circuit fermé. Ce qui est Mowno n'est disponible que chez Mowno. Point barre. L'idée est donc de proposer un objet qui se collectionne, de s'éloigner autant que possible du magazine conventionnel même si le contenu sera assez similaire avec des interviews, des articles, mais aussi quelques chroniques et rubriques pensées spécialement pour ce support. Surtout, il comprendra - systématiquement si on le peut - un split 45t avec des titres inédits. Le premier réunira It It Anita et La Jungle qui ont chacun enregistré un nouveau morceau pour nous. Et pour connaitre le tracklisting du second, je peux te dire qu'on a déjà hâte de le sortir. Voilà, on continue d'ajouter des cordes à notre arc, on poursuit cette quête de transversalité comme je te le disais. Mowno reste définitivement sur le web, mais ne sera plus vraiment un webzine, pas vraiment un magazine, pas vraiment un label, mais un peu tout ça à la fois. C'est très excitant, très ambitieux et même un peu flippant car on cumule toutes les crises et pénuries au sein d'un même projet. Mais si ça passe en cette époque bien pourrie, que nos lecteurs nous suivent, et que les choses s'améliorent ensuite, on aura peut être fait le plus dur...
Passons maintenant au livre anniversaire, il s'agit d'un bel ouvrage illustré de photos contenant 100 conversations réparties sur 25 ans avec des artistes de tous bords. Comment est né cette belle idée et pourriez-vous nous en parler en détail ?
C'est quelque chose que je voulais faire depuis longtemps, et qui a généré pas mal de frustration durant ces dernières années, au sein de ma vie professionnelle notamment qui me donnait l'impression de perdre beaucoup de temps. À vrai dire, il n'y avait pas une grande ambition derrière ce projet, commerciale en tous cas. J'ai juste réalisé que tout ce temps passé sur Mowno était finalement confié à un serveur. J'avais l'impression de ne rien posséder, que tout pouvait disparaitre du jour au lendemain. J'ai donc eu une énorme envie de toucher tout ce travail, pour qu'il reste, qu'il passe de génération en génération, que mes gosses puissent garder ça précieusement le jour où je ne serai plus là. Je dis souvent que si je n'avais pu faire que 3 ou 4 exemplaires, je l'aurais conçu avec la même passion. Il se trouve que, finalement, c'est une réussite car nous l'avons d'abord imprimé à 200 exemplaires qui ont quasi tous été vendus avant même la sortie, seulement via notre site. À l'heure ou je te parle, nous lançons un second tirage pour éviter la rupture de stock ! Quant au contenu, j'en ai fait une affaire toute personnelle : il s'agit des 100 interviews qui signifient le plus pour moi, parce qu'il s'agit de groupes plus ou moins connus que j'adore, de légendes vivantes ou non qui incarnaient chacun un but à atteindre, et des groupes ou artistes indépendants prestigieux que, étant plus jeune, je n'aurais jamais pensé décrocher en interview. Et pour chacune, je me suis chargé du graphisme dans un esprit proche du fanzine. Dans cette aventure, j'ai eu la chance de pouvoir être soutenu et accompagné par quelques photographes de talent, notamment Titouan Massé dont vous avez certainement déjà admiré le travail. La générosité dont il a fait preuve à mon égard a été une vraie chance, et s'est avérée déterminante pour l'existence de ce livre qui a une énorme valeur sentimentale pour moi.
Pour terminer, voici des questions courtes pour des réponses courtes (ou pas !)
Combien d'articles en 25 ans ?
À l'heure où je te parle, le site compte 22372 posts, tous formats et rédacteurs confondus.
Combien de personnes derrière Mowno depuis 25 ans ?
Impossible de te dire précisément. J'ai tenté de toutes les lister dans les remerciements du livre mais j'ai très certainement dû en oublier. À vue de nez, je dirais environ 80.
Combien de lecteurs ?
Depuis 25 ans ? Impossible de le savoir. Mais si tu connais une combine pour répondre précisément à cette question, je suis preneur !
Combien d'heures d'écoutes musicales par jour ?
J'écoute constamment de la musique. Ça doit représenter au moins 6 heures par jour, je dirais. Mais je dois avouer que, étant aussi très intéressé par l'actualité sportive, je me laisse aussi pas mal aller à quelques talk shows radio. J'aime assez l'ambiance PMU, quand ça s'engueule, et que ça sent bon le Ricard et les cacahuètes, ahaha.
Combien de claques musicales par an ?
C'est très variable. Jamais assez semble être une réponse appropriée.
La plus grande satisfaction que vous avez eue depuis 25 ans ?
Ça peut paraitre con, mais le seul fait d'avoir toujours gardé cette motivation et cette passion intactes est une vraie satisfaction. Et bien sûr, on tire aussi pas mal de fierté du chemin parcouru, d'avoir emmené Mowno jusqu'à une certaine reconnaissance.
La pire chose (ou le pire choix) que vous ayez fait avec Mowno ?
