Mansuetude n'est pas un mot d'origine anglaise, il se pourrait même que le titre du nouvel album de Buñuel soit repris du vocable français (qui prend l'accent aigu sur le e) désignant la disposition d'esprit portant à l'indulgence, la bienveillance et à la clémence. Pourtant, l'intention sonore portée sur le 4e album de la formation italo-americaine est aux antipodes de la "douceur". Le contraire nous aurait étonné. Il s'agit du premier disque enregistré par Eugene Robinson depuis son départ d'Oxbow l'année dernière. Est-ce que cette mansuétude se trouve être en relation avec cet évènement fâcheux (oui, la fin d'Oxbow a été chiante à accepter) ? À moins que ce soit une manière de dire "passons à autre chose sans blesser personne" ?
Toujours est-il que, comme à chaque sortie d'un disque de Buñuel, mais c'est encore plus flagrant ici, ce petit nouveau présente une complexité qui le rend difficile à appréhender. Le caractère impulsif et décousu de ce quatuor ne cessera de nous étonner. Les codes n'ont pas changé, Robinson est toujours autant possédé par ses textes qu'il répand en vociférant et en baragouinant. Tandis que les structures instrumentales changent d'humeurs comme de chemise... mais toujours avec tension et ardeur ! "Extrême mais articulé", comme dirait l'intéressé au sujet de ce disque. Tout cela est très concret sur "Who missed me", le premier titre de Mansuetude. Ses 13 morceaux, enregistrés à la fois à Trévise en Italie (pour les instruments) et à San Francisco (pour le chant), sont des représentations soignées et libres de la noirceur, du malaise, de l'instabilité et de la folie.
Un miroir de l'âme en peine à coup d'alliages de styles percutants tels le punk ("Drug burn", "High. Speed. Chase"), le drone lancinant ("Movement n°. 201", "Leather bar"), le noise-rock ("American steel", "Fixer"), le thrash-jazz ("Trash"), jusqu'à des ambiances plus expérimentales et "free" ("A room in Berlin"). Signalons que dans cet atmosphère lugubre, se trouvent quelques invités prestigieux dont Duane Denison (guitare de Jesus Lizard sur "American steel"), Jacob Bannon (chanteur de Converge sur "Bleat"), Megan Osztrosits (chanteuse de Couch Slut sur "Fixer"), et le saxophoniste David Binney qui prête sa voix sur "Trash", et qui est responsable, au passage, de la formation du groupe ayant travaillé sur Blackstar, le dernier album de David Bowie. Tout ça rajoute du piquant à cette sauce qui dévoile pleinement ses atouts et effets après quelques passages dans les oreilles. Conséquence : ça passe (super) ou ça casse (sèchement) !
La pochette et le titre du troisième album de Buñuel ne te surprendra pas, si tant est que tu connaisses ce projet d'Eugene Robinson, artiste-performeur-écrivain dont la liste des expériences s'élargit d'année en année (frontman d'Oxbow, Whipping Boy et Black Face ayant déjà collaboré avec Old Man Gloom, Xiu Xiu, Zu, Ken Mode, Ultraphallus ou encore Dead Kennedys), accompagné ici d'un trio italien de heavy noise avant-gardiste italien plutôt expérimenté en matière de musique. Killers like us est donc le troisième et dernier volet d'une trilogie débutée en 2016 avec A resting place for strangers, et qui poursuit son devoir d'expérimentation sonore lourde, sombre et intense.
Bien qu'il soit relativement difficile de présenter Buñuel par l'expression d'un genre particulier, il est en revanche beaucoup plus aisé d'en décrire ses composantes et les ressentis que nous en avons. Sommairement, ce nouvel album alterne le combo lourdeur/lenteur, qu'on retrouve aussi bien dans la noise-rock que le doom, avec des déflagrations punk noise totalement imprévisibles. Il y a dans ses dix compositions à la fois une certaine forme de magie stimulante et une sensation de cauchemar ultra tourmenté. Et si on parle de tourment, c'est bien parce que la voix d'Eugene Robinson est le cœur de cette œuvre. L'artiste américain est presque tout sauf un chanteur, il utilise ses cordes vocales pour vociférer, chuchoter, parler, hurler, il est un instrument complet à lui seul ! Il impose son rythme au groupe qui fait corps avec lui.
On connaissait déjà ça avec Oxbow, rien n'est surprenant au final, sauf que la petite différence ici est peut-être l'apparition de sa femme, la photographe Kasia Meow, auteure de la fameuse pochette du disque représentant un revolver 44 Magnum appartenant au chanteur, sur l'excellente "Crack shot". Cette chanson fait figure de contraste avec ce refrain chanté de façon très naturel et soigné. Pour autant, Buñuel dessine ici des paysages lugubres, crades, subtils à l'excès, vallonnés et Killers like us pourrait se définir comme un album collaboratif que Sleep ("Hornets"), The Jesus Lizard ("A prison of measured time") et pourquoi pas Motorhead ("Roll call") aurait pu écrire et réaliser ensemble dans un lointain passé.
Le clin d'œil au sulfureux et anticonformiste réalisateur et scénariste espagnol est bien trouvé. Et même si l'art n'est pas tout à fait le même, la liberté d'agir et de penser y est totale. Provoquer des réactions, c'est sûrement ce que la bande de musiciens italiens qui entoure Eugene S. Robinson d'Oxbow a souhaité en donnant naissance à ces onze compositions noise-rock expérimentales aussi déstructurées que sauvages. En tout cas, ce deuxième album de Buñuel intitulé The easy way out est une éblouissante démonstration d'un méli-mélo électrique assourdissant où se mêlent riffs de guitares punk n' roll, effets à faire sauter les plombs, basse bourdonnante et rythmes déjantés de bûcheron. Pour autant, ce fracas orchestral est relativement minimaliste, nul besoin en effet de rajouter des couches et des couches pour se faire entendre. Surtout quand tu as Robinson dans ton groupe, un bonhomme qui tient une place importante (autant physiquement que vocalement) et qui depuis 30 ans s'est fait spécialiste dans l'art de parler, de beugler et de crier. Au final, la question ici n'est pas de savoir si cet album est bon ou pas, mais plutôt si ça fait mal ou pas.
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