J'ai découvert et commencé à apprécier le black metal avec les productions des Acteurs de l'Ombre (LADLO pour les intimes). C'était donc pour moi tout naturel que de solliciter le président de ce label associatif pour qu'il nous parle de ce courant musical et de son association. Vous pourrez compléter cette interview dans le dernier tome sur le black metal de Pierre Avril (interview dans ce numéro) en lisant celle qu'il a rédigée.
Bonjour, Gérald. Quel est ton rôle chez Les Acteurs de L'Ombre (LADLO) ?
Je suis le manager du label et président de l'association encadrant son statut juridique. Mon rôle consiste à avoir une vision globale de son activité, à impulser la dynamique générale et les projets divers. Je garde un regard sur les prises de décisions et le bon fonctionnement des différents pôles constituant le label tout en m'assurant du bien être de tous. Je suis dans un certain sens le chef d'orchestre et responsable légal de tout ce qui s'y passe. Je dois aussi veiller à maintenir l'harmonie dans l'équipe et une belle dynamique dans l'émulation collective. Je suis donc l'interlocuteur principal des membres du label, et de la plupart de nos prestataires et partenaires, mais aussi de nos groupes avec lesquels je m'accorde sur les deals et l'évolution de notre collaboration au fur et à mesure des années.
Peux-tu te présenter et nous raconter ton parcours ?
Je suis enseignant en collège et fan de metal depuis mes 12 ans. J'ai débuté mon investissement dans le milieu musical underground en 1996 avec un groupe marseillais de black metal médiéval nommé In The Mist. Puis, de 1998 à 2001, j'ai officié dans Atropos, un groupe de heavy black avec lequel nous avons sorti une démo chez Chanteloup Créations et un mini CD. Mon aventure avec Funerarium débuta suite au split d'Atropos. Nous avons sorti un album sur le label canadien Great White North Records, puis enregistré un deuxième album qui n'a jamais vu le jour suite à notre split en 2005. Enfin, en 2005, j'ai pris le micro dans le groupe francilien de pagan black metal Wargasm que j'ai quitté en 2007. En parallèle, l'association Les Acteurs de L'Ombre fut créée en 2001 avec des amis lorsque je vivais encore sur Marseille, et pour laquelle j'ai développé les activités de webzine et d'organisation de concerts et festivals (Black Metal Is Rising, Cernunnos Festival pour les principaux) lorsque je suis arrivé sur Paris en 2003. Ce n'est qu'en 2009 que j'ai créé le label Les Acteurs De L'Ombre Productions, souvent appelé LADLO Prod, et lancé le label suite à une mutation professionnelle qui m'obligea à céder la présidence de la première association.
Peux-tu nous dire ce qu'est Les Acteurs de l'Ombre Productions ?
Les Acteurs de l'Ombre Productions est avant tout une aventure humaine incroyable nous permettant de participer à notre échelle à soutenir l'underground et de nous exprimer en toute liberté au travers de divers projets parallèles au label. Aucun de nous n'est salarié, toutes les recettes sont réinvesties dans le label. Bien évidemment, son activité principale réside à faire vivre le label. Il a pour but de découvrir les nouveaux talents du metal extrême en majorité français, les accompagner dans leur développement et les aider à faire connaître leurs groupes.
Notre engagement peut varier suivant les besoins des groupes, mais au minimum nous prenons en charge la fabrication des supports phonographiques et du merchandising, la distribution physique et digitale, la promotion et l'organisation de quelques concerts. Suivant le type de contrat, nous pouvons aussi financer la production, l'artwork ou des clips. D'une manière générale, nous mettons au service des groupes nos compétences et notre réseau. Nous avons un vrai rôle d'accompagnement, cela peut aller de la direction artistique jusqu'à comment créer son association. Nous pouvons les mettre en relation avec des tourneurs, graphistes, studios, vidéastes avec lesquels nous avons l'habitude de travailler ou nous pouvons nous charger nous-même de certaines taches.
Combien faites-vous pour faire vivre l'association ?
Développée de manière misanthrope les premières années, l'équipe s'est étoffée petit à petit pour compter aujourd'hui une trentaine de bénévoles. Il est difficile de gérer une activité aussi diversifiée qu'un label associatif et avec des interlocuteurs et prestataires professionnels en plus de son propre boulot, famille, occupations, alors qu'il n'est qu'une passion... De ce fait, tout le monde n'a pas forcément plusieurs heures par jour à consacrer au label. Cela nous oblige à être nombreux, très organisés et à sectoriser tous les domaines et missions. Nous devons sans arrêt nous adapter à nos contraintes personnelles, transmettre les protocoles aux bénévoles remplaçant ceux qui n'ont plus le temps de s'engager, tout en essayant de toujours parfaire notre organisation. Certains bénévoles interviennent d'ailleurs dans différents pôles du label. Celui de la promotion implique un tiers de l'équipe. Les autres pôles d'activités sont les suivants : la vidéo, le graphisme, la distribution, la traduction, la comptabilité, l'administratif, le webmastering, l'organisation de concerts, la tenue de stands ainsi que la gestion de notre communauté. En outre, il y a certaines missions que nous externalisons en faisant appel à des prestataires, telle qu'une agence de promotion ou encore un service logistique de gestion de nos stocks et expéditions de nos commandes.
Les Acteurs de L'Ombre est reconnu pour la qualité de ses productions, comment choisissez vous les groupes que vous produisez ?
Pour avoir une signature sur LADLO, le groupe doit avant tout plaire à l'équipe. Nous avons des goûts variés et chacun a son mot à dire. Comme tu peux le voir sur notre roster, nos groupes, bien qu'évoluant dans l'univers du black metal, ont tous une identité propre et une approche différente du style.
Il y a beaucoup de critères à prendre en compte, parmi lesquels :
* La cohérence avec notre roster
* Une musique de qualité et avec de la personnalité
* Un concept fort au niveau des paroles et l'univers graphique
* Du sérieux avec une ambition et une vision développement au moins à moyen terme
* Un bon feeling avec le groupe, une envie de progresser, à l'écoute des conseils et disponible pour les besoins promotionnels
* La capacité de se produire en live et si possible en proposant une scénographie avec une imagerie forte
* La volonté de s'entourer de personnes compétentes si ce n'est pas déjà le cas : techniciens son et lumière, manager, agence de booking...
Quelles sont les sorties plus marquantes à ton goût ?
Je suis très fier de chacune de nos sorties, car elles sont toutes un coup de cœur. Vacuum, le premier album de Pensées Nocturnes marque la création du label et en ce sens, il a une grande importance pour nous, d'autant plus que nous travaillons encore aujourd'hui avec le groupe. D'autres albums nous ont légitimé comme précurseur dans certains styles en France comme celui de Paramnesia avec son cascadian black metal, ou encore Al azif de The Great Old Ones et son post black metal. Je pense naturellement aux deux premiers albums de Regarde Les Hommes Tomber et le Tekeli li de The Great Old Ones, et qui nous ont permis de franchir un cap en terme de notoriété. Les groupes comme nous, partions de pas grand chose, nous avons évolué ensemble. Notre collaboration avec Au-dessus et son End of chapter a été aussi un booster au niveau européen, même si pendant longtemps les gens pensaient qu'il s'agissait d'un groupe français. Je pense également à Darkenhold et Aorlhac qui sont aussi des fers de lance chez nous dans le style black metal épique et médiéval, et nous ayant permis, quelque part, de nous détacher un peu de cette image de label de post black metal qui nous collait à la peau. Et comment ne pas évoquer notre collaboration avec le groupe culte Seth pour lequel nous avons sorti un album live somptueux de leur mythique Les blessures de l'âme, ainsi qu'une box tape de leur avant dernier album La morsure du Christ ? Je pourrais également citer le superbe album de Griffon sorti en 2024 ou encore Houle qui marque la progression en terme de notoriété la plus fulgurante depuis la création du label. Mais, je pourrais, en réalité, te parler de chacun de nos albums comme ayant marqués le label, ou ses membres, pour diverses raisons.
