Discuter de Fanzinat, excellent documentaire à propos des fanzines en France, avec un des plus généreux fanzineux rock et co-auteur du documentaire, en voilà une bonne idée ! C'est parti !!!
Salut Guillaume. Nos lecteurs commencent à s'habituer à te retrouver dans notre magazine car après avoir participé à notre rubrique Dans l'ombre et avoir parlé de ton livre consacré aux Burning Heads, te voilà de retour dans nos pages pour un nouveau projet, télévisuel cette fois-ci, avec Fanzinat. En bon biographe que tu es, peux-tu nous présenter l'équipe qui a réalisé ce documentaire et la chronologie de ce projet ? Depuis l'idée du docu jusqu'à sa sortie prévue pour dans quelques semaines...
Salut, et merci à toi et aux lecteurs. S'il y a une fidélité, et bien on peut dire qu'elle est aussi de votre côté. S'il n'y avait pas l'intérêt et le soutien de tous ces petits médias de niche comme le vôtre, on se demanderait probablement pourquoi on fait tout ça, si ce n'est... à quoi bon faire tout ça ! Et bien sûr, je pense aux lecteurs et aux lectrices, à celles et ceux qui scrutent encore les médias underground, à la recherche de propositions culturelles qui ne sont pas celles imposées par l'industrie. Juste un élément de correction si tu le permets au passage : Fanzinat n'est pas un projet télévisuel, dans la mesure où le documentaire n'a pas été commandé par une chaîne de télévision ou par une boîte de prod qui fournit les chaînes en contenus. À ce jour, il n'y a pas de diffusion programmée dans les grilles, même si on a modestement toqué à quelques portes. Si vous tombez sur le directeur des programmes d'Arte à l'apéro, n'hésitez pas à lui filer mon 06.
En ce qui concerne la genèse du projet, l'idée a été formulée par Laure Bessi, qui est journaliste professionnelle et réalisatrice de documentaires. Elle était passée me rendre visite à La Fanzinothèque de Poitiers, à l'époque où j'en étais encore le directeur, et, assez interloquée par la spécificité et la diversité de la production de fanzines en France, avait assez vite embrayé sur l'idée de réaliser un film sur le sujet. Un pur réflexe de journaliste, quoi ! Je suis assez vite passé du statut de "consultant" à celui de "co-auteur", et j'ai fini par proposer de participer à la production du film par l'entremise de ma petite structure Metro Beach. C'est via Metro Beach que j'avais déjà, par exemple, publié la biographie des Burning Heads. L'équipe de réalisation du film s'est vue renforcée d'une troisième personne : Jean-Philippe Putaud-Michalski, qui, en plus de sa vision générale, a apporté ses compétences en montage, motion design, traitement du son et de la couleur, etc. Les lecteurs de W-Fenec connaissent peut-être déjà son travail s'ils ont vu le film Les disparus de la photo, voire les clips récents des $heriff ! L'essentiel des prises de vues ont été assurées par Laure, avec quelques renforts par Jean-Phi.
Le sous-titre de Fanzinat est "Passion et histoires des fanzines en France". Tout au long de ce documentaire, le point commun de chaque intervenant est la passion qui transpire de leurs propos. Réaliser un fanzine, c'est avant tout une affaire de passion plutôt que de compétences ou de connaissances sur le sujet global ou précis ?
La passion, en effet, me paraît être un mot-clé à retenir. Je pense qu'il faudrait l'inclure dans toutes les définitions qui sont régulièrement tentées pour circonscrire le terme "fanzine". La passion, c'est à la fois la capacité d'abnégation, le dévouement sans limites et la curiosité toujours aiguisée ! On retrouve dans cette notion de "passion", je pense, le fameux "double amatorat" qui est propre aux éditeurs de fanzines : ce sont des amateurs, au sens de celui qui aime et connaît son sujet, et ce sont aussi des amateurs, au sens de celui qui agit en-dehors de tout cadre professionnel. Comme le sous-entend ta question, on peut considérer la passion comme le fuel du fanzinat. Le reste suit : compétence, expertise, spécialisation, etc. En analysant le script de notre film, l'omniprésence du mot "passion" et de ses dérivés m'a sauté aux yeux, que notre interlocuteur parle de hip-hop, de bande dessinée, de tatouage, de hardcore punk, de cinéma hérétique ou du mouvement ultra !
"Un fanzine, c'est trois bouts de ficelle, de l'amour et beaucoup d'huile de coude" : quelle est la frontière, selon toi, entre un fanzine et un magazine ?
