Neurosis #1 Comment vas-tu ?
Très bien, c'est une très bonne période, on sort notre dixième album, on donne beaucoup d'interviews, les gens semblent très contents. Nous sommes à une semaine de la sortie officielle, c'est toujours excitant.

J'ai quelques mots pour définir Neurosis : souffle, sincérité, refuge et même sang. Quels seraient les tiens ?
"Vie", pour moi Neurosis est l'intégralité de ma vie adulte et c'est quelque chose de plus grand que nous tous individuellement. C'est la façon dont nous donnons un sens au monde et cela nous permet de faire quelque chose qui a vraiment du sens avec nos vies. C'est presque impossible de définir Neurosis avec des mots et je pense que la musique doit lui donner un sens.

Vous sortez donc ce nouvel album, Honor found in decay, une œuvre intense, chaotique et mélodique, aux paroles sombres et bouleversantes, mais vous paraissez néanmoins moins oppressés que sur les anciens albums, plus sereins comme si vos démons étaient derrière vous. Comment le ressentez-vous ?
C'est difficile à dire car chaque album est l'expression d'où nous sommes à un moment donné. Je peux dire que nous vieillissons et je nous espère plus sages. On était des adolescents en colère et on est devenu de jeunes pères de familles. La vie n'est pas devenue plus facile, le monde n'est pas devenu plus relaxant, des choses complètement folles arrivent encore autour de nous et la vie a ses bons et mauvais moments. Tous ces évènements que l'on traverse nous permettent ou pas de trouver une façon positive d'appréhender toutes ces choses. Les années qui ont passé entre Given to the rising et Honor found in decay n'ont pas été faciles, la vie a toujours ses challenges et ses périodes sombres, mais je crois que devenons plus aptes à les intégrer à notre musique et à voir au-delà plutôt que de se laisser noyer par tout cela.

Quand j'ai découvert votre nouvel album, j'ai eu au départ un choc, un sentiment de rupture, de bouleversement dans mes habitudes chez Neurosis puis au fil des écoutes, j'ai retrouvé des familiarités, des repères avec le reste de votre discographie. Finalement Honor found in decay est une évolution de Neurosis, une continuité de vos œuvres. Quel est votre regard sur le passé ?
Il est difficile pour voir de parler du passé de Neurosis car nous ne regardons jamais en arrière, nous n'aimons pas nos anciens albums. Nous sommes bien entendu fiers de notre histoire et conscients que chaque disque nous a mené là où nous en sommes, mais ce que je veux dire, c'est que regarder en arrière et analyser la façon dont on approchait notre musique pendant Souls at Zero ou n'importe quel autre album est embarrassante. elle paraît immature comparée à notre manière de nous exprimer au travers de notre musique aujourd'hui.
J'espère donc que nous sommes au point où celle-ci est dans sa forme la plus évoluée. Evidemment, il y a certains sons que nous utilisons qui peuvent être retrouvés dans d'autres albums voire même assimilés à une signature. Notre façon de jouer de nos instruments peut être cyclique à certains moments et pourrait donc rappeler d'anciennes choses car nous avons notre propre style, mais ce n'est jamais un regard en arrière, une répétition du passé. Nous avons en permanence la tentation de détruire le passé et de reconstruire sur ses cendres quelque-chose de nouveau, de plus inspirant, de plus inspiré et surtout plus maitrisé.
Nous essayons d'apprendre de nos erreurs, de ce que nous estimons avoir raté et nous essayons de trouver de nouveaux espaces sonores, de briser des barrières.
Il y a beaucoup de nouvelles choses dans cet album. Au lieu de générer ces bruits noirs, ces sons, ces riffs heavy ou d'écrire de belles compositions mélodieuses, choses qui étaient dissociées par le passé ; tous ces éléments sont maintenant une seule et unique chose. Parfois, l'harmonie et la dissonance, la mélodie et le bruit, interviennent au même moment comme si tout s'unissait pour devenir plus puissant et enveloppant. De fait ce qui nous excite sur ces nouvelles chansons ne nous paraîtra peut-être plus aussi excitant dans quelques années lorsque nous écrirons de nouveaux morceaux. Nous évoluons et changeons en permanence car nous avons une inspiration qui nous guidera toute notre vie. Ce n'est pas le résultat d'une réflexion, on ne s'assoit pas pour parler de ce que nous voulons créer, ce sont les tripes qui s'expriment dans le chaos.
Dans un sens, ceci est valable pour tous les albums car nous sommes toujours les mêmes personnes. Il est possible que certains éléments de Pain of mind se retrouvent dans Honor found in decay car notre façon de voir les choses et certains sons peuvent former une continuité, je pense que c'est une spirale. Je ne vois pas notre évolution de manière linéaire, nous ne partons pas d'un endroit pour arriver à un autre complètement différent. Nous sommes partis de très loin pour faire ce qu'on fait aujourd'hui mais en réalité, la "vraie" inspiration de Neurosis, nous ne la trouverons peut-être jamais car nous serons morts avant mais nous n'arrêterons pas d'évoluer en ce sens.

Neurosis #5 L'influence de vos projets solos, celui de Scott comme le tien n'a jamais été aussi présente au sein de Neurosis. Nous savons que vous composez tous ensemble mais quel est votre processus de création, la musique vient-elle avant les paroles ?
Les paroles viennent toujours en dernier. Scott et moi avons différentes façons de procéder. Il arrive que je garde un carnet avec des notes mais elles ne peuvent être incluses comme ça dans un morceau car il faut que les choses sonnent d'une certaine façon. On ne peut pas prendre une ligne de poésie et la mettre dans une chanson, nous devons prendre en compte le rythme, le phrasé., c'est pourquoi nous laissons toujours la musique nous dire ce qui doit se trouver là et nous pensons aux voix à force d'écouter la musique. Nous pensons aux mots comme un moyen de compléter notre musique. La façon d'utiliser nos voix fait partie du son, ce ne sont pas des éléments séparés. En ce qui les concerne, l'influence de nos projets solos sur notre façon de chanter est assez énorme car il s'agit dans ce cas de nous dévoiler seuls, sans nos frères. Cela nous met en position de vulnérabilité mais Neurosis en avait vraiment besoin car nous étions tout le temps en train de crier et nous n'aurions pas eu le même impact par rapport à l'évolution de notre musique. Ce que nous faisons dans nos projets solos a, je pense, aidé Neurosis car cela nous a donné confiance en d'autres possibilités de nous exprimer vocalement.

Vous vous rencontrez souvent pour jouer, répéter ?
On ne répète pas beaucoup, nous sommes dispersés dans l'ouest des Etats-Unis et nous devons prendre l'avion pour jouer ensemble. Nous avons tous un travail, une famille et des choses qui occupent notre temps. Le plus gros challenge est de trouver le temps pour se réunir donc nous nous retrouvons tous dans notre salle de répétition et nous travaillons sur des idées simples, avant de les enregistrer pour ensuite les emmener chez nous et les retravailler dans nos home studios.
Chacun y ajoute sa contribution puis le groupe ou une partie du groupe se réunit pour travailler dessus. Mais il y a vraiment différentes façons de procéder, nous n'avons pas de méthodes ou de chronologie que nous respectons. C'est en fait très chaotique, nous laissons la place au chaos jusqu'à ce que l'on entrevoit un motif , un besoin commun et à partir de ce moment, on regarde quand on peut se réunir dans les mois à venir pour pouvoir terminer ces morceaux. Parfois quand l'un d'entre nous à une idée, il l'envoie à tout le monde puis on donne vie à celle-ci quand on se réunit. Mais la magie n'opère que lorsque nous sommes tous dans la même pièce car une chanson de Neurosis n'est jamais terminée sans le groupe entier, sans la somme des individualités qui en fait un tout se développant naturellement.

Dans vos paroles, vous utilisez de nombreuses métaphores notamment au sujet de la nature. Elle a toujours été très présente chez Neurosis. La tempête, le désert, la mer, le soleil... la montagne, qui semble être un lieu de refuge, sont régulièrement cités voire personnifiés, humanisés. Le soleil est plus particulièrement présent à travers toutes vos œuvres si bien dans les paroles, les titres des chansons et albums, vos artworks, vos projections, que représente-t-il d'aussi symbolique pour vous ?
Je pense que toute l'inspiration de nos paroles vient de nos expériences personnelles, quelles qu'elles soient, mais nous ne ressentons pas le besoin de partager ou d'exposer nos vies privées, ce n'est pas Neurosis. Neurosis consiste à prendre ces émotions pour méditer sur celles-ci pour les relier à l'humanité toute entière. Ce n'est pas la vie d'un individu seul, c'est l'expérience de tout le monde et la seule façon d'atteindre cette profondeur dans les émotions. C'est pour pouvoir en peindre le tableau et permettre aux autres d'y mettre leurs propres vies dans les mots, la musique pour créer un espace où ils pourront ressentir ces émotions avec notre musique et à travers des métaphores sur la nature. Neurosis est tellement plus grand que chacun d'entre nous en tant qu'individu. La nature est tellement plus grande que nous, en tant qu'espèce. Nous sommes tellement distraits par des choses de la vie que nous sommes séparés de la nature. Celle-ci met les choses dans une plus grande perspective, nous ne pouvons être plus grand et plus puissant que la nature, elle est tout. Nous trouvons une telle inspiration dans le flot de la rivière qui ressemble au fil de nos vies, de nos émotions. La montagne peut être un refuge, un défi ou encore une solution. Le désert est un endroit dur, de désolation ou l'endroit où les étoiles sont les plus visibles. Le soleil est la métaphore la plus puissante que nous pouvons utiliser et nous l'avons fait un nombre incroyable de fois mais nous ne pouvons nous en empêcher. Il peut être l'oeil qui fixe en permanence, le créateur des déserts, la force de fertilisation qui amène ce qui est vert et bon, il peut être le sauveur des ténèbres, il peut être n'importe quoi.

