edgar déception 1 Salut ! Edgar Déception, c'est qui ? C'est quoi ? Rencontre au lycée, à l'école de musique, à la chorale de l'église, sur Audiofanzine ?
Valentin (basse-chant) : Hello ! edgar déception (tout en minuscules, avec l'accent), c'est le groupe. Ce n'est pas vraiment un personnage qui existe dans la vie ou fictivement, c'est juste le nom qu'on a donné à notre groupe de musique. C'est vrai que ça fait assez "incarné", ça nous correspond bien car on considère vraiment qu'il se crée quelque chose de très spécifique quand on fait de la musique ensemble, et parce qu'on est assez attaché·e·s à donner un aspect narratif à nos musiques. Donc ce n'est pas plus mal qu'il y ait un prénom dans le nom du groupe. J'ai rencontré Eva en colonie de vacances musicales l'été entre la seconde et la première, et elle m'a présenté Tessa à la rentrée avec qui elle faisait de la musique depuis bien longtemps, elles cherchaient un bassiste-chanteur pour compléter leur groupe !
Eva (guitare/clavier) : J'avais rencontré Tessa sur les bancs de l'école au doux âge de 10 ans, assez jeunes pour avoir fait une reprise de "Seven nation army" au spectacle de fin d'année de l'école. Tessa nous ayant quitté·e·s (temporairement ou définitivement, on l'ignore) pour d'autres contrées, on l'a remplacée par ce bon vieux Lucas qu'on a rencontré par des potes de la musique, notamment quand on a fait le label 1 EP Par Jour Records avec lui.

Ça vient d'où ce nom de groupe ? Ça sent bien celui trouvé à la dernière minute avant un premier show...
Valentin : Il existe une version longue et une version courte de l'histoire du nom du groupe, mais en tous cas, ça a été assez longuement discuté donc pas choisi en dernière minute. Par contre, avant d'adopter edgar déception, on avait fait notre premier concert ensemble en 2017 sous un autre nom, pour le coup choisi en dernière minute : sad dad.
Eva : La version longue et précise est ennuyeuse comme la pluie, la version courte et "catchy" est que Edgar était mon poisson rouge, il est mort, c'était très décevant. J'ai longuement pleuré et on l'a enterré avec mon père, Papa, dans un bac à plantes en bas de l'immeuble parce que tous les parcs étaient fermés. J'espère que le président du conseil syndical de la copropriété ne lit pas cette interview.

On sent que ce Edgar prend une place importante dans le premier disque. On nous annonce dans le deuxième qu'il reviendra toujours, alors qu'il ne devait pas le faire. On dirait une sorte de mascotte un peu versatile, voire totalement paumée, je me trompe ?
Eva : En fait, on a pas vraiment d'histoire créée autour du personnage d'Edgar. On aime beaucoup créer des personnages pour nos chansons (notamment dans Ption dans lequel on a des personnages récurrents) et dans nos clips (notamment dans le clip animé de Clown clown dead). Je dirais que Edgar est plus l'incarnation du concept de personnage dans nos chansons qu'un personnage à part entière. Beaucoup de noms de chansons partent de blagues : "Edgar ne reviendra jamais", titre de l'outro de notre premier album, donne suite à l'intro "Edgar part en voyage d'affaire", qui est juste un nom qui nous faisait rigoler. Puis, ils deviennent plus deep avec les années : "Edgar reviendra toujours" est le second titre de l'outro de notre deuxième album, Ption, qui prend du sens avec le premier titre, "Stay by my side".

Votre premier album s'intitule Décès, le deuxième Ption. Vous êtes parti sur un troisième qui sera "Aide" et un quatrième, "Gare" ?
Valentin : Yes, carrément. Tessa avait même proposé "du" pour le cinquième et "nord" pour le sixième, mais on trouvait ça pourri. Du coup, où l'a virée et remplacée par Lucas.

Votre espièglerie est également perceptible dans la manière que vous avez de composer, de chanter ou d'arranger vos chansons ? C'était moins le cas sur votre premier, je trouve. Qu'est-ce qui a provoqué ce changement entre les deux albums ?
Valentin : Oui ! Maintenant que tu le dis, ça me saute aux oreilles. Je pense que c'est un mélange de plusieurs choses. D'une part, les changements de nos goûts musicaux et les nombreuses découvertes qu'on a pu faire avec le temps, et d'autre part, la plus grande mise en commun de la composition et de l'écriture et une meilleure compréhension réciproque de nos sensibilités artistiques, de nos personnalités, de nos préférences de travail... Par exemple, pour ma part, quand j'ai commencé edgar déception au lycée, j'avais un rapport à la musique beaucoup plus intranquille qu'aujourd'hui. J'avais envie d'imiter les musiciens que j'admirais, d'exagérer toutes les intentions et d'en faire des caisses, de faire un peu la démonstration de mes skills aussi... Aujourd'hui, je ne suis plus attaché à ça, mais beaucoup plus à la sincérité, la justesse, et à la joie de créer de la musique ensemble. Toutes ces métamorphoses personnelles et du groupe nous ont fait diversifier notre son, nos influences, et écrire différemment. Je suis content en tous cas que cette évolution s'entende à l'écoute du disque !
Eva : Pour ma part, je dirais que c'est ce que je vise depuis le début, et qu'on a, au fur et à mesure, réussi à mieux accomplir, notamment parce que Valentin nous laisse faire plus de conneries maintenant.

