earth_thrones_and_dominions.jpg Phase 3 : Thrones and dominions est un bon album, tout ce qu'il y a de plus honnête et d'inspiré, mais il souffre du syndrome dit du "petit frère timide et effacé" (sic), pathologie assez répandue dans le paysage musicale (citons par exemple Ruth is stranger than Richard, suivant Rock bottom de Robert Wyatt, In the wake of Poseidon, suivant In the court of the Crimson King de King Crimson, ou encore Coltrane Jazz, venant après le Giant steps de John Coltrane). En effet, il fait partie de ces albums bien sympas mais passés inaperçus ou jetés aux oubliettes, la faute à un grand frère trop grand, trop voyant, trop charismatique, en l'occurrence le maintenant culte Earth 2 : Special low frequency version.

Pourtant Dylan Carlson partait avec les meilleurs intentions possibles, soient faire évoluer sa créature et ne pas refaire un Earth 2 deux (ah ah... hum), ce qui aurait bien évidemment été complètement stérile, étant donné la particularité de la musique ici présente. Exit donc Dave Harwell et bonjour à Tommy Hansen et Ian Dickson (tous deux en soutien aux grattes). L'heure est au changement, et celui-ci apparaît très clairement dès la première piste "Harvey", où les mélodies des trois guitares s'entrelacent pour nous offrir une jolie et brève intro (2'55s seulement !!), certes sursaturée et blindée de larsens, mais bien plus aérée et aérienne que tout ce dont nous avions eu droit jusqu'à présent. Puis vient "Tibetian quaaludes", chanson qui reprend la formule de "Ouroboros" et "Seven angels", un riff hypnotique répété jusqu'à plus soif et qui se noie progressivement dans un bourdonnement continu de disto. Seulement, là où les morceaux sus-cités misaient tout leur effet sur un étouffant manteau de basses fréquence en peau de mammouth, on est frappé ici par la relative absence de basses. Le son de la disto est plus orienté vers les médiums et les thèmes des riffs paraissent plus apaisés qu'inquiétants. En effet, Phase 3 est dans son ensemble beaucoup plus calme et moins torturé que ses aînés. Il est relaxant et s'écoute bien tranquillement, sans non plus tenir en haleine de bout en bout. On se surprend à y trouver ça et là des instants rock, annonçant la transition rock qui viendra avec l'album suivant, comme par exemple les sympathiques "Song 4 " et "Song 6 (chime)" avec leurs riffs très 70's (passés à la moulinette drone hein, c'est pas Led Zep non plus).

Venons-en maintenant au seul petit bémol de cet album : "Phase 3 - Agni detonating over the thar desert", un gros "scrrrrchssschsc" sous phaser qui aurait pu faire un intemède reposant si il avait duré un peu moins de 12 minutes (!!!). "T'as qu'à appuyer sur next si t'es pas content !", me direz-vous. C'est ce que je m'efforce de faire, mais ça me contrarie. En effet, premièrement je suis un grand flemmard par nature, et de plus cette piste me coupe surtout complètement dans mon trip en s'incrustant juste pile-poil entre les deux morceaux de bravoure de cet album, "Site specific carniverous occurrence" et "Thrones and dominions". Le premier est une espèce de long jam psychédélique et rituel. A l'habituel drone de Carlson viennent se greffer une guitare claire minimaliste, délivrant au goutte-à-goutte ses notes cristallines et angéliques, ainsi que des percussions tribale doublée d'une batterie aux pulsions free et souffrant d'arythmie aiguë. L'effet est du meilleur goût et renoue quelque peu avec les vibrations mystiques des précédents efforts de Earth. Quant à "Thrones and Dominions", elle commence par une douce et envoûtante montée de feedbacks et larsens (faisant irrémédiablement penser au sublime "Feedbackers" des japonais de Boris) pour finalement voir débarquer vers 7minutes un lointain et aérien solo (et oui, un solo !) de guitare qui s'étendra sur les 7 minutes restantes. Ces deux pistes sont le témoignage flagrant de l'amour de Carlson pour le psychédélisme de années 60, le solo et l'ambiance de la dernière n'étant d'ailleurs pas sans rappeler "The end" des The Doors (de loin dans le brouillard, je vous l'accorde.).
En définitive, ce Phase 3 est bon, très bon même, mais il n'atteint pas les sommets de ses prédécesseurs, but qu'il semblait pourtant s'être fixé. Les réactions du publique et des critiques à l'époque seront sans appel (un poli mais embarrassé "mouais..."), et cet échec tout relatif incitera Carlson par la suite à toujours adopter une attitude des plus humble, traçant son petit bonhomme de chemin selon l'envie et l'inspiration du moment, tout en gardant une intégrité à toute épreuve.