As-tu des regrets de groupes que vous n'avez pas réussi à accompagner ou à signer ?
Il est difficile de regretter, en quelque sorte, ce que nous sommes et les moyens qui nous limitent indépendamment de notre volonté. Nous savons quelle est notre place, en tant que découvreur de talent, et petit maillon de la chaîne. Chacun joue son rôle dans ce microcosme à l'équilibre précaire. En outre, la scène sursaturée offre un nombre innombrables de formations de qualité dont peu auront la chance d'être signées. Elles resteront de toute façon invisibles au milieu de milliers d'autres et leurs notoriétés ne dépasseront pas les frontières de leurs propres pays et des fois même, leur région. Il est bien difficile de buzzer aujourd'hui, et peu ont la chance d'y arriver.
En terme de signature, beaucoup de groupes que nous avons refusés ou pas réussis à signer se sont retrouvés sur des labels plus ou moins importants que le nôtre. La plupart ont eu une carrière très modeste, voire pas du tout, mais je pourrais notamment citer le premier album Gaerea pour lequel notre proposition n'a logiquement pas fait le poids face à celle de Season Of Mist, ou encore la réédition du premier album d'Oranssi Pazuzu pour laquelle le paiement des droits de reproduction mécanique me paraissaient trop élevé à l'époque. Nos moyens et outils d'accompagnement au développement artistique étant ce qu'ils sont, Regarde Les Hommes Tomber et The Great Old Ones ont naturellement choisi de poursuivre leur aventure à partir de leur 3ème album avec Season Of Mist qui leur a permis de franchir des étapes qui n'étaient peut-être pas à notre portée. Je reconnais avoir eu un petit pincement au cœur la première fois qu'un groupe nous a quittés, puis on est vite rattrapé par la réalité. Nous ne sommes pas là pour empêcher les groupes de progresser, mais tout le contraire, nous ne sommes qu'un tremplin et nous devons nous montrer satisfaits et fiers de l'avoir été.
Vous organisez aussi des soirées concerts, cela doit être énergivore ?
Énergivore ? C'est peu de le dire... LADLO est pour moi un sacerdoce. J'y passe au moins autant de temps que le métier qui me faire vivre, et souvent plus. Chaque groupe y va de sa petite requête en me demandant, entre autres, d'organiser une release party pour la sortie de leur album. Il m'est difficile de dire non. En parallèle, je suis régulièrement à l'initiative, ou au moins dans l'équipe de direction, de grandes fêtes thématiques interculturelles et participatives rassemblant plusieurs centaines de personnes telles que Les Feux de Beltane, Satanas Ebrietas Conventus, LADLO Fest, LADLO In Paris, Rituel Noir... Et avant cela, j'ai monté des festivals au nom du Cernunnos Pagan Fest, Black Metal Is Rising, Doom Over Paris, Nordic Black Mass. Cela représente plus d'une trentaine d'éditions en tout depuis 2004, année du premier BMIR. J'ai toujours plusieurs projets sur le feu en parallèle des nombreuses sorties et affaires courantes pour gérer le label.
Vous êtes régulièrement présents dans les grands rendez-vous du metal en France, cela doit être satisfaisant d'avoir un bon accueil des programmateurs ?
Nous sommes présents physiquement sur les grands rendez-vous tels que le Motocultor et le Hellfest en y tenant des stands depuis 2012, et dans des festivals comme le Tyrant Fest et le Muscadeath ou d'autres. Outre les stands, et la programmation de nos groupes à leurs affiches, nous y retrouvons notre communauté "La Nuée des Ombres " comptant une centaine de membres et nous y distribuons notre sampler annuel presque depuis les débuts. En somme, nous essayons, tant que nous le pouvons, d'occuper le terrain et d'aller à la rencontre des gens. J'imagine que cela joue un rôle positif en terme de réception et sur l'envergure que les gens imaginent à propos de notre label. Nous continuons à faire une promotion intensive dans les médias, qu'ils soient papiers, numériques ou hertziens, et d'envoyer des CDs physiques en promotion. Je pense que le cumul de ces petites choses et notre acharnement à faire rayonner le label et ses artistes, légitiment en quelque sorte la programmation de nos groupes. Mais, je suis bien conscient que nous avons de la chance, et que beaucoup auraient leur place. Je sais aussi que tout peut s'arrêter du jour au lendemain.
