Vulves assassines Vulves assassines Comment on en vient à développer une discothèque féministe ?
On est plusieurs à travailler sur le projet. On a eu l'idée et elle a émergé en 2019. Puis, petit à petit, on a avancé dessus, on a introduit ce projet-là dans le projet artistique et culturel de la structure. Donc il est maintenant partie prenante, on va dire, de toutes les activités qu'on mène à La Tannerie. C'est une logique de centre de ressources. Ce qui fait partie des missions des SMAC.

C'est féministe, l'objectif est d'avoir des disques d'autrices, compositrices et artistes féminines...
Exactement. En fait, le constat qu'on a fait, c'est qu'une des façons de donner de la visibilité à la présence des femmes dans la musique, et notamment dans son histoire, et ce, depuis très longtemps, c'est de montrer les œuvres qui ont été créées par les femmes. La musique a cette possibilité de pouvoir être écoutée via des enregistrements. Il n'y a pas que le live qui existe, même si par exemple dans un lieu de concert comme La Tannerie, ce qui nous préoccupe en premier chef, c'est le live. Mais en même temps, la musique s'écoute aussi grâce à des enregistrements. Et on s'est dit qu'on pouvait parler de la présence des femmes à travers tout ce qui a été produit comme enregistrements avec des compositrices, des musiciennes, des autrices et puis des productrices aussi, puisque notamment sur les musiques les plus récentes, il y a un enjeu énorme sur la production en elle même. Si tu prends Beyoncé ou d'autres artistes de la scène pop internationale comme Taylor Swift, elles produisent absolument tout. Elles ont une maîtrise totale sur ce qu'elles enregistrent. Donc il y a un enjeu aussi sur les productrices. Et l'idée, c'est donc de donner cette visibilité à travers tout ce qui a été fait en terme d'enregistrements.

Là, on parle d'artistes contemporains d'aujourd'hui, mais il y a aussi une volonté de remonter un peu dans l'histoire. Tu donnes deux exemples d'artistes importantes, mais les femmes ont mis un moment avant d'être reconnues. Et il y a justement cette volonté d'aller voir dans le passé...
Il y a une dimension mémorielle et matrimoniale, c'est à dire de montrer qu'il y a eu une existence des femmes tout au long de l'histoire de la musique. Et ce qui est important, c'est d'aller chercher justement des musiciennes ou des compositrices qui ont été souvent ignorées ou qui ont eu un succès à un moment donné et qu'on a ensuite soit complètement oubliées, soit vraiment effacées de l'histoire. Et ça part des logiques qu'on connaît maintenant, parce qu'il y a eu un gros travail universitaire qui a été fait autour justement de cette façon d'invisibiliser les femmes dans le monde des arts, mais aussi dans le monde global, dans tous les secteurs d'activité, puisque si on regarde la littérature, le cinéma, c'est exactement pareil, la médecine.... Il y a eu plein de découvertes qui ont été faites par des femmes et qui ont été soit récupérées par un homme, soit qui ont été en fait occultées pendant un certain temps. Et puis, une deuxième personne est arrivée en s'inspirant du travail qu'avait fait une femme et c'est un homme... comme par hasard.

Mais j'ai un trou de mémoire, à l'époque, B.B. King avait son pendant féminin dans les années 50 qu'on a un peu éclipsé aujourd'hui... Big Mama Thornton. C'est ça ?
Exactement.

Donc voilà, c'est un exemple. Moi, je suis fan de blues...
Sur le rock'n'roll, il y a aussi Chuck Berry qui dit que "jouer de la guitare de cette façon-là, je l'ai appris en écoutant Sister Rosetta Tharpe". C'est une musicienne incroyable et qui jouait de la guitare de façon complètement folle. Quand on écoute les premiers morceaux des années 50 de Sister Rosetta Tharpe, il y a des morceaux de rock n roll purs et durs ... En fait, c'est Sister Rosetta Tharpe qui a inventé Chuck Berry ou Little Richard. Si on regarde et qu'on creuse un peu, on se rend compte que les femmes, elles ont été là à des moments hyper déterminants. Ça a été vrai dans le blues aussi. Si on reste sur les musiques populaires, puisque vraiment les premières artistes qui ont vraiment été importantes dans le blues, ça a été des femmes. Le premier enregistrement de blues, c'est une femme qui l'a fait avec un morceau à elle. Quand on sait l'importance que va avoir le blues dans tout ce qu'on connaît maintenant comme musique... tout est venu en fait de la création féminine, alors qu'on n'a pas du tout cette impression là. A priori, on a l'impression que c'est essentiellement des hommes qui ont inventé tout un tas de trucs musicalement depuis des siècles.