Il n'y en a pas, en tous cas aucune qui me vienne. Ou alors peut-être le fait d'avoir parfois ouvert très ponctuellement notre ligne éditoriale à des groupes un peu plus mainstream histoire de voir si ça flattait nos statistiques. Heureusement, notre éthique a toujours pris le dessus.
Avez-vous déjà pensé à tout stopper ?
Plein de fois, forcément. Mais ça fait un bail que ça ne m'est plus arrivé.
La meilleure interview ?
Au-delà de celles qui sont d'ordre affectif et qui restent en mémoire parce que tu les as longtemps attendues, les meilleures sont souvent celles où le courant passe bien, où le groupe est intéressé par tes questions et se livre, jusqu'à dévoiler des choses très personnelles. Je me souviens de ce long début de soirée en terrasse de café avec Fink, un entretien génial avec Dennis Lyxzen (Refused) dans les loges du Trianon, un autre plein de franchise et de sincérité avec Joe Talbot (Idles) abordant les décès de sa fille et de sa mère... Et il y en a plein d'autres. Tous sont dans le livre !
La pire interview ?
Même chose. Quand un groupe est en promo, n'a pas - ou plus - envie et expédie l'interview, tu rentres toujours chez toi un peu frustré. Malheureusement, ce n'est pas rare !
Le meilleur concert ?
Sans hésitation Fugazi dont je suis un énorme fan, jusqu'à la mort. J'ai eu la chance de les voir en 1995 à Angers, puis deux soirs de suite en 1999, à Poitiers et Nantes. Pour moi, il n'y a pas meilleur groupe sur scène, il n'y a pas plus intense et généreux. Je pourrais aussi citer le concert furieux d'At The Drive-In au Confort Moderne juste avant qu'ils sortent Relationship of Command, la reformation de Refused au Bataclan, et plus récemment Idles au Primavera au milieu de milliers d'anglais festifs et bienveillants chantant les chansons par coeur.
Le pire concert ?
Je n'en ai pas le souvenir. J'ai du très vite l'oublier.
La meilleure anecdote ?
En 1998, au festival Aucard de Tours, j'ai interviewé NRA avant leur concert. À l'époque, je prenais également des photos pour illustrer mes articles et je me suis donc retrouvé en fosse photographe pendant leur set. À un moment, le guitariste m'a tendu la main pour me faire monter sur scène, ce que j'ai refusé par timidité. Le public des premiers rangs a commencé à me siffler donc, par orgueil, j'y suis allé. Il a alors retiré sa guitare pour me la passer et me faire jouer devant les milliers de spectateurs présents. Je grattouillais un peu dans ma piaule à l'époque, mais j'ai été incapable de sortir un accord, j'étais au bord de la syncope. C'était gênant sur le moment mais j'en ai toujours gardé un bon souvenir car, pendant 10 secondes, j'ai pu me rendre compte de l'effet que ça faisait de jouer devant tant de monde !
La pire anecdote ?
J'ai un souvenir qui me revient mais qui reste finalement une belle histoire. En 2007, j'ai eu l'occasion d'interviewer El-P - aujourd'hui dans Run The Jewels - à l'occasion de la sortie de son deuxième album solo. J'aime beaucoup cet artiste depuis l'époque Company Flow et le rencontrer était une des étapes que je comptais bien cocher sur ma liste. Bref, l'interview démarre, le mec est à fond, me donne des réponses bien développées et, au bout d'une dizaine de minutes, je me rends compte que mon enregistreur n'a pas démarré. Je me suis totalement liquéfié et lui, à l'image de son implication dans ses réponses, s'est pris la tête à deux mains, désespéré. On a continué l'interview et, à la fin, il m'a gentiment proposé de répondre de nouveau aux questions du début, ce qu'il a fait comme rien ne s'était passé. Le chaud et le froid dans une seule et même interview...
Où vous voyez-vous dans 25 ans ?
Certainement pas devant un ordinateur à écrire sur la musique : Macron aura beau réformer la retraite autant de fois qu'il le veut, j'y serai bel et bien. Là, je prendrai le temps d'écouter mes disques.
Un conseil à donner à une personne qui souhaite monter son média en ligne en 2022 ?
Qu'elle soit certaine de là où elle met les pieds si elle veut le faire sérieusement parce que, pour constituer et fidéliser une cible 'de niche' comme la notre, ça demande beaucoup d'abnégation et de persévérance. Mais si l'essentiel y est - c'est à dire passion, motivation, et envie de partager ses goûts et opinions - tout est possible !
Un dernier mot à ajouter ?
Vraiment ? Tu en veux encore ? Je n'ai jamais autant parlé de ma vie. Merci à vous, ainsi qu'à tous ceux qui m'accompagnent depuis le début, et aux lecteurs qui nous suivent le plus fidèlement possible.
Merci à Adrien et Matthieu
Photo de Mathieu : © Fanny Billard