Comment LADLO est perçu sur la scène européenne et étrangère au sens plus large ?
Difficile d'avoir du recul sur la vision des étrangers concernant notre label. Nous ne sommes qu'un petit label parmi des centaines d'autres, et notre clientèle se composent à 70% de Français, viennent ensuite les Allemands et les Américains. Nous recevons des démarchages de groupes étrangers tous les jours et avons de bons échos à notre propos que ce soit de la part des artistes ou de fans. Quelques uns de nos groupes sont invités à jouer dans de grands festivals étrangers comme Darkenhold, Pensées Nocturnes, Aorlhac, Houle, Pénitence Onirique... ou vont être amenés à participer à des tournées européennes en 2025, tel que Lunar Tombfields, Houle, Mor, Sordide. Ce n'est pas nouveau, notre expansion à l'étranger s'est opérée dès les deuxièmes albums de RLHT et TGOO et depuis, nos groupes s'exportent raisonnablement. Cependant, nous devons rester lucides, LADLO reste un petit label français pour les fans et les groupes français.
Quels projets pour l'avenir des acteurs et ses productions ?
Nous n'avons pas de rêve à proprement parler si ce n'est de pouvoir continuer à nous faire plaisir tant que l'équilibre financier du label nous le permettra. Continuer à passer de bons moments et mener de beaux projets avec nos groupes et toutes les personnes qui nous soutiennent. Notre planning de sorties est bouclé un an et demi à l'avance, aussi j'espère, chaque année, que nous pourrons mener nos engagements à leur terme. Nos événements et projets les plus imminents sont, notre jeu Mal Ardent qui doit sortir début mars, et notre grande fête pluriculturelle Rituel Noir qui se déroulera les 1, 2 et 3 mai 2025 à Querrien en Bretagne. Après 4 ans de travail, et plus de 350 parties test, nous sommes heureux que le plus gros projet de l'histoire du label ait pu enfin officiellement sortir le 28 février dernier à l'occasion du Festival International des Jeux à Cannes. Mal Ardent est un jeu d'ambiance démoniaque à rôles cachés où s'affrontent Fidèles et Possédés. L'univers s'installe dans un village médiéval crasseux rongé par quatre fléaux engendrés par l'ergotisme : la Malepeste, la Guerre, la Famine et la Folie. Pour accompagner les parties et vous mettre dans l'ambiance, Hyver et Corbac ont chacun composé un album d'une heure de musique dungeon synth basé sur notre concept. Suspicions, mensonges, bluffs, Mal Ardent promet des parties très animées. Il est disponible sur notre shop et dans les magasins de jeux.
Bien plus qu'un LADLO Fest, Rituel Noir se veut un week-end de partage articulé autour de notre passion pour le black metal et la culture païenne. Ce moment de rassemblement interculturel et musical limité à 500 participants se déroulera à la ferme de Boudiguen, le lieu atypique ayant accueilli les quatre éditions des Feux de Beltane.
En parallèle de la programmation black metal, nous vous proposerons des contes par notre ami Quentin Foureau ; des stands d'artisans et d'amis activistes de la scène underground ; des animations et de l'artisanat assurés par l'association La Meute de Nuada spécialisée dans la recherche archéologique et la pratique des Arts Martiaux Historiques Européens ; la diffusion exclusive et en avant-première du documentaire Que ton règne vienne produit par Les Furtifs et réalisé par Mathias Averty ; de tester notre jeu black metal médiéval Mal Ardent. Et d'autres surprises...
On remercie Gerald qui nous a accordé du temps pour cette interview. C'est toujours un plaisir d'échanger avec les acteurs de la musique qui donnent énormément à l'ombre des artistes.
Publié dans le Mag #64