On ne va pas refaire l'histoire de la relation homme/femme, l'époque change aussi... Tu parlais de Beyoncé, des productrices, aujourd'hui ça change. Il y a le mouvement More Women on Stage en France. Il y a encore du chemin, mais les choses évoluent. À l'époque, les logiques masculinistes pouvaient s'imposer, ce n'est plus possible...
Ouais, et puis parce que c'était difficile de le vivre pour une femme, véritablement. Il y a cette réalité là, les femmes ont quand même créé malgré les difficultés, malgré le fait que ce n'était pas leur place a priori. Mais en même temps, ce qui est resté dans dans l'esprit de beaucoup de gens, et certainement sans méchanceté, c'est de se dire que les femmes n'ont pas été présentes parce qu'elles ne pouvaient pas l'être, parce qu'on leur interdisait de le faire, parce que c'était trop difficile pour elles, parce que il y avait que les hommes qui avaient du temps pour ça...

point mort point mort La Tannerie a organisé une exposition au conservatoire avec une conférence sur les compositrices dans l'histoire. L'aspect social de la musique pour les femmes était évoqué, soit elles étaient issues de familles bourgeoises où elles étaient formées aux arts, soit elles étaient issues de familles d'artistes et de musiciens. C'est bien mis en avant, mais qu'après c'était plus culturel, mais qu'il n'y avait pas de finalité à en vivre ou à développer cet art là à cette époque là, et seules quelques unes ont réussi à marquer l'histoire malgré tout...
Exactement, elles arrivaient à s'extirper, à se rebeller, on va dire plus ou moins par rapport aux normes sociales effectivement qui leur étaient imposées. Et en fait, le travail qu'on a envie de faire, c'est de parler de tout ça, de tout ce qui s'est passé, de mettre en lumière la réalité et d'essayer de retrouver les traces historiques justement de la présence des femmes. Et on s'est dit que le faire à travers les disques et les enregistrements, c'était une super belle façon de le faire. Et au départ, quand on a commencé à réfléchir à ce projet là, on s'est dit non, mais ça, il y en a déjà qui l'ont fait. Il doit exister quelque part déjà une, deux, trois, dix discothèques féministes ou en tout cas lieux qui recueillent des enregistrements d'artistes féminines... Et en réalité, non, tous les fonds qui existent actuellement et qu'on a pu explorer un petit peu, parce qu'il y en a beaucoup qui sont accessibles sur le net ou avec qui on a pu avoir des échanges, ils nous ont bien confirmé qu'ils n'avaient pas de logique de classement de leurs fonds via l'entrée du genre. Donc si on veut chercher les compositeurs, les compositrices ou les autrices ou les musiciennes de telle époque dans leur fonds de disque, on ne peut tout bêtement pas. C'est super dommage. On devrait aller fouiner dedans pendant des heures ...

Aujourd'hui, on trouve combien de disques dans la discothèque?
Là, on est autour de 4000. 4000 pièces qui sont dans le fonds.

Et comment on recueille 4000 pièces ? Ça commence à faire pas mal !
Ça commence à faire pas mal ! Il y a une partie qu'on a récupéré il y a déjà assez longtemps à La Tannerie. C'est un fonds qui appartient à la salle qui venait d'une des médiathèques de Bourg en Bresse. La médiathèque Vailland qui avait fait le vide dans ses vinyles il y a une bonne dizaine d'années. On avait récupéré un bon millier de vinyles dans lequel il n'y avait pas que des musiciennes et des compositrices, mais il y avait quand même une bonne matière. Ensuite, on a petit à petit, depuis 2019, fait des achats spécifiques à La Tannerie. Alors pour des petits budgets pour l'instant, mais l'idée c'est de trouver justement des moyens pour développer cette partie-là. Et puis après, il y a des personnes qui sont très proches de la salle qui apportent leurs collections privées dans le fonds. C'est de toute façon une des façons d'alimenter des fonds de collections comme ce centre de ressources. Et du coup, on va essayer de développer aussi des partenariats avec des gens qui sont des collectionneurs de disques. Ils pourraient nous amener des pièces qu'on pourrait présenter à l'occasion d'une exposition autour de telle esthétique ou de telle période de l'histoire.

Il y a des collaborations qui sont opérationnelles ?
On est déjà en contact avec la bibliothèque de la Part-Dieu à Lyon, on est sur une logique de travail en partenariat. On n'a encore pas monté de véritables projets ensemble. Mais l'idée est là, on va avancer là dessus. Bien évidemment, on a envie de voir se développer ce type de liens, soit avec des endroits qui ont des fonds, ce qui est le cas de la Part-Dieu, mais ça peut être la BNF avec qui on aura certainement des contacts d'ici peu, ça peut être aussi Radio France.... Ensuite, il y a aussi une connexion avec les labels de disques actuels qui sortent des artistes en permanence et qui ont des catalogues et des fonds de catalogue très intéressants, on pourrait aussi travailler avec eux pour alimenter le fonds.

