Igorrr 1 Salut Gautier, on a découvert ton travail il y a pas mal d'années notamment par le biais de tes copains de Pryapisme qui nous ont parlé de toi, car tu bosses avec certains de leurs membres. Vous cultivez de manière commune cette vision à la fois complexe, désinvolte et drôle de faire de la musique. Mais venons-en à la première question : qu'est-ce qui te pousse chaque jour à faire de la musique en te levant ?
Et bien, je n'en sais rien du tout ! Je ne sais pas ce qui me pousse à faire tout ça, je sais juste que c'est naturel, même plus que ça, c'est vital. La musique permet d'exprimer plein de choses que les mots, quel que soit le langage utilisé, ne permettent pas d'exprimer. Si je devais essayer de rationaliser un peu, je dirais que je fais cette musique par besoin de faire mon propre idéal musical, faire une musique qui me représente et que je n'ai trouvé nulle part ailleurs, ce qui est tout à fait vrai. Mais je ne sais pas pourquoi j'ai tant besoin de créer cet idéal musical, c'est quelque chose qui est en moi, comme tous les musiciens j'imagine. Je pense que c'est, comme tout à chacun, lié au simple besoin de s'exprimer, de communiquer et d'apporter son point de vue. Il est possible que si dans mon adolescence j'avais entendu un groupe qui faisait une musique qui me représentait totalement et dans laquelle je pouvais me retrouver entