Band Of Horses 2016 -1 Tu es en France pour la promo de ton nouvel album, Why are you OK, et tu reviendras avec le reste du groupe cet été pour le Main Square Festival. Est-ce que l'on peut s'attendre à d'autres dates françaises ?
L'album sort vers le début de l'été donc il fallait être rapidement présent dans les festivals partout dans le monde, ou tout du moins les endroits dans lesquels nos albums sont bien reçus. Il y aura l'Europe, puis l'Australie et enfin l'Amérique du Nord. Après ça, l'automne arrive. Je ne suis pas sûr de ce qui a été prévu, mais évidemment on doit assurer au moins une tournée européenne pleine pour cet album. J'imagine donc que l'on reviendra en France soit en automne, soit au tout début de l'année prochaine. Ça doit se dérouler ainsi parce qu'il y a une telle surface du globe à couvrir, ça prend du temps. Et personnellement, j'ai quatre enfants et je ne peux pas m'absenter pour trop longtemps.

Peux-tu nous expliquer la réflexion que tu as pu avoir avant l'écriture de ce nouvel effort ? Est-ce que tu avais une vision bien précise ou des critères musicaux auxquels tu voulais te tenir ?
Je savais que je ne voulais pas rendre la démo trop lisse pour une fois. Je joue de la guitare de façon très étrange : je place mes doigts où je suis à l'aise et je désaccorde l'instrument. J'ai donc de drôles d'accordages auxquels je reste fidèle et certains des plus gros titres que nous avons sont basés sur ces réglages.
Toutes ces années, j'ai peut-être eu des difficultés pour transcrire le contenu des démos à celui des versions finales. On est toujours entourés de supers musiciens qui peuvent retranscrire quelque chose en 30 minutes alors que ça me prendrait la journée pour faire la même chose. Je voulais m'assurer que je n'étais pas en train de trop polir les idées. Je voulais les garder à l'état brut, comme elles ont émergé. Je voulais que ces éléments bizarres restent parce qu'avec ces accordages, le rendu n'est pas aussi abordable. Il est plus dissonant, mais il crée également un son unique et ce son s'avère être un facteur de l'identité de ce groupe.
Concernant l'écriture des textes, je savais avant l'enregistrement que je voulais un peu plus de sensibilité et de conviction vis-à-vis de ce que j'évoque. Mais j'oublie toujours cela et commence à jouer avec les mots pour induire en erreur l'auditeur et même les membres du groupe. Je ne veux pas en révéler trop par peur que les gens sachent que ça parle de moi ou des expériences que j'ai vécues. Donc j'ai dû retenir cette leçon une fois encore au travers de tout ce processus.

Même avec plus de 10 ans de composition derrière toi avec Band Of Horses, tu as toujours autant de mal à te dévoiler au travers de tes paroles ?
Oui, je me dis que les fans vont écouter ça mais penser à ça, après coup, n'est pas si important. Le problème est que sur le moment, tu ne penses pas à la tâche à accomplir mais plutôt à comment ça va être reçu ou perçu alors que tu dois te concentrer sur le but que tu essayes d'atteindre. Ma femme ou mes enfants peuvent deviner qu'une chanson est à leur sujet. Ça peut être un peu dangereux voire malsain d'une certaine façon. À ce jour, ça reste un obstacle et c'est encore un mystère pour moi, comme ça l'était il y a douze ans.

Band Of Horses - Why are you OK Comment est-ce que tu décrirais Why are you OK musicalement et thématiquement ?
Je ne suis pas le meilleur pour promouvoir ce que je fais mais je dirais qu'il est plus riche que notre album précédent. Il a des textures, des formes et des atmosphères que je ne pense pas que nous ayons déjà exploré, quel que soit l'album. Il y a des sons nouveaux et intéressants qui vont toujours plus loin. L'album comprend enfin toutes les choses qui composent le groupe : de la ballade sentimentale au country plus léger en passant parfois par des délires légèrement symphoniques un peu du style cinématographique, mais parfois aussi du désespoir. Voilà comment je le décrirais : il a tous ces éléments. Avec un bon cocktail de tout cela et le producteur qui nous a aidés à réunir toutes ces choses que nous sommes, on espère que ce soit une bonne vue d'ensemble de ce que l'on sait faire correctement.