Oui, c'est en effet ce que dit Coxs dans le film. Elle connaît bien son sujet puisqu'elle est à la fois activiste punk rock de longue date et documentaliste professionnelle ! Outre les considérations d'indépendance et de totale liberté éditoriale, deux critères principaux vont éloigner le fanzine du magazine; Il y a d'abord une notion de faible tirage : plusieurs dizaines, voire plusieurs centaines pour les fanzines, alors que l'on compte en milliers pour la presse magazine. Et ensuite une notion fondamentale de distribution en-dehors des circuits institutionnels. On ne retrouve pas les fanzines en kiosques, déposés au petit matin par le transporteur sur le trottoir en paquets cellophanés. La distribution est bien plus... artisanale. Elle est parfois fantomatique. Elle est souvent problématique. Bien sûr, on pourra toujours tomber sur quelques cas exceptionnels, comme le fanzine Chéribibi, par ailleurs un de mes fanzines français préférés, fort bien distribué en librairies grâce à un contrat professionnel passé avec le diffuseur Hobo.
Un fanzine est-il toujours fait d'amour et d'eau fraîche, avec un modèle économique proche du néant et forcément "no profit" ? As-tu déjà rencontré des fanzineux qui vivent de leur passion ?
Sans doute y a-t-il eu plus de bière tiède consommée que d'eau fraîche, mais on est dans le vrai lorsque l'on évoque l'absence quasi généralisée d'un "modèle économique". C'est ce que dit Pacôme Thiellement dans le film : "Le fanzine, c'est la forme la plus accessible d'édition, mais c'est une forme dont on sait qu'on ne peut pas gagner un centime" ! C'est bien connu : au mieux, l'auteur et éditeur du fanzine va faire en sorte de ne pas perdre d'argent. En général, le problème est résolu en ne faisant pas les comptes. Au moins, comme ça, on reste dans l'ignorance de son probable déficit ! L'absence de profit fait partie du faisceau de notions qui servent à cerner les contours de la définition de l'objet "fanzine". On l'a compris, cette définition est mouvante. Dans le film, on montre différents exemples d'auteurs pour qui le fanzinat a été un marchepied vers le professionnalisme, par exemple les futurs journalistes Thomas VDB et Frank Frejnik, passés de leurs fanzines, Divine pour l'un, Violence pour l'autre, à la presse musicale. Mais ce n'est certainement pas leurs fanzines en tant que tel qui aurait pu les faire vivre ! Un auteur et éditeur tel que Pakito Bolino vit actuellement grâce aux activités du Dernier Cri mais attention : il s'agit à présent d'une véritable maison d'édition... Il l'explique très bien dans son interview, pour laquelle la quantité de travail à fournir est considérable. J'aime bien le moment où Pakito confie ironiquement dans un sourire désabusé : "On peut se payer le smic au bout de vingt ans, c'est merveilleux"...
Tu interviens dans le documentaire en qualité d'observateur passionné. Passionné tu l'es, sans aucun doute, mais tu es aussi un activiste. À quels fanzines as-tu participé ? Uniquement des fanzines musicaux ? Tu es connu dans le milieu du fanzinat, et j'ai eu le privilège de participer et d'être ton collègue durant la deuxième vie de Kérosène, mais quels sont tes modèles d'auteurs ou de fanzineux ?
Chaque intervenant dans le film est présenté par un "synthé" : c'est le terme consacré pour désigner la petite étiquette qui résume les noms et qualité de chaque personnage qui a voix au chapitre. Dans mon synthé, j'ai en effet choisi d'indiquer que je m'exprimais en tant qu' "observateur passionné". Ce poste d'observateur me permet de tirer des généralités, de créer des transitions et de faire avancer la problématique au sein du film. Je n'ai pas mis à jour la liste des fanzines pour lesquels j'ai écrit mais je le ferai à l'occasion. Pourquoi pas en profiter pour publier une petite anthologie un peu fun ? Dans cette liste, ceci dit, il devrait y avoir Possessed By Speed, Abus Dangereux, Kérosène, Minimumrocknroll, Target et quelques autres. En effet, tout cela est très orienté musique. Quant aux influences, il s'agit d'un touffu méli-mélo, souvenir de mes lectures des magazines Casus Belli, Métal Hurlant ou Actuel et bien sûr de fanzines comme Maximumrocknroll, Flipside ou Cometbus.
Quel est le fanzine le plus fou que tu aies pu lire ?
Le fanzine le plus fou ? Peut-être les créations venues du Québec dans les années 90, signées Henriette Valium ou Julie Doucet. On peut d'ailleurs facilement les (re)trouver aujourd'hui, puisque les deux ont été compilées dans de beaux volumes par la maison d'édition parisienne L'Association.