Vous parliez d'un travail acharné pour la réalisation de ce nouvel album, c'était dans quel sens ? En termes de composition et d'idées, ou plutôt en termes d'arrangement et de façonnage ?
Eva : Un peu sur tous les aspects. Beaucoup d'allers retours sur la composition, par exemple le morceau "Ption" a eu plusieurs versions très différentes avant qu'on l'enregistre en studio, suite à quoi; on l'a encore entièrement modifiée (on la trouvait pas très bien) et on l'a ré-enregistrée. J'ai aussi mis plus de mon intimité dans les paroles de certains morceaux, donc ça a pour moi été plus éprouvant à écrire (d'autant plus qu'on a tout écrit à trois) et même parfois à jouer. Le procédé était très très long, on a enregistré Clown clown dead alors que Ption était déjà écrit, il y a du y avoir 3/4 ans entre l'écriture de Ption et sa sortie. L'enregistrement était aussi très difficile : je venais de déménager à Bordeaux et je faisais les allers retours le week-end pour enregistrer près de Paris puis je retournais au travail à Bordeaux, alors que j'étais encore en train de m'adapter à ma nouvelle vie et que j'étais pas dans une phase très stable. On s'est aussi rendus compte qu'on n'était pas arrivés au studio aussi prêt·e·s que ce qu'on aurait dû, ça a donc créé pas mal de stress supplémentaire. Heureusement, Alexis qui nous enregistrait au studio Claudio est dans le top 10 des meilleurs gars de France, donc il a aidé à ce qu'on arrive à avoir un album dont on est fièr·e·s (très très fière perso) et qu'on tienne le coup, même si pour ma part, c'était pas une période facile.
Valentin : Oui, il y a eu tout ça, et puis ensuite l'envie de faire événement de cette sortie avec des clips, une session live, pas mal de création de contenu pour les réseaux... pleins de choses pas forcément naturelles pour toustes les trois, qui demandent du temps... autoproduire ça en parallèle de nos activités de tournée, le travail ou les études par ailleurs, ça a été bien bien intense. C'était chouette aussi parce qu'on a essayé de tout s'approprier et d'être très créatif·ive·s pour que cette "promo" nous ressemble le plus possible. On est très fier·ère·s de tout cette sortie comme tu peux le lire.

Vous vous fixez des limites musicalement ?
Valentin : Musicalement, on fonctionne de façon assez cérébrale, c'est à dire que lorsque l'on empoigne nos instruments, on a le plus souvent passé beaucoup de temps à discuter, sans jouer de la musique, de ce à quoi on aimerait que le morceau ressemble (le ton, le "mood", les influences, etc...). Ça pourrait laisser penser que notre musique est très cadrée, mais en réalité ces échanges préalables dirigent la musique sans pour autant la borner. Donc il n'y a pas vraiment de limite, si ce n'est cette méthode, et aussi le fait qu'on aime penser les disques comme des ensembles cohérents.

J'ai constaté sur une vidéo que vous changiez tous d'instruments sur "Animals". C'est la seule chanson dans ce cas ?
Valentin : Non ! Sur le dernier disque, il y a également "Home sweet home" où on change de poste. Eva et moi jouons de la guitare et Tessa de la basse. Il y avait aussi un single un peu unique - "I saw your mom" - qu'on avait fabriqué pendant le confinement, à distance, où la formation n'a rien à voir avec le setup habituel.
Eva : Et "Le voisin et le serpent" où Valentin fait la guitare, je fais le synthé et Tessa le mélodica ! Dans l'ensemble, depuis Clown clown dead et surtout sur Ption, on essaye de diversifier les instruments, il y a pas mal plus de synthé sur Ption, il y a aussi de la trompette et de la scie musicale, les deux joués par Tessa.

