Alice in Chains - Dirt On ne le dira jamais assez : la drogue, c'est mal. Un constat évident comme il est tout aussi évident que le couple drogues/musiciens talentueux a souvent été un mélange détonant et catalyseur dans la création de grands disques qui resteront dans l'histoire de la musique. De Syd Barrett en passant par les Doors où plus récemment les Kyuss, ces musiciens ont tous utilisé des procédés chimiques pour amplifier leurs sens afin de les mettre au service de leurs talents et d'une vision souvent avant-gardiste de la musique. Mais à trop vouloir ouvrir les portes (de la perception) de manière abusive, les drogues ouvrent aussi celles des abîmes de la dépendance et du mal-être : un revers de la médaille qui semble inéluctable. Au moment d'enfanter Dirt, la donne est un peu différente du côté de Seattle : les AIC viennent de sortir un album prometteur acclamé et un EP carrément encourageant et s'adonnent sans frein au mode de vie rock'n'roll qu'ils ont toujours envié à leurs idoles (Ozzy Osborne en tête). Les membres d'AIC sont tous en proie à des addictions diverses, à des niveaux variables, mais c'est surtout Layne Staley qui semble le plus empêtré dans les sables mouvants de la dépendance à l'héroïne. Layne se défonce, traverse des périodes d'euphorie intense liées à sa consommation de narcotiques mais expérimente aussi la dépression, le manque, la solitude et l'isolement. C'est à la fois dans et avec cet environnement que les AIC vont créer, s'en inspirer (surtout au niveau des textes) et alimenter en noirceur leur second album intitulé sobrement Dirt.
Facelift avait été l'occasion de démontrer ce que le groupe savait faire avec les amplis à un volume élevé, Sap une opportunité de les contempler dans une posture plus intimiste et d'apparence plus apaisée, Dirt fait de nouveau la part belle aux ambiances électriques tout en ne négligeant pas cette niche ouverte sur Sap. Les composantes qui ont fait le succès d'AIC n'ont à priori pas changé : un Jerry Cantrell pourvoyeur en riffs d'inspirations "sabbathiennes" et un Layne Staley à la voix métallique chromée qui n'a jamais été aussi proche de surpasser ses idoles dans la maîtrise de ses cordes vocales. Pourtant, l'amélioration qualitative est évidente, le songwriting s'est affiné, les AIC semblent avoir trouver la voie à suivre en matière de son et d'identité : à la fois plus massif, plus nuancé et plus chargé encore en ondes négatives. Dirt ou 12 morceaux en forme de déclarations de désamours aux parts obscures de l'Homme. "Them bones", où Layne semble expulser le poison de lui-même, et "Dam that river" étonnent par leur fougue grisante mais c'est surtout sur les morceaux mid-tempo où les AIC excellent, impressionnent et usent du génie enfoui en eux ("Rooster", "Junkhead"). Contrairement à ses auteurs qui les collectionnent, Dirt ne connaît aucunes failles ni faiblesses et d'ailleurs, plus les pistes se succèdent, plus les AIC se montrent brillants et cela jusqu'au terme de l'album. En guise d'"au revoir, à bientôt ?", le groupe conclut Dirt sur 3 perles certifiées AIC qui peuvent, à elles seules, être représentatives de l'étendue de la personnalité volatile du groupe : un "Angry chair" métallique rageur, un "Down in a hole" acoustique à la beauté funèbre et un "Would ?" à l'interrogation désespérée, un triplé indéniablement magnifique qui achèvera de convaincre l'auditeur si ça n'était pas déjà fait.
Avec Dirt, les AIC réalisent l'album cathartique par excellence et par la même occasion, un des disques majeurs de leur carrière. L'adversité donne souvent l'occasion aux personnes de se surpasser et les Alice In Chains nous en donnent un exemple étincelant de talent(s).