Vous revenez à une production plus moderne par rapport à Mirage rock, produit par Glyn Johns (Steve Miller Band, Led Zeppelin, The Who, Bob Dylan, Eric Clapton). Pour cela, tu as choisi Jason Lytle de Grandaddy pour produire Why are you OK. Pourquoi lui et pas un autre ? Était-ce un choix au feeling ?
Oui, exactement. Creighton le batteur, qui est l'un de mes meilleurs amis, et moi rejoignions les autres dans une maison louée juste pour se réunir, jouer, et peut-être travailler sur des nouvelles chansons mais sans aucune pression et sans aucune autre personne conviée. Je crois que c'est la nuit avant de rejoindre les autres que je me suis dit que je voulais que Jason produise cet album. Il n'a aucune expérience dans ce domaine et on est peut-être un peu trop médiatisés pour se tourner vers quelqu'un qui n'a jamais produit de groupes. Ça pourrait être dangereux pour les gens avec qui il travaille, qui pourrait lui demander ce qui lui passe par la tête. Mais j'avais une intuition parce que Jason est incroyablement compétent. Il a étudié le home studio, il est comme Jeff Lynn avec ELO, il peut conceptualiser des grands mouvements à l'intérieur de simples structures. C'est aussi un parolier, un chanteur, il peut jouer de la batterie, de la basse, de la guitare et c'est un excellent claviériste. C'est ce qui le qualifiait pour le job. N'importe qui dans le groupe pouvait s'appuyer sur lui. On pouvait le consulter, lui demander si certaines paroles n'avaient pas l'air stupide, ou comment donner plus d'impact au jeu de batterie sans non plus surjouer.
Tout le monde a dû digérer l'idée, lui y compris lorsque je lui ai demandé s'il voulait le faire. Il était sur le point de commencer un nouvel album avec Grandaddy donc j'avais peur qu'il soit trop distrait. Je lui ai alors dit dès le départ : « À chaque fois que tu devras y aller, on comprendra. Et on reprendra où on a arrêté. Mais j'ai besoin de toi ». De nouveau, j'avais besoin d'un mentor, comme l'a été Phil Ek pour les deux premiers albums. Phil m'a aidé à faire ressortir mes meilleures qualités, et aussi chasser mes défauts comme le fait de jurer dans mes textes. Il pouvait guider mes idées, qui sont assez bonnes mais la façon dont je les mets en œuvre peut parfois être épouvantable. J'avais donc besoin de quelqu'un pour aider à tirer le maximum des chansons. Sans conteste, je crois que c'est ce que Jason a fait.

D'après ce que tu en dis, le choix de Jason Lytle était clair pour toi mais peut-être moins pour les autres. T'es-tu senti un peu seul à un moment ? Tu as vraiment dû batailler pour défendre ton idée et convaincre les sceptiques ?
Carrément ! Creighton a vite été convaincu. Lui et moi avons grandi avec les albums de Grandaddy et des groupes de rock indé. Tyler (ndlr : Ramsey, guitariste), Ryan (ndlr : Monroe, multi instrumentiste) et Bill (ndlr : Reynolds, bassiste) viennent d'horizons différents. Tyler est très folk, il aime le jeu de guitare soigné, des trucs plus classiques. Bill et Ryan ne sont pas très rock indé à la base, et donc pas très calés sur des groupes comme Pavement, Grandaddy, Dinosaur Jr. ou Sonic Youth.
Je savais donc que Creighton comprendrait la démarche. Les autres me font confiance, je suis le leader du groupe et ils doivent me faire confiance. Je mets rarement en exergue des qualités de leader. Je suis plutôt du genre à collaborer et de nature à faire plaisir à tout le monde. Je veux que tout le monde se sente bien avec tout ce que nous faisons. Mais avec cet album, c'est probablement la première fois où j'avais des convictions et une vision déterminées. Je n'allais pas accepter un "non" comme réponse. Donc même s'ils étaient sceptiques à l'annonce, ils devaient le faire dans tous les cas. Et c'était tellement cool à l'époque de ne pas avoir de label parce qu'on n'avait pas à s'inquiéter d'une quelconque implication. En revanche, il fallait convaincre le management et c'était un peu plus difficile.
Faire confiance à mon instinct était le fil conducteur à travers tout le processus. Il ne s'agissait pas non plus d'agir comme un connard vis-à-vis des autres, mais de savoir que, par moment, je devais leur dire : « C'est la bonne façon de faire, vous devez me faire confiance et je promets que j'y arriverai », et tout a bien marché.

Band Of Horses 2016 -4 D'une part, tu as écrit cet album chez toi alors que tu as toujours eu pour habitude de partir et t'isoler dans des coins de nature. D'autre part, tu as financé toi-même cet album en premier lieu. Bien que tu aies senti que tu avais plus de temps, dans quel état d'esprit t'es-tu retrouvé étant donné les circonstances particulières et pour le moins inhabituelles autour de la création de Why are you OK ?
Étant donné que j'étais chez moi et que je n'avais pas le luxe de m'isoler et passer la journée entière à chercher l'inspiration, les facteurs externes modulaient le processus. À la maison, dès que tout le monde était couché, c'était le moment de s'y mettre. Et d'un coup, tu entends des bruits de pas à 2h du matin, tu retires ton casque, tu te dis qu'un des enfants est malade et tu dois donc t'adapter, constamment. Tu dois trouver les moments adéquats pour composer et ne pas être grognon quand tu ne trouves pas de temps pour toi.
La pression était là que ce soit en raison du fait que c'était auto-financé, ce qui signifie dépenser l'agent du foyer, ou en raison du fait que notre album précédent n'a pas été aussi bien reçu que ceux d'avant. Tu te dis forcément : « Putain, j'espère que je peux toujours y arriver ».
L'état d'esprit était parfois un peu malsain, en sentant la pression et le poids de l'héritage, la pression d'une vie de famille encore plus chargée. Mais en même temps, j'ai une vie heureuse donc je n'étais pas réticent, je ne me suis pas plaint et j'étais même très heureux d'être à la maison. Grâce à cela, je n'avais pas le temps d'être indécis. J'avais un créneau et je l'exploitais avec ferveur et enthousiasme. Et je m'en fichais de pas dormir la nuit. Je prétendais que j'avais bien dormi, j'emmenais les enfants à l'école le matin même si j'avais une tête à foutre les jetons aux instituteurs.
En gros, j'étais parfois tellement heureux d'être là, et d'autres fois complètement perdu dans un vide créatif à force de trop réfléchir jusqu'à en être bloqué.

Puisque tu parles de trop réfléchir, j'en reviens à ta façon habituelle de composer, qui est de partir t'isoler et de consacrer 100% de ton temps à la composition. Tu parviens à créer quelque chose en t'y concentrant intensément. Ça semble être un exercice difficile à réaliser et je suis sûr que beaucoup de compositeurs n'arriveraient pas à obtenir quelque chose en faisant une fixation. Je crois que beaucoup ont besoin de s'occuper l'esprit sur autre chose et quand l'inspiration vient, elle est soudaine et a instantanément besoin d'être retranscrite. Tu sembles malgré tout à l'aise avec cette situation où tu donnes tout ton temps à l'inspiration ?
C'est drôle que tu dises cela parce qu'il a fallu cette expérience où, pour une fois, je n'allais pas dans une cabane ou une maison près de la mer, pour que je réalise que je stagnais dans cet environnement de travail. Je m'accordais tout mon temps pour faire ce que je voulais toute la journée. C'est dangereux pour n'importe qui ; tu ne devrais pas pouvoir faire ce que tu veux toute la journée et rester assis à attendre, lire un bouquin, t'allonger un moment. C'est tellement individualiste et tu deviens mou. Ça devient contre-productif.
À la base pourtant, je me disais : « Merde, j'irais bien me poser dans une cabane pour bosser sur ces morceaux » et puis on m'a fait comprendre que j'arrivais à faire du bon boulot à la maison. Si j'étais parti et que j'avais fait ça, j'aurais probablement gâché 3 jours sur 5 à rester assis à prendre des décisions ou trop réfléchir. Personne n'est là pour te dire stop et j'ai besoin de cet équilibre. Là je suis content que quelqu'un soit debout à 2 heures du matin, surtout si je n'avais pas l'inspiration.

Rick Rubin a été d'une grande aide. Il t'a appelé un jour pour prendre des nouvelles, s'est impliqué dans le projet et t'as aidé à signer chez Interscope et Caroline International. Lorsqu'un mec comme lui t'appelle et te propose son aide, est-ce que tu te dis instantanément que c'est bon, que tout va bien aller à partir de maintenant ?
Tu sais quoi, pas vraiment. Quand il y a un appel, que ce soit quelqu'un qui m'annonce que Neil Young veut qu'on fasse sa première partie ou Rick Rubin qui veut que je passe chez lui pour discuter, la première chose à laquelle je pense, c'est que ma femme va me tuer. Elle va être contrariée car elle m'attend pour que je l'aide à la maison, et puis quelque chose d'imprévu arrive toujours, tout le temps. Une opportunité se présente et je dois l'appeler pour lui dire que je rentrerai plus tard. Je pense donc à ça avant de me dire : « Putain, c'est génial !». Et puis mes enfants s'attendent également à ce que je rentre à la maison donc ils vont être déçus. Mais en même temps c'est mon activité, c'est ce que je dois faire et ce qui nourrit tout le foyer.
Une fois cette étape passée, alors oui c'est génial mais ça me rend aussi nerveux : à ce moment-là, je suis jamais allé chez Rick. Donc je vais chez lui et on écoute ma pauvre démo qui a un son pourri...