edgar déception 2 Y'a-t-il un artiste ou un groupe dans lequel vous vous reconnaissez pleinement ?
Valentin : Pas tellement. J'ai l'impression qu'on forme ensemble un mélange de plein d'autres artistes et de nous-mêmes. Personnellement, il y a tellement de groupes et d'artistes que j'admire pour diverses raisons, auxquels je pense souvent (la force des textes de FEU, les premiers albums de Surf Curse, le magnétisme d'Oklou, et tous·tes les amixs qu'on s'est fait·e·s par la musique)... mais je suis content qu'aucun·e d'entre elleux ne soient LA référence absolue et qu'on cultive notre singularité, et une certaine distance vis-à-vis de ces influences.
Eva : Pareil que Valentin, Ption a été le mélange de beaucoup de nos influences, mais on a pas un ou une artiste qui nous a guidé tout du long de l'album, c'est vraiment plus chanson par chanson. Ça fait des mois que je pense faire une playlist des chansons qui nous ont influencées et je procrastine ça comme une boss.

Vos pochettes sont souvent des illustrations ? L'un de vous trois est illustrateur ?
Valentin : Tessa est une artiste-illustratrice-animatrice (au sens où elle réalise des vidéos/films d'animation), mais ce n'est pas elle qui a fait les pochettes de nos albums - bien qu'elle a créé plein d'autres visuels pour le groupe. C'est son ami Alexandre Gras (fish_inablender sur Insta) qui a fait les belles peintures de Décès... et Ption ! Merci à lui ! Eva a aussi largement contribué en termes de créations visuelles pour edgar déception.
Eva : J'ai fait le clip de Clown clown dead. Je vous en supplie, allez le voir ! Et je fais aussi des affiches de tournée, je contribue pour le merch, des trucs comme ça. Je suis pas illustratrice, mais ça m'amuse bien de faire ça, et Lucas nous a fait le dernier t-shirt.

Votre musique évoque l'enfance, l'adolescence, la jeunesse insouciante. Vous semblez avoir été beaucoup marqué par cette période ? Est-ce qu'edgar déception va grandir un jour ?
Eva : Toute la musique qu'on a sortie a été écrite quand on avait environ 20 ans max, donc c'est plus qu'on était dans cette période plutôt que marqué·e·s par cette période, je pense que notre musique évolue avec nous !
Valentin : Can't wait to faire de la musique de pépé.

C'est quoi le profil de la personne qui va à vos concerts ? Des curieux ? Un public 100% indé ? Des gens de votre génération ?
Eva : Déjà, le public qui vient à nos concerts, comme celui de beaucoup de groupes indés, dépend plus de l'orga et du lieu que de nous ! Concernant le public qui nous suit, c'est assez varié, beaucoup de musicien·ne·s de notre âge, beaucoup d'étudiant·e·s en art et de darons cinquantenaires. Dans tous les cas, aussi bateau que ce soit de dire ça, quand des gens nous suivent et viennent nous voir plusieurs fois, connaissent nos albums, etc, c'est toujours un plaisir de malade.

Ce serait quoi votre plus grosse déception concernant le groupe, hormis une séparation ?
Eva : Très honnêtement, on a un peu accompli ce que je voulais accomplir. Même si c'est pas énorme, on est toujours allé·e·s jusqu'au bout de ce qu'on voulait faire. On a sorti notre dernier album dans les règles de l'art, on a fait une release à la Boule Noire totalement autoproduite qui était un des moments les plus merveilleux de ma vie. J'ai accepté que ça suffirait jamais à gagner ma vie, donc pour moi, c'est que du bonus.
Valentin : Je rejoins totalement Eva. J'ai fait le deuil de tirer une subsistance uniquement par ma musique car je ne suis plus vraiment prêt à faire certaines des concessions que ça nécessite ni à jouer le jeu qu'il faut pour que ça arrive. Si séparation il y a, je crois qu'on saura en faire quelque chose de pas décevant, voire même une belle fête.

Selon vous, quel serait le plus gros mensonge qui pourrait-être balancé sur edgar déception ?
Eva : Y'en a deux qui courent, dont un qu'on contribue à perpétuer, donc je vais rétablir la vérité ici : on écoute pas du tout les groupes des 90s que tout le monde pense qu'on écoute, et Edgar le poisson est mort quand on existait déjà ! (effet Mandela...)

J'imagine que ce n'est pas votre gagne-pain, vous faites quoi dans la vie ?
Valentin : Je suis chargé de diffusion et de production pour une compagnie de spectacles musicaux jazz et autres (Collectif Surnatural / Surnatural Orchestra : https://www.surnaturalorchestra.com) depuis janvier 2024 et organisateur du festival La Connexion à Blois depuis 2021.
Eva : Moi, je suis prof de musique, prof de guitare (et un peu ukulele/piano) à domicile et j'ai commencé des cours d'éveil musical en groupe chez moi cette année, c'est trop trop bien. Tessa est en reprise d'études, Lucas est pro player sur Age Of (il ment, mais c'est ce qu'il m'a dit de mettre)

edgar déception 3 Vous êtes parisiens, vous ne trouvez pas que c'est plus galère de trouver des concerts à
Paris qu'en Province ?

Eva : Quand on débutait en 2017, on faisait un max de concerts à Paris, on en faisait souvent deux par mois (à la Mécanique Ondulatoire, Espace B, Pointe Lafayette, Zorba...), on faisait tout ce qu'on nous proposait honnêtement, ça roulait tout seul. Maintenant, quand on joue à Paris, on se focus sur des dates cools, ou bien des événements chouettes qu'on nous propose, ou des grosses dates qu'on organise, comme les releases. Du coup, c'est pas le même type de dates, mais on s'en sort d'une manière qui nous plait beaucoup !
Valentin : Avec le temps, on a eu la chance de se retrouver entouré·e·s de pleins de personnes très déterminé·e·s à faire vivre la musique indé à Paris et partout ailleurs en France, et étant nous mêmes très acharné·e·s, on finit toujours par réussir à trouver des opportunités de concert. Mais il faut bien le dire, à Paris comme dans de nombreuses villes, il y a une forme d'étau qui se resserre. Des lieux ferment chaque année, pour des raisons économiques, pour des raisons de voisinage et de gentrification, pour des raisons politiques aussi. Il y a les lieux conventionnés / subventionnés qui voient leurs financements public baisser, et donc qui sont contraints à rendre leur activité plus "commerciale", c'est à dire à privilégier les noms qui garantissent une forte fréquentation du public et à diminuer leur activité en faveur de la découverte, l'émergence et les prises de risques artistiques. Il y a tous les lieux plus indépendants et marginaux qui sont "sans filet", qui reposent souvent en (grande) partie sur du bénévolat et de l'huile de coude, qui du jour au lendemain peuvent se retrouver face à des charges financières insurmontables, qui doivent alors se tourner vers la privatisation pour subsister. À force de barboter dans divers milieux musicaux, je me rends compte qu'on a de la chance de jouer autant, pleins de musicien·enne·s sont en dèche de chez dèche de concerts. La situation paraît criante à Paris, mais c'est répandu partout en France. Ça paraît pessimiste, mais je précise aussi que je garde une grande foi en la capacité d'auto-organisation des artistes de tous les horizons musicaux underground qui cultivent un sens aigu de la débrouille et savent toujours se créer des lieux, des fêtes, de la joie. En tournée, on découvre toujours une multitude de nouveaux gens et de nouveaux lieux improbables où ça foisonne de tous les côtés.

Maintenant que vous avez un peu de bouteille, quels conseils pourriez-vous apporter à des jeunes musiciens qui souhaiteraient monter un groupe de rock ? Les erreurs à ne pas faire par exemple...
Eva : Pour moi, le plus important est d'avoir une image réaliste de ce qui t'attend, savoir que parfois tu vas être mal payé pour jouer devant 4 personnes qui t'écoutent pas, puis dormir à deux sur un clic clac trop petit après avoir fait 5h de route. Parfois, ça va être marrant, et parfois, ça va faire mal. Si tu le fais, c'est vraiment parce que tu kiffes ça parce que très très peu arrivent à en vivre. Fais le avec des gens que tu peux assez supporter pour rester collé·e à eux des jours, dormir avec, être en voiture des heures etc... Faut que le curseur le plus important soit le plaisir, et la réussite vient après. Va à beaucoup de concerts pour voir à quoi ça ressemble et pour rencontrer un max de monde, c'est comme ça qu'on a fait pour trouver autant de concerts sur les premières années.
Valentin : Je dirais qu'il faut se soucier premièrement et en permanence du sens que tu y trouves et de la joie que ça apporte à toi et à la bande avec qui tu fais cette musique. Pour moi, il ne faut pas mesurer la "réussite" à l'aune du nombre de spectateurs, à la "croissance" du projet, à son économie... car sinon, il y a une forte probabilité d'être assez déçu. Il faut s'entourer de gens avec qui on aime passer (beaucoup) de temps et partager une certaine intimité, avec qui les attentes se rejoignent...

Allez, dernière question, quelles sont les projets/échéances du groupe à court/moyen/long terme ?
Eva : Là, on kiffe juste de pouvoir tourner sur Ption avec Lucas, on a pas mal de dates à venir, notre première tournée en Europe prévue en février/mars, on prend le temps et on profite de tout le taf qu'on a fait ces dernières années pour sortir l'album !