Il y a des albums qui prennent feu dès la première écoute. Des disques qui sentent le sel des larmes, le sable brûlant sous les pneus d'un road trip intime, la peau encore chaude d'un baiser volé au bord d'un été. Amour bandit, troisième album d'Émilie Marsh, est de ceux-là. Un disque incandescent, traversé par deux tempêtes jumelles : celle du deuil brutal de Dani, muse, sœur d'âme et partenaire de scène ; et celle, foudroyante, d'un amour queer arrivé comme une gifle sensuelle, une étreinte à la nuit tombée.
Dès "Été 22", morceau-manifeste, on est plongé dans l'œil du cyclone. Tout est là : le vertige, la division, la sidération. "Deux cœurs coupés en deux", chante-t-elle, guitare à l'os, voix plus grave, brûlée par la fièvre de vivre. On entend la douleur, mais on sent surtout la vie qui pulse, irrépressible. C'est ce qui marque dans Amour bandit, la souffrance n'écrase jamais le désir. Elle le double, l'amplifie, le justifie. "Jamais vu", single hypnotique et fiévreux, résume à lui seul l'album : sexuel, affirmé, urgent. Le groove y rappelle Nine Inch Nails, mais adouci par une sensualité pop presque voilée. Puis vient "Draguer le dragon", pépite ludique et obsessionnelle, chasse amoureuse sur fond de riffs félins. C'est le genre de morceau qui vous suit partout, comme un parfum resté dans un col de chemise. La force de l'album, c'est de n'être jamais un repli, mais une traversée. "Phoenix" en est l'exemple parfait : à la fois oiseau-mythique et ville-américaine, ce morceau crie la nécessité de brûler pour renaître. Les guitares y roulent comme un orage sur Monument Valley, et la voix d'Émilie devient arme de réinvention. Même chose pour "Hot song", célébration sauvage du désir, où l'on célèbre la chair aimée, pas celle qu'on fantasme à distance. C'est rare. Mais c'est avec "Dani song" que l'album atteint sa hauteur d'âme. Une lettre d'amour chantée à la disparue, guitare en deuil, gorge nouée mais droite. Pas de pathos ici, juste une fidélité sidérante à ce lien unique entre deux artistes. C'est sobre, poignant, lumineux. Et cela suffit à donner à Amour bandit une profondeur intemporelle.
En filigrane, on entend toujours cette idée : aimer, c'est prendre les armes. C'est devenir une femme à l'épée, un totem, une faune libre. Amour bandit est un manifeste pour les amours hors des cases, celles qu'on invente chaque jour, chaque nuit. C'est un disque de flammes, de sueurs et de cicatrices dorées. Émilie Marsh n'est plus la jeune fille à la guitare folk. Elle est devenue la femme-Fender, électrique, tendue, tendre. Une survivante joyeuse, une incendiaire élégante. Et ce disque, Amour bandit, en est la preuve éclatante. Une odyssée d'amour flamboyant, dont on ne revient pas indemne.
Publié dans le Mag #67





