F de Lancelot Ce n'est pas ton premier roman, pourquoi avoir choisi ce thème pour celui-ci ?
Quand au fil d'une discussion on me demande quels sont mes centres d'intérêt, je réponds laconiquement "la littérature et la musique", sous-entendant intérieurement "le metal et l'écriture". Pourtant, réunir les deux dans un roman n'a pas été une démarche si logique que ça. J'ai commencé avec mon groupe de black metal Stellarvore par mettre en musique mes textes, travaillant sur cet album peu après la sortie de mon premier livre. Une fois tout cela terminé, j'ai été pris de ce grand vide que connaissent les artistes après avoir achevé une œuvre de longue haleine.

À quel moment précis t'a-t-il paru logique d'explorer la musique à travers l'écriture et non l'inverse ?
Je ne sais pas. Mais la trame du roman m'est venue très facilement, presque intuitivement.

Le roman suit la vie d'un groupe de métal, quelle est la part d'autobiographie dans tout cela ?
Plus qu'une autobiographie, c'est plutôt un fantasme couché sur papier. Bien sûr, beaucoup de scènes sont clairement inspirées de ma vie, et certaines personnes se reconnaîtront, ou penseront se reconnaître, tandis que d'autres ne verront pas qu'elles ont fait partie de mes sources d'inspiration, mais l'essor du groupe, ce sont un peu mes rêves que je me suis plu à romancer.

Tu as déjà viré un "producteur"?
Il y a effectivement une scène apparaissant très tôt dans le livre, où Ninon, le narrateur du livre, prend un peu en main ce groupe de metal et met à la porte l'ingénieur du son qu'Aorasie avait recruté. Tous étaient d'accord pour dire que le son était catastrophique, mais aucun n'était capable d'exprimer son mécontentement directement.
Ça ne m'est jamais arrivé personnellement, j'ai eu la chance de toujours jouer dans des groupes où au moins l'un des membres avait une formation d'ingénieur du son, mais c'est arrivé à des amis. Ils avaient payé presque un millier d'euros pour l'enregistrement de cinq titres, et le résultat était catastrophique. Mais comme ils n'avaient pas une Ninon pour mettre dehors cet ingénieur du son, ils n'ont eu d'autre choix que de sortir leur EP avec ce son déplorable.

Le roman sent le vécu mais tu penses qu'on peut vraiment changer d'instrument à une semaine d'un énorme concert ?
En lisant ta chronique, j'ai trouvé cette remarque très pertinente. Changer de clavier, ce n'est pas anodin, et effectivement, faire ça à une semaine d'un concert est discutable.
Moi je suis batteur. Je joue rarement sur mon propre instrument, et souvent dans des conditions difficiles, alors c'est ainsi que je perçois une performance scénique : je m'adapte selon le matériel. Mais c'est une vision du monde propre aux batteurs. On ne verra jamais un guitariste jouer sur une guitare qu'il ne connaît pas, et encore moins un claviériste. En notant ce changement d'instrument à une semaine du concert, tu as réussi à sentir la vision du monde de l'auteur à travers le texte.

Au final, il y a peu de moments où le groupe Aorasie travaille "ensemble" y compris avec des membres temporaires, pourquoi avoir choisi d'éluder ces passages ?
La dynamique d'un groupe est quelque chose de presque mystique. Même en étant bon musicien, les premières répétitions sont un peu laborieuses, puis, au fur et à mesure que les membres apprennent à se connaître, l'entité se crée. Si l'on voulait sombrer dans l'ésotérisme, on pourrait parler d'égrégore.
Une fois cette entité en place, le groupe devient solide et "sait" jouer ensemble. Les répétitions hebdomadaires tiennent plus de l'hygiène que d'une réelle volonté de progression... elles restent cependant utiles pour le travail de composition. Et quelques jours de résidence avant une tournée suffisent à se préparer.
Le groupe est si solide qu'un membre intérimaire s'intégrera assez facilement à la machine. J'ai vu de nombreux groupes n'ayant jamais répété avec un musicien de session que le matin même du concert, ou durant les balances. Cette alchimie que le groupe a passé des mois ou des années à créer est si forte que contrairement à ce que l'on pourrait penser, une pièce rapportée s'y fond sans difficulté.
Le choix d'éluder ces passages n'est pas vraiment conscient, mais quand le livre commence, le groupe est déjà très soudé musicalement, et le regard néophyte de Ninon n'aurait peut-être pas su apprécier ce lien mystique qui unit les musiciens.

