Comment s'est passée cette période de pandémie pour le groupe ? Certains musiciens se sont engouffrés dans cette période pour être prolixe et composer, d'autres se sont refermés sur eux-mêmes ?
Pour nous ce fut un peu des deux. Au début de la pandémie, lors du premier confinement, nous avions un autre projet qui s'appelait Ulster Page. Le bassiste et le batteur, en se retrouvant seuls face à eux-mêmes, ont décidé de prendre un autre chemin et le groupe a splitté à l'été 2020. Bipolar Club est né sur les cendres de cet ancien projet. Par la suite le COVID a finalement été bénéfique car il nous a forcé à avoir beaucoup de temps pour créer et préparer la sortie et la publication de ce nouveau projet, et de tous les contenus audio, vidéo et graphique.

Vous avez commencé l'enregistrement avant la pandémie et l'avez terminé en juillet 2020. A quel moment le choix de splitter votre LP à venir en deux EP dont Issue s'est imposée à vous ?
L'enregistrement devait au départ mené au deuxième album de Ulster Page. Mais déjà, à l'époque, nous voulions redémarrer sous un nouveau nom car il y avait eu un virage artistique au niveau du son, des influences et du choix du français dans certains titres. Finalement le projet s'est arrêté juste après la fin de l'enregistrement, à l'été 2020. Nous avons donc formé Bipolar Club trois mois plus tard. C'était un projet tout neuf, donc c'était inconcevable pour nous de sortir directement un album. Nous trouvions plus intéressante l'idée de séparer les 10 titres en deux EPs afin de pouvoir étaler la communication du projet, des singles et surtout de la sortie des clips, qui sont essentiels. D'autant plus que le choix du nom Bipolar Club permet une cohérence car les deux EPs seront liés visuellement. Nous avons d'ailleurs pour projet de les réunir en un seul disque qui sortira seulement en vinyle.

Vous avez enregistré avec David Castel que l'on connait plus pour des production métal de la scène toulousaine comme Psykup ou Manimal, pour quoi vous être tournés vers lui ?
Nous l'avons rencontré car l'ancien manager de Ulster Page était aussi manager de Psykup à l'époque. C'est lui qui en 2017 nous a envoyé chez David pour enregistrer notre premier album. On ne fût pas déçu, ni par le son, ni par la personne. Donc c'était une évidence de retravailler avec lui. Il s'est beaucoup investi, et nous a permis d'avoir beaucoup de temps en studio mais aussi en mix. Pour nous c'est très important d'avoir une bonne connexion avec les personnes qui participent à façonner notre son car c'est un échange : il y a des choix à faire, il faut donc une confiance réciproque. Aujourd'hui David est un ami, on l'apprécie beaucoup.

Votre pochette est réalisée par Mathilde Bouillon qui a également fait vos photos de presse, comment s'est fait la rencontre avec cette artiste et à quel moment le choix de la pochette ? le second EP aura également cette cohérence visuelle ?
Quand nous avons démarré Bipolar Club nous avions besoin de vidéos, de photos et de visuels. A cette époque Mathilde était la compagne de notre chanteur. C'est une artiste très talentueuse. Elle avait fait plusieurs dessins au feutre, sur des feuilles blanches, qui donnaient des sortes de lignes entrelacées avec des formes très psychédéliques, un peu troublante, mais surtout avec une grande complexité. Elle considérait ces dessins comme des gribouillages mais notre chanteur a tout de suite été bluffé par ces dessins et les a rapidement mis en forme pour des pochettes qui sont celles du premier EP Issue du premier single "Miroir", mais aussi du deuxième EP à venir. Le résultat nous a plu tout de suite : ces visuels collent parfaitement au nom Bipolar Club car leur complexité ramène à la complexité de l'esprit humain et du cerveau, thème prépondérant dans nos chansons mais aussi très cohérent avec le concept de bipolarité et de dichotomie. Au niveau des visuels nous avons tout fait nous même jusqu'à aujourd'hui, et Mathilde nous a aussi aidé à prendre des photos et à réaliser notre premier clip. Elle a vraiment fait partie intégrante de tout l'aspect créatif pendant plusieurs mois. Aujourd'hui elle a lancé sa page artistique sur Instagram (Ligne.demire), qu'il faut absolument aller voir.

Rentrons dans les chansons d'Issue, lorsque Lucie de See You in LA nous a communiqué votre EP, il nous a fallu 22 secondes pour que le riff d'intro nous séduise en nous rappelant des excellentes sonorités de la fin des 90's et notamment aux Australiens d'Ammonia. Quelles sont vos influences et comment composez-vous ?
Nous ne connaissons pas Ammonia, il faudrait qu'on écoute ! Au niveau des riffs et de tout ce qui est très rock on apprécie toute la scène alternative et grunge des années 90 : Soundgarden, Alice in Chains, Stone Temple Pilots, Jane's Addiction ou encore Jeff Buckley mais aussi des choses plus récentes comme BRMC ou QOTSA. Notre ancien manager nous avait d'ailleurs demandé d'apprendre et de jouer entièrement l'album de Them Crooked Vultures donc cela nous a forcément un peu influencé. En réalité on écoute des choses très variées : The Verve et Radiohead font partis de nos plus grandes influences, mais aussi les Beatles ou des choses plus modernes comme London Grammar ou Fontaines DC. Pour ces 10 titres il y a eu plus d'une soixantaine d'idées de chansons car on a beaucoup composé chacun de notre côté mais aussi en groupe, en jammant parfois pendant des heures. Toutes les méthodes sont bonnes à prendre. Parfois l'un de nous arrivait avec une chanson entièrement finie et enregistré en home studio, et parfois il y avait tout un chantier sur une chanson qui pouvait prendre des semaines à se finaliser. Aujourd'hui on ne se met plus aucune limite dans l'aspect créatif, on compose ce qui vient, chacun de notre côté ou ensemble, et on voit ensuite si cela peut coller à la cohérence du projet. Notre chanteur Gab compose des choses très variés, qui sont parfois très pop, voir même proche de la variété, et notre bassiste Rayan fait des choses plus électro de son côté. Le plus important c'est de ne pas s'arrêter de créer.