Neurosis #4 Sur cet album, dans des titres tels que "At the well" ou "Bleeding the pigs", pour ne citer qu'eux, vous avez une vision très sombre de l'humanité en y tenant comme une place de spectateur dans notre monde. Comment se sent Neurosis en rapport à ce monde ? Y avez-vous trouvé une place d'ailleurs ?
Nous ne nous y sentons toujours pas à notre place, ce pourquoi nous nous sommes tournés vers la musique underground. Notre seule vraie place dans ce monde est notre propre expression. Le fait que d'autres personnes aiment notre musique est assez incroyable car nous créons la musique que nous voudrions entendre et nous nous sommes rendus compte que d'autres la trouvaient inspirante. J'espère que l'héritage que nous laisserons sera défini par l'originalité, l'intensité et le fait que nous ayons toujours fait les choses à notre façon. J'espère qu'on laissera derrière nous quelque chose d'original, intense et toujours singulier. En ce qui concerne le sentiment d'être humain et notre place en tant qu'être humain, je pense que c'est une bataille constante et c'est pourquoi nous avons besoin de Neurosis comme exutoire.

Je vous ai vu de nombreuses fois en concerts et ceux-ci me semblent êtres toujours des expériences très particulières intenses, riches en émotions. Vous semblez être en communion entre membres de Neurosis comme si vous étiez possédés par un même esprit qu'est la musique. Peux-tu me décrire ce que vit le groupe sur scène?
Le but ultime, que nous avons découvert il y à longtemps par accident, est de trouver un espace de transe. Nous ne sommes pas des artistes nés, nous ne sommes pas capables de nous lever et d'imiter un singe ou quoique ce soit d'autre, nous nous sommes rendus compte que notre musique nous aide à nous libérer de nos corps, nous nous livrons à elle. Parce qu'elle est très intense, il serait inapproprié de ne pas nous livrer totalement à elle en essayant uniquement de l'incarner. Ce n'est pas toujours parfait, chaque soir comporte son lot d'insatisfactions, il arrive que des problèmes techniques interviennent, que des flashs nous éblouissent, que nous sortions de cet état de transe et c'est très frustrant car nous avons totalement quitté nos corps pour devenir le son comme si l'esprit de Neurosis nous attrapait et coulait en nous très naturellement. Je n'aime pas me sentir moi-même pendant un concert, alors bien sûr nous devons bien sûr rester assez conscients de ce que nous faisons pour jouer de nos instruments mais lorsque tout se passe bien, rien d'autre que le son n'existe.

J'allais en venir justement, quel est un bon concert, un bon public ? Comment les préfères-tu?
Un bon concert est un concert où nous sommes capables de faire ce que je décrivais avant. Il faut que le son soit bon et que les gens puissent ressentir les basses. Il nous faut aussi le moins de distraction possible qui pourrait nous empêcher de trouver cet état de transe. Chaque endroit à ses vibrations, je n'aime pas vraiment jouer en extérieur, ce qui est assez contradictoire car j'aime être dans la nature, mais ce n'est pas assez confiné pour retenir notre son. J'aime jouer dans des endroits qui ont du caractère comme de vieux théâtres ou des salles qui ont été construites avec des matériaux de qualité pour que le son puisse résonner. En ce qui concerne le public, nous avons en général un public respectueux. Il arrive parfois qu'un fan de heavy metal débile qui nous frustre car il tente d'attirer l'attention vers lui mais la plupart du temps notre public est très bien. Nous sommes tous présents pour vivre une expérience unique.

Le "monde" réclame Neurosis sur scène mais vous vous faites plutôt rares, vos quelques tournées sont toujours courtes. Ceci a-t-il pour but de garder cette authenticité et intensité live en ayant moins de concerts ? Aimez-vous être en tournée ou préférez-vous jouer des concerts uniques ?
Je préfère notre façon de faire actuelle, être rare et rendre les évènements spéciaux, j'ai aimé être en tournée et j'ai vieilli dans ce contexte. Je n'échangerais ces expériences pour rien au monde mais nous ne pouvons pas nourrir nos familles avec Neurosis, parce que nous restons un groupe underground et ce ne serait pas bon pour elles si nous étions toujours sur la route. La raison pour laquelle nous sommes si rares est que nous travaillons tous à côté et qu'il faut concilier les impondérables de chacun. La vie en tournée est très déséquilibrée, vous êtes toujours en train de bouger et sans espace personnel. J'aime les autres membres comme des frères mais je ne veux pas passer toutes mes journées avec tout le monde pendant la plupart de l'année et j'aime tellement quand on se retrouve maintenant. C'est toujours une chance de pouvoir tous échapper du travail et se réunir une semaine pour aller en Europe, ce n'est pas donné à tout le monde,j'en suis reconnaissant et je pense que cela perdrait de son sens si on le faisait tout le temps pour pouvoir gagner de l'argent.

Neurosis #2 J'étais présente au Roadburn 2009 avec votre "Beyond the pale". Allez-vous y retourner l'année prochaine ?
Non mais nous espérons pouvoir revenir en Europe l'été prochain.

Neurosis a joué quelques rares fois en France. Que penses-tu de la scène musicale française ?
Je ne suis pas du tout un expert en ce qui concerne la France. En ce qui concerne la musique française, j'ai beaucoup entendu de musique celtique folk bretonne. J'ai vu un bon groupe suisse sur un festival, The Young Gods. Je me souviens d'un groupe folk dans une tente de cirque, où le public était joyeux, buvait et dansait, je me souviens, je me disais "putain, cette ambiance est magnifique !", je suppose qu'ils étaient très populaires, je suis arrivé là par hasard. [ On cherche ensemble le nom du groupe ]. C'était... Les têtes .

Les têtes raides ????
Oui !!! J'ai bien aimé ce souvenir de public joyeux, j'ai acheté le disque car j'avais aimé l'effervescence du public. En ce qui concerne la musique heavy français je ne suis pas très calé, je me souviens avoir joué avec Kill the Thrill il y a très longtemps. Ils étaient bons et j'ai aimé jouer avec eux, c'est arrivé d'autres fois avec quelques groupes mais je ne sais pas du tout ce qu'ils font maintenant.

Qu'écoutes-tu en ce moment ?
J'ai été très occupé dernièrement et je n'ai donc pas eu la chance d'écouter beaucoup de musique à part quand je conduis mais j'ai principalement écouté du vieux punk rock comme les Clash, les Stooges ou les Black Flag. J'ai été dans une période rétro punk rock pour je ne sais quelle raison.

As-tu également ce rapport de harmonie avec la musique d'autres artistes ? As-tu été bouleversé, transformé par l'un d'eux ?
Beaucoup de choses me touchent profondément mais je ne sais pas si quelque chose me fait ressentir le même type d'émotions que tu décris car je pense que ma relation avec la musique qui est comme ça est celle que j'ai avec Neurosis. Et je pense que c'est ce qui nous a conduit à faire Neurosis car rien ne nous fait cela. Amebix pourrait s'apparenter à cela avec ces guitares heavy et ce punk rock qui a eu un très gros impact dans ma vie. Black Sabbath a été très important quand j'étais plus jeune, cela m'a mené vers de nouveaux horizons et représente toujours beaucoup pour moi, même si les médias tentent de discréditer ce groupe et Ozzy Osbourne mais j'ai leur musique dans les veines. Si j'ai besoin de surmonter quelque chose, les riffs de Tony Iommi me font me sentir mieux. Certains albums de Motorhead sont ancrés dans mon cerveau car quand c'est ce que j'écoutais quand j'étais jeune et que je roulais à fond pour me sentir libre. Mais c'est plus un sentiment que j'éprouve avec la musique en général et je ne pense pas qu'un artiste en particulier produise cela.

J'ai une dernière question, c'est celle d'un bon ami qui aime également beaucoup Neurosis et je lui ai donc fait écouter Honor found in decay. Il voulait savoir pourquoi il n'avait plus envie de mourir, comme sur les albums précédents, en écoutant votre dernier album?
Alors là, j'en ai aucune idée !! ( rires)

Merci beaucoup pour cette interview et le temps que tu as pris pour me répondre...
Merci à toi, merci, merci pour ces questions et cette conversation, j'ai appréciés tes mots sur notre musique.