À qui est principalement destiné Fanzinat ? Est-ce un hommage à ce milieu underground ou une volonté de présenter au grand public l'univers parfois méconnu du fanzine ?
Le film a été pensé à l'attention du grand public. Il n'est pas nécessaire d'être familier avec le sujet pour pouvoir se plonger dans la projection. Nous avons même inséré quelques définitions en sous-titres, pour expliquer par exemple que "zine" est l'abréviation du mot "fanzine", qu'un "graphzine" est un fanzine graphique ou que "distro" est le terme consacré pour les petits réseaux de distribution artisanale. Les spécialistes savent déjà tout ça par cœur. En revanche, les spécialistes nous attendent au tournant, cela nous le savons, alors nous avons fait en sorte d'être tout autant... exigeants... que nous avons tâché d'être accessibles. En résumé, pour répondre à ta question, le film est bel et bien une présentation du fanzinat, de ses grandes lignes de philosophie et de fonctionnement. Il ne s'agit pas d'un hommage que feraient des amoureux de fanzines à d'autres amoureux de fanzines, en cercle fermé. Le point de vue est journalistique.
fanzines
Tu as été durant quelques temps Directeur de la Fanzinothèque. Peux-tu nous dire un mot sur cette asso ? J'imagine que durant cette période, tu as dû lire, toucher, et plus si affinités, des dizaines de fanzines, et faire de belles rencontres avec des auteurs. Est-ce durant cette période que tu as enrichi ton carnet d'adresse pour réaliser le documentaire ?
La Fanzinothèque est un centre de documentation spécialisé consacré à la conservation et à la valorisation des fanzines et des publications assimilées, hébergé au sein du Confort Moderne, complexe culturel emblématique de la ville de Poitiers. Mon successeur est Andy Hales, dites-lui bonjour de ma part si vous passez dans les parages. Le lieu a bien entendu droit à sa page de présentation dans le documentaire. Paradoxalement, ce n'est pas pendant mes années à La Fanzinothèque que j'ai le plus lu de fanzines, ni fait le plus de rencontres, mon temps ayant été accaparé par les tâches administratives et organisationnelles propres à ma fiche de poste. Certains témoins interviewés dans le film, toutefois, je ne les connaissais pas avant d'organiser la première Université d'été du fanzine pour le compte de La Fanzinothèque. Je pense à Marie Daubert qui faisait le fanzine Démophone et qui fait maintenant des fanzines dans le milieu des "makers", ainsi qu'à deux spécialistes de cinéma bis : Christophe Lemaire, qui faisait Phantasm, et François Cognard, qui faisait Rouge Profond. C'était super cool de pouvoir les rencontrer à cette occasion.
Différentes thématiques sont abordées dans Fanzinat, et notamment l'aspect de vecteur social. Paradoxalement, le fanzine semble pour certains un exercice personnel, solitaire et un exutoire. Faire un fanzine, c'est partager une partie de soi-même ou c'est tenter de toucher un maximum de lecteurs en parlant de sa passion ?
Il faudrait des statistiques sérieuses, acquises avec une vraie méthodologie, pour confirmer ce constat généralement fait de manière empirique : le fanzinat serait majoritairement une activité solitaire. Dans le film, j'évoque "la mythologie de l'éditeur tout seul dans sa piaule (seul contre le monde)"... Je suppose qu'elles ont été rarissimes, dans l'histoire du fanzinat, les "salles de rédaction" ou les simples réunions du type "conférence de rédaction". Même les fanzines collectifs me semblent majoritairement avoir été la somme de participations individuelles. Bien entendu, là-aussi, on va trouver des contre-exemples. Dans le documentaire, Delphine Bucher, des Éditions de la Dernière Chance, raconte comment elle adore faire des fanzines, à Lyon, avec ses copines, lors de sessions qui les occupent une après-midi : "on met juste au milieu de la table des ciseaux, de la colle, du café et hop, après, à la fin de la journée, on a sorti un mini zine" ! Je dirais que si l'on fait un fanzine, c'est qu'on a l'objectif de toucher un lectorat. Pas forcément "un maximum de lecteurs", mais en tout cas des lecteurs, y compris des inconnus, au-delà du cercle réduit de ses connaissances stricto sensu. Si l'on désire écrire uniquement pour soi, il faut s'orienter vers un autre exercice d'écriture, tel que le journal intime.
Cette interview est réalisée dans un mag consacré à la musique. Je ne lis quasi exclusivement que des fanzines consacrés à la musique. J'ai toutefois pris beaucoup de plaisir à écouter les réalisateurs de fanzines consacrés au ciné, au tatouage et au football qui parlent tous de "niches" comme le cinéma B italien ou la culture ultra : quelque soit son thème, le fanzine est-il nécessairement underground ?