Le livre aborde aussi très peu l'idée d'une "scène" où différents groupes locaux s'entraident, ce ne serait pas le cas à Toulouse ?
Quand un peu plus tôt j'évoquais la vision de l'auteur, nous en avons là un parfait exemple. Entre musiciens d'une même scène, nous nous connaissons tous plus ou moins, et effectivement, nous partageons des scènes, nous allons voir les autres groupes en concert, par curiosité ou par soutien - sauf moi, qui par sauvagerie ai tendance à rester un peu caché. Cette difficulté que je peux avoir de me jeter au monde apparaît malgré moi dans ces lignes.

Pour en terminer avec mes griefs, même si j'ai beaucoup aimé le livre, je déplore l'absence de relationnel avec les fans et l'importance prise par les réseaux sociaux, pourquoi ne pas avoir traité ces thèmes ?
C'est amusant comme tes questions peuvent soulever une perception du monde que j'ai mis en place dans mon livre de façon tout à fait inconsciente. On ne voit effectivement que peu de relations avec les fans ou avec les membres d'autres groupes. Ma misanthropie sourd à travers mon livre de façon bien plus forte que je ne l'imaginais.

Si tu devais t'identifier à un de tes personnages, ce serait lequel ?
Les diverses personnes ayant participé à la relecture du livre m'ont toutes dit que j'avais réussi ce tour de passe incroyable : faire en sorte que chacun des personnages du livre, pourtant tous très différents, soit le reflet d'une facette de ma personnalité. Je n'ai pourtant pas l'impression que c'est le cas, mais quand trois personnes me disent la même chose sans se concerter, j'imagine qu'il doit y avoir un fond de vérité.
Dans sa Confession négative, Richard Millet disait "Entrer dans la vérité de l'écriture c'est se défaire de soi, et non comme on le dit naïvement, être soi-même." Je ne suis manifestement pas encore entré dans la vérité de l'écriture.
Pour répondre à ta question, je m'identifie très clairement au personnage de Frédéric, le batteur. J'irai même plus loin en disant que si une grosse partie de son arc narratif est rédigée sous forme de lettres d'amour, ce n'est pas complètement innocent.

On est d'abord dans un monde de stéréotypes comme le batteur taré, le bassiste un peu lourd ou le guitariste dragueur puis l'histoire nuance les personnages, tu n'as pas peur de perdre des lecteurs qui pourraient penser que c'est simpliste après quelques pages ?
C'est l'une de mes principales angoisses concernant ce livre, oui. Pour que l'aventure commence, il faut poser le décor, présenter les personnages, montrer à quoi ressemble un enregistrement, un concert, décrire les barrières qui empêchent de se lancer, etc.
Ensuite seulement les personnages s'épaississent, ensuite seulement le groupe peut prendre vie, enfin seulement le lecteur peut se laisser happer par cette ascension et les difficultés inhérentes.

Le roman aborde le sujet de la politique avec un groupe extrémiste qui est aussi présenté en victime, tu t'es interrogé sur le fait d'enlever ce passage, notamment celui avec les antifa ?
Une chose que j'aime dans le monde du metal, c'est sa tolérance. Quand je dis tolérance, je l'entends au sens large. On se fiche que Gaahl ou Rob Halford soient gay, que le chanteur de Sepultura ou le bassiste de Suffocation soient noirs, et on se fiche également de ce que raconte par exemple Nokturnal Mortum dans ses textes, tant que la musique est bonne.
On a pourtant vu Phil Anselmo être empêché de jouer pour ses conneries, on a vu des concerts de Tyr annulés parce que ses membres participaient au Grindadráp (la chasse aux dauphins) dans les îles Féroé, on a vu le festival Ragnard Rock menacé d'être annulé, on a même vu des associations se monter pour faire interdire un Hellfest jugé blasphémateur.
Et la littérature actuelle n'est pas épargnée, avec des dédicaces annulées, des stands de vente de livres saccagés, et même des auteurs agressés à coups de barre de fer pour cause de blasphème.
Dans le metal, on est tolérants. On a certes des groupes d'extrême droite aux propos douteux, mais ça n'a jamais dépassé le cadre musical. On a eu une scène black metal qui, dans les années 90, avait tout de même incendié une grosse partie du patrimoine architectural norvégien, sous couvert de haine religieuse. On n'était plus là dans les mots mais dans les actes. Pourtant, tant que la musique était bonne, on n'empêchait pas les groupes de jouer. On n'a d'ailleurs jamais empêché personne de jouer, musique bonne ou mauvaise, les groupes de piètre qualité jouant simplement devant des salles vides.
Tous ces concerts annulés, ces polémiques inutiles, ça vient toujours de l'extérieur, de gens qui ne savent pas de quoi ils parlent, qui imaginent les metalleux sacrifier des chèvres sous un drapeau à croix gammée, incapables de comprendre que le moteur principal, c'est la musique, c'est le prisme par lequel les metalleux voient le monde et que le reste n'a que peu d'importance.
Bien sûr, chacun, selon ses convictions personnelles, éthiques ou politiques, choisira d'écouter ou pas les groupes qu'il voudra, mais la tolérance reste de mise.
Peut-être sommes-nous dans l'erreur, et peut-être faudrait-il censurer tous les groupes qui ont un discours haineux/blasphématoire/violent, les êtres humains étant trop bêtes pour faire la part des choses. Mais dans ce cas-là c'est la démocratie elle-même qu'il faudrait remettre en question, et le concept de liberté d'expression.
Donc pour te répondre, non, il n'a jamais été question de me censurer à aucun moment. J'ai simplement trouvé plus réaliste de faire intervenir des antifas que des disciples de Dieu venant faire taire cette messe satanique qu'est un concert de metal.