Donc c'est vraiment l'idée d'un fonds pour un chercheur, quelqu'un qui s'intéresserait à des artistes féminines et qui pourrait trouver à la Tannerie l'ensemble des références à travers l'histoire, avec cette notion d'enregistrement...
Exactement. L'idée, en fait, c'est que le fonds dont on dispose à La Tannerie, petit à petit, soit complété. On ne pourra jamais être bien évidemment exhaustif, c'est à dire avoir absolument tout ce qui s'est fait. L'idée, c'est d'avoir quelque chose de représentatif de la présence des femmes, on va dire dans toutes les esthétiques musicales, en essayant de couvrir un maximum d'époques et aussi de territoires, puisqu'on ne veut pas se limiter à la France ou l'Europe ou la musique occidentale. L'idée, c'est vraiment de réfléchir globalement sur le développement de la musique sur toute la planète, comment il s'est fait à travers les créations féminines et on sait qu'on peut trouver relativement facilement grâce à Internet. Ça a des vertus, on peut trouver quelles sont les artistes qui peuvent être intéressantes ou importantes de telle période ou de tel territoire. Et l'idée est de constituer une espèce de petit comité scientifique. C'est un grand mot, mais pour dire des personnes qui sont un peu qualifiées dans tel type de musique sur telle époque et qui seraient là pour nous orienter sur quels sont les achats qui seraient intéressants à opérer ou à quel endroit. Il y a un fonds qui existe et dans lequel on peut peut-être aller trouver des choses incroyables.

Cool ! C'est un beau projet !
C'est un projet hyper hyper stimulant qui est assez génial ! Ouais, carrément. Ce qui nous permet aussi d'avancer, c'est l'intérêt autour de ce projet que ce soit du côté du ministère de la Culture, que ce soit du côté du CNM, de partenaires avec qui on a travaillé par exemple, comme sur le partenariat avec le Conservatoire, vu qu'on a travaillé avec un centre qui est spécialisé sur les compositrices en musique classique qui s'appelle "Présences compositrices". Le travail qu'on est capable de faire en lien avec eux est super intéressant. On va certainement être partenaires sur le fait d'alimenter leur base qui est une base super importante autour des compositrices. Sur la partie des références discographiques, en fait, on va leur amener de la matière sur le projet.

Foxy ladies Foxy ladies Je présume que sur certaines époques, on sait que ça existe, mais de là à trouver l'enregistrement...
Il faut savoir où aller chercher l'info. On a un peu de compétence là dedans, donc on va y arriver. On peut aussi citer le fait qu'on a une marraine pour cette discothèque féministe ! C'est Virginie Despentes, elle est passionnée de musique depuis toujours, on a des vrais contacts depuis très longtemps, notamment amicaux. Donc, quand elle a été informée du développement de ce projet là, elle a été super emballée et elle s'est proposée pour être marraine. Ce n'est pas rien d'avoir quelqu'un qui a une telle reconnaissance médiatique.

Tu as évoqué "Présences compositrices", j'ai trouvé vraiment intéressant cette conférence. Je ne suis pas allé voir l'exposition, mais cette collaboration avec Paroles de compositrice avec le Conservatoire et la Tannerie, entre la conférence à la Tannerie et l'exposition au conservatoire sur les compositrices avec des visites guidées, c'était une belle idée.
J'étas assez aussi heureux de la façon dont ça s'est passé. Le Conservatoire s'est super bien impliqué. Il y a eu beaucoup de gens qui ont vu l'expo, les visites guidées. Il y a eu entre 5 et 600 personnes. C'est un vrai bon succès. Même la conférence à la Tannerie, on ne s'attendait pas à avoir autant de autant de monde. Pour une conférence, on n'a pas l'habitude, c'était un franc succès.

On est moins dans le milieu de la musique classique, mais de voir l'histoire de ce mouvement musical depuis 300 ou 400 ans et de voir le rapport des femmes dans la musique, c'est intéressant avec les histoire de religion, d'instruments qui provoquent la séduction... J'ai appris que les premiers violons dans les opéras, c'était les années 50 !
Oui, c'est intéressant de se rendre compte que les vraies évolutions, elles ne sont pas si vieilles que ça.

Oui, c'est l'après-guerre.
Les choses ont bougé.... Et ça c'est positif et important de le relever aussi. Il y a eu de vraies avancées. On espère que la période actuelle ne marquera pas un retour en arrière. Avec le nombre de personnes qui arrivent aux manettes de nombre de gouvernements, d'états, de régions, de tout un tas d'institutions politiques et qui ont une vision quand même un peu surannée de la place des femmes et de l'importance de leur laisser une place à égalité avec les hommes... On espère que ce ne sera pas un retour en arrière dans les mois ou années qui viennent... Il va falloir s'accrocher un peu, certainement...