Dès le second titre éponyme, vous brouillez les pistes avec un chant en français. Comment se fait le choix des textes et surtout le choix de la langue ?
Les textes sont parfois écrits à part, en dehors de la musique, parfois en créant la musique, et parfois après avoir fini une instrumentation entière. Pour le choix de la langue nous avions pendant longtemps considéré que le français n'était pas une langue très rock. Mais une dizaine de jours avant de finaliser les voix, notre chanteur a fait un pari de dernière minute en traduisant tous les textes qui étaient jusque-là en anglais, et dans le lot il y a certains morceaux qui était vraiment beaucoup plus efficace en français, donc le choix s'est fait au cas par cas. On n'est clairement pas déçu car aujourd'hui le français est une libération en termes de créativité au niveau des textes car le fait de ne pas être anglophone est très limitant. Mais nous voulons quand même garder le choix entre les deux langues, car en fonction de l'énergie ou de la sonorité du morceau c'est l'anglais qui peut fonctionner beaucoup mieux, et parfois c'est le français. Bipolar Club permet d'avoir ce choix, cela fait partie intégrante du projet : de pouvoir aller là où l'on veut.

Sur le troisième titre vous repassez sur de l'anglais tout en citant la nuit du chasseur. Cette chanson a été construite comme une mini fiction comment vous est venue l'idée ?
Gabriel, le chanteur, était assez déprimé lors de l'écriture de ce titre et à ce moment-là, à Toulouse, n'avions pas vu la lumière du soleil pendant presque trois semaines. Il a imaginé l'histoire d'un homme qui devient complétement fou à cause du manque de luminosité, jusqu'à avoir des envies meurtrières. Le film La nuit du chasseur a inspiré l'histoire car c'est aussi la fiction d'une folie meurtrière, celle d'un homme, un meurtrier, qui poursuit deux enfants durant une nuit tout entière. Tout cela reste de la fiction mais l'idée de la chanson était de transcrire un sentiment de dépression, voir même de folie, que l'on peut tous ressentir par moment.

Sur "Miroir" qui est votre premier single, on retrouve une pochette qui rappelle celle de l'EP. Ce miroir est-il celui de Narcisse qui se noie dans sa propre image ?
Oui ce visuel, lui aussi dessiné par Mathilde Bouillon, représente l'image du miroir et de Narcisse. Le miroir est un objet paradoxal car il flatte l'égo, qui un élément très négatif de nos vies et des relations humaines ; mais le miroir peut aussi permettre de s'observer avec plus de recul, et de se remettre en question. Le miroir est lié à la bipolarité : il représente plutôt bien le concept de dichotomie, à la fois en termes de loi physique : la réflexion de la lumière à l'exacte opposé, mais aussi en terme de concept philosophique : se regarder en soi-même équivaut à regarder son âme dans un miroir, sauf que bien souvent l'image que l'on se fait de soi-même est loin de la réalité.

Vous avez également réalisé un clip autour de ce titre, un clip à l'esthétique particulière, images en noir et blanc et syncopées. Vous avez fait un clip en total DIY pourquoi ce choix ?
Ce choix a été très simple : nous n'avions pas les ressources financières pour faire appel à une boite de production. Nous avions déjà réalisé des clips nous-même donc nous savions que nous en étions capables. L'avantage c'est que "Miroir" est un titre très énervé, il a un côté très rock'n'roll, donc ce n'était pas forcément un problème d'avoir une image plus DIY sur ce morceau. Pour les prochains singles nous allons travailler avec un réalisateur spécialisé dans les clips, car les morceaux concernés ont une esthétique qui se prêteront bien à une imagerie plus professionnelle.

Sur le dernier titre vous repasser au chant en Anglais pour mieux brouiller les pistes, ce titre est le plus long de l'album et flirte avec les 6 minutes ; il traite de l'humain et de sa place insignifiante dans l'univers, pouvez nous en dire plus ?
La société humaine, mais surtout la nature humaine, amène beaucoup de problèmes et de conflits. Nous avons souvent l'impression que nos problèmes sont très graves : les médias entretiennent cela. En conséquence on se plaint beaucoup, de tout et de rien, particulièrement en occident, alors que nous sommes clairement des privilégiés. En réalité je pense que cela fait du bien de prendre du recul sur nous-même. Déjà en tant que français, ou qu'occidentaux, nos problèmes ne sont pas des problèmes, nous sommes riches et privilégiés ; ensuite en tant qu'humain sur Terre, nous détruisons notre environnement mais tant pis pour nous car à l'échelle de la vie terrestre soit plus de 4 milliards d'années nous ne sommes rien et la nature nous survivra; et pour finir en tant que terrien : l'immensité de l'univers est inimaginable, l'estimation est d'un diamètre de 880 000 milliards de milliards de kilomètres, c'est impossible de se représenter cela, l'esprit humain n'a pas la capacité de se rendre compte d'une immensité pareille. Donc je pense que cela ferait du bien à l'égo humain de se remettre un peu à sa place : à l'échelle de l'univers nous sommes clairement insignifiants, nous ne sommes rien : c'est cette idée que la chanson cherche à transmettre.

Merci pour cette interview je vous laisse le mot de la fin ?
Un grand merci à vous pour votre intérêt et votre soutien et à très vite sur scène, on l'espère, pour vous faire rejoindre le club !