F. de Lancelot - La poétique des flammes L'héroïne est une jeune étudiante un peu perdue qui ne sait presque pas ce qu'elle cherche, c'est un thème universel, pourquoi ne pas avoir "vendu" le roman sous cet angle et avoir préféré le cadre "métal" avec cette couverture et un titre évocateur ?
Ninon est un peu héroïne malgré elle. Le véritable héros, c'est Aorasie, le groupe qu'elle suit. Elle n'est après tout que le narrateur. Un narrateur qui s'investit tellement dans l'aventure qu'elle finit presque par prendre le devant de la scène, et si elle est le moteur qui fait avancer le livre, le véhicule reste Aorasie.

Choisir une héroïne étrangère au metal, c'est pour viser un public plus large ?
Choisir une héroïne étrangère au metal, c'était pour moi la possibilité de décrire ce milieu à travers un œil neuf. Des concerts j'en ai vu des centaines, des festivals j'en ai fait au moins une dizaine, je serais bien incapable aujourd'hui de m'émerveiller devant une foule enthousiaste, bien incapable d'être choqué par la violence des pogos d'un concert de death metal, bien incapable de me laisser émouvoir par autre chose qu'un groupe de grande qualité.
Ninon, elle, avec son regard de néophyte, elle peut faire tout cela, elle peut offrir au lecteur ce regard enthousiaste. Elle a aussi assez de recul pour sourire face à des comportements de metalleux auxquels je ne prête même plus attention.
Si à travers elle je peux toucher un public plus large et lui donner envie de s'intéresser à ce qui se cache derrière ce "bruit" qu'est le metal, je ne pourrai que m'en réjouir, mais mon but premier, c'était surtout d'avoir un regard innocent sur la scène metal.

L'inspiration est une chose, la rédaction en est une autre, tu es du genre à passer et repasser sur certains passages pour les corriger et les améliorer ?
Une étudiante en psychologie m'a dit que j'avais tous les traits du névrosé obsessionnel. Imagine comment ça peut se traduire dans le travail de relecture. Je lis à haute voix, je relis, je corrige, je modifie, je réécris, je recommence, et ce jusqu'à n'en plus pouvoir.
Il y a ce passage tiré de l'ouvrage De l'inconvénient d'être né, d'Emil Cioran, qui résume assez bien ma façon de retravailler un livre : "Un ouvrage est fini quand on ne peut plus l'améliorer, bien qu'on le sache insuffisant et incomplet. On en est tellement excédé, qu'on a plus le courage d'y ajouter une seule virgule, fût-elle indispensable. Ce qui décide du degré d'achèvement d'une œuvre, ce n'est nullement une exigence d'art ou de vérité, c'est la fatigue, et plus encore, le dégoût."

Les textes des chansons sont particulièrement travaillés, tu pourrais proposer tes services à des groupes en mal de talent dans ce domaine ?
Peut-être n'ai-je pas assez de recul sur mon travail, mais j'ai l'impression que ces textes, et mes textes poétiques en général, ne se prêtent pas vraiment au chant. Déclamés sur le bon rythme, avec la bonne intonation, ils peuvent peut-être prendre vie, mais chantés sur du metal ? Je ne suis pas sûr du résultat.
Certes je l'ai fait avec mon groupe Stellarvore, mais c'était du black metal, avec cette voix incompréhensible propre au style, ce qui fausse un peu le résultat. Mais si un groupe musicalement intéressant était séduit par mon travail, je ne serais certainement pas fermé à une collaboration.

Écrire est une passion chronophage, ton entourage le supporte ?
La question serait déjà de savoir si mon entourage me supporte même sans l'écriture.
En phase de travail profond, je ne supporte pas la moindre interruption. Puis arrive un moment où je prends conscience que mon isolement se prolonge trop, et soudain, je réapparais au monde.
Une amie m'a comparé à un Sim : je ne sors que pour remplir ma jauge de sociabilité. Elle a tristement raison.