C'est justement ce qu'il fait : il transforme une démo en quelque chose de solide.
C'est clair. Rick peut reconnaître une bonne chanson quelque que soit l'état auquel elle se trouve. Ça s'est avéré être le cas. Il m'a aidé au début du processus : je lui ai décrit où on en était, ce sur quoi on avait commencé à bosser et où je voulais me diriger dans le développement de ces idées. Je lui ai demandé ce qu'il en pensait. Avec lui, il n'y a rien d'absolu, ça parle parfois de couleurs, de formes... d'un langage qui par moments ne te dit peut-être pas grand-chose, mais il y a un sentiment de satisfaction de sa part qui est un véritable boost pour la confiance quand il croit en quelque chose. C'est comme un rêve, c'est juste surréaliste cette expérience avec lui et la façon qu'il a de parler de musique. Il nous a effectivement aidés à signer avec Interscope et Caroline International, me sauvant au passage de la galère aussi bien financière qu'artistique. Je lui suis très reconnaissant.

Band Of Horses 2016 -6 Non seulement tu es resté chez toi pour composer Why are you OK, mais c'est en plus le troisième effort consécutif crée avec ce line-up. Étant donné l'histoire du groupe, est-ce que cet album peut symboliser la stabilité ?
Je suis réticent à répondre positivement parce que dès que je pense que quelque chose se stabilise, il y a quelqu'un pour dire : « Je m'en vais pour me concentrer sur ma carrière solo » ou un truc du genre. Mais il y avait une circonstance pour cet album que l'on n'avait pas encore connue : je leur ai demandé cette fois de me laisser m'isoler, seul ou avec Jason Lytle. Ça n'allait pas être un album aussi collaboratif que les deux précédents. Sur Infinity arms, tout le monde venait de rejoindre le groupe et jouait ensemble. Tyler avait une chanson pour l'album, Ryan également. Sur Mirage rock, on a continué sur le même modèle. Sur celui-ci, je savais que Jason allait être méticuleux et prendre le relais sur beaucoup de choses. Et puis pour cet album, j'avais besoin de revenir davantage à moi-même. Les gars étaient toujours les bienvenus pour venir lorsque j'étais avec Jason, mais je ne savais pas s'ils pouvaient apporter quelque chose. Même moi, je ne savais pas si j'allais pouvoir apporter quelque chose. Jason aime tout contrôler, il aurait pu tout faire tout seul.
On en est donc arrivé à ce stade dans nos relations où l'on peut avoir ce genre de discussions un peu directes. S'il y a une stabilité là-dedans, je pense que l'on a passé un test assez crucial. On peut avoir une conversation difficile sans que ça casse quelque chose, comme dans une relation saine. Ce n'est pas pour les froisser ou leur manquer de respect. C'est juste qu'il faut tout essayer, et ils devaient me laisser essayer ça.

Everything all the time, ton premier album, est sorti il y a dix ans. Avec le recul, et vu la genèse de ce groupe que tu as fondé avec Mat Brooke puis géré en solo avant d'intégrer un line-up stable, est-ce que ce projet a pris la tournure que tu avais imaginée ? Est-il devenu ce que tu voulais qu'il devienne ?
[Il réfléchit] Je ne sais pas. Tu sais, c'est bizarre de repenser à tout ça avec perspective. Les gros magazines musicaux étaient dithyrambiques à notre sujet. C'était une surprise pour moi, et ça l'est toujours. De notre côté, on n'avait aucune ambition et on ne savait pas ce que ça deviendrait. On était encore moins familiarisé avec l'idée de succès musical. On était déjà très heureux quand on pouvait tourner sur la côte Est, la côte Ouest et puis au Canada. Il n'y avait pas de soucis d'ego. Nous voilà maintenant en 2016, ça a été dix ans avec des hauts et des bas. Je n'ai même pas pensé à tout ça quand je revenais sur mes souvenirs à l'occasion des dix ans du premier album.
Pour Mirage rock, on a été assez créatif pour faire quelque chose qui n'était pas attendu de nous. En tant que fan de musique et curieux de nature, c'était génial de travailler avec Glyn Johns, de remonter dans le temps pour observer ses méthodes et de voir ce que ça fait ressortir dans notre musique. Même si ça ne colle pas directement avec un auditoire plus rock indé, je n'en ai vraiment rien à foutre. C'était important pour nous d'avoir un sentiment de sérénité et d'avoir un but. Ça ne plaît pas toujours à tout le monde, mais on le fait pour nous aussi.
Je crois que d'importantes leçons ont été apprises tout au long du parcours, que ce soit pour Infinite arms avec le début de la collaboration avec les autres membres du groupe, Cease to begin qui était 100% solo sans Mat Brooke, Mirage rock qui était un peu un exercice de genre, jusqu'à Why are you OK, qui nous ramène à une vue d'ensemble de toutes nos influences.
Mec, je ne sais pas si ça répond à ta question, mais je n'ai jamais pensé que tout cela arriverait et maintenant que j'y pense, je suis ravi d'avoir pris toutes ces décisions. Tu viens de provoquer chez moi un sentiment de réconfort, de satisfaction vis-à-vis de tous cela, y compris les périodes plus creuses.