Quand bien même il serait underground dans sa manière de circuler, le fanzine peut traiter un sujet tout à fait accessible. On peut citer par exemple son fanzine de jeunesse que montre Thomas VDB dans le film : Divine était entièrement consacré au groupe Korn, qui était signé sur une major et disponible partout ! Il existe des fanzines de manga, le genre de bande dessinée qui se vend le plus en librairies. Je lisais un fanzine consacré au feuilleton "Chapeau melon et bottes de cuir", qui passait à la télévision. Comme le dit l'universitaire Samuel Étienne dès le début du documentaire : "L'univers des zines en général est infini et se renouvelle en permanence". Ce qui fait la spécificité du fanzine, ce sera sa façon de traiter son sujet, tant sur le fond que sur la forme.
Quel est le business plan de Fanzinat ? Des projections en cinéma, une exposition lors de festivals, un passage à la télévision, un pressage en DVD ?
L'étape qui nous attend à présent, c'est la diffusion du film. Il y aura une longue tournée de projections publiques, suivies de rencontres : dans des cinémas, des médiathèques, des salons de micro-édition, des librairies, des salles de concerts, des MJC et même des bars et des squats ! Il sera possible de visionner le film en VOD depuis notre site, et, grâce à un deal de distribution, le DVD sera disponible dans toutes les librairies et même les supermarchés du livre : il suffira de donner la référence en rayon pour passer sa commande. C'est le cumul de toutes ces actions qui devrait nous permettre de rentrer dans nos frais. Nous verrons bien. Pour réaliser et produire le film, nous avons appliqué nous-mêmes les principes du DIY chers au fanzinat !
Un fanzine sur la création de Fanzinat est-il envisagé ?
(rires) Très bonne idée ! Ça aurait été cool. Disons que j'aurais pu faire ça, oui, mais que je me suis assez vite heurté au nombre maximal d'heures que je peux consacrer chaque jour au projet Fanzinat et à ses nombreuses déclinaisons et obligations.
En tant que rédacteur pour le W-Fenec ou ayant pigé ou participé à certains fanzines, tu te doutes que je me retrouve totalement dans les interventions des protagonistes du documentaire. Sauf que pour le cas de notre zine (qui était au début de l'aventure un webzine en 1998), nous sommes principalement (voir quasi exclusivement) présents sur la toile. La démocratisation d'Internet à la fin des années 90 et l'apparition de blogs ou pages personnelles auraient pu mettre en péril l'avenir ou même l'existence du fanzine (comme le CD avec le vinyle). Ma question va paraître quelque peu provocatrice, mais un fanzine est-il nécessairement un média qui doit être imprimé et pour lequel il faut plus ou moins se bouger le cul pour le diffuser pour être crédible ? Le fanzineux méprise-t-il le webzineux ou le bloggeur ?
J'espère qu'il n'existe pas de mépris pour une forme ou une autre de média. Jouons la carte de la complémentarité, plutôt que celle de la compétition ou de la disqualification a priori. Il y a de la place pour les fanzines imprimés, comme il y en a pour les webzines, les chaînes YouTube, les émissions de radio, les podcasts, les blogs, les comptes Instagram, etc. Mais si l'on parle de "fanzine", il faut parler d'un objet reproduit à l'aide d'une technique reprographique, oui, qu'il s'agisse de la photocopie, de la risographie, de l'impression numérique ou toute autre technique. Cette notion de "tirage" est nécessaire, qui viendra s'ajouter à d'autres critères constitutifs de l'essence du fanzine en tant que sous-genre de la presse parallèle, notamment l'intention de série, un premier numéro qui sera suivi d'un deuxième, puis d'un troisième, etc... et, comme on l'a déjà évoqué, la prise en main de la distribution. Cela implique quelque peu, pour reprendre ta formule franche mais juste, de se bouger le cul.
Tribune libre, cher ami. S'il y a quelque chose à ajouter, c'est le moment...
J'ai essayé de répondre à tes questions sans être trop bavard. Certaines réponses mériteraient sans doute d'être nuancées ou complétées. J'espère que les experts ne m'en voudront pas ! Cela me fournit l'occasion de te donner cette info supplémentaire : pour pouvoir traiter le sujet du fanzinat plus en profondeur, je me suis attelé à l'écriture d'un nouveau livre, entièrement consacré à l'aventure des fanzines en France. Bien sûr, il faudra patienter, car la tâche va m'occuper un long moment. J'espère qu'au moment de la sortie, vous serez encore fidèles à ces vieilles histoires !
Merci Gwardeath. Les fanzines, c'est comme les fruits et légumes. Cinq par jour pour être en bonne santé !