Quels sont tes auteurs préférés ?
Je ne jure que par le XIXème siècle. Que ce soit en poésie, littérature ou peinture, je ne jure de toute façon que par le XIXème siècle. Il n'y a que l'architecture et la sculpture qui arrivent à me tirer vers l'antiquité, et le metal qui me laisse une porte ouverte sur le XXIème siècle.
Je ne lis pour ainsi dire aucun auteur contemporain, et quand ça m'arrive, je suis presque systématiquement déçu.
Mes auteurs préférés appartiennent tous à ce siècle prenant naissance dans le romantisme et s'achevant dans le décadentisme. Si je devais n'en retenir que trois, je citerais Théophile Gautier, Joris-Karl Huysmans et François-René de Chateaubriand.

L'anticipation ou l'héroic fantasy sont souvent des styles privilégiés par les métalleux, les histoires ont plus d'importance que la façon dont on les raconte ?
Pour moi, non, c'est tout le contraire. Mais pour le reste du monde. un film Marvel au rythme haletant aura mille fois plus de succès qu'un Kusturica par exemple. Certains sont plus sensibles à la forme qu'au fond, pour d'autres c'est l'inverse. L'œuvre idéale devrait bien sûr réussir à allier les deux.
Je pense que si l'heroic-fantasy ou l'anticipation parlent plus particulièrement aux metalleux, c'est parce que l'esthétique qui s'en dégage, post-punk ou médiévale, se rapproche de leur univers.

Peut-on dire que tu es en "autoproduction"?
J'ai effectivement monté ma propre structure, les grandes maisons d'édition étant incapables de comprendre cet univers particulier qu'est le metal. Cela m'a aussi permis d'avoir toute latitude quant à mes choix artistiques... pour le meilleur et pour le pire.
Si l'on peut dire que je suis en autoproduction, je ne suis cependant pas seul. Il y a Élodie qui s'occupe de la communication, Marion, Patricia ou encore Laura qui étaient là pour la relecture ou durant les phases de réflexion, ainsi que Charles pour les calligraphies et Yolène pour les illustrations.

Produire un album n'est pas rentable, pour un bouquin, c'est pire ?
Sortir un album de metal, c'est se jeter dans un océan aux côtés de milliers d'autres poissons. À moins d'être un groupe exceptionnel et d'avoir la reconnaissance méritée, c'est effectivement difficile d'être rentable, ça coûte même souvent beaucoup d'argent pour des rentrées assez faibles.
Sortir un livre, c'est se mettre face aux grosses maisons d'édition et leurs solides réseaux de distribution et essayer de ne pas trembler. À moins que le livre enthousiasme les foules, il y a peu de chances que ce soit rentable. Mais tout comme je fais de la musique par amour de l'art, j'écris par amour de la littérature, et aussi parce que je suis bien incapable de ne pas écrire.

Il y a des retombées hors sphère métallique ?
C'est un peu mon rêve secret, que ce livre ne soit pas un roman sur le metal, mais un roman à part entière. Pour avancer sur le terrain des médias traditionnels, qu'ils fassent au moins semblant de me prendre au sérieux, il faut déjà que je conquière mon lectorat premier : les metalleux. C'est d'eux que dépend la diffusion de ce livre dans le monde extérieur.

Que dirais-tu à quelqu'un qui n'aime pas particulièrement la lecture ?
Quand au collège on essaie de nous ouvrir sur la littérature en nous faisant lire Flaubert et Zola, je n'arrive pas à comprendre comment des gens arrivent encore à apprécier la lecture. J'adore Flaubert, mais il a fallu que j'atteigne une certaine maturité intellectuelle pour apprécier son génie, maturité que certains ont peut-être déjà à 13 ans, mais que pour la plupart nous ne possédons pas à cet âge-là.
Aujourd'hui, où les séries télé sont en train de supplanter les films, on se rend compte que suivre un héros sur plusieurs épisodes, sur plusieurs saisons, c'est ça qui nous fait vibrer.
Un livre, ça nous fait voyager de la même manière, on suit les personnages sur plusieurs centaines de pages, durant des jours, des semaines, avec toute la profondeur que peuvent nous offrir les mots et que n'a pas toujours un écran.
Oubliez les cours de français du collège ou du lycée, il y a des façons moins abruptes d'aimer la lecture que de commencer par Balzac. Si vous êtes par exemple familier avec le milieu du metal, prenez un exemplaire de La poétique des flammes, et laissez votre esprit voyager sur quelques centaines de pages, vous pourriez y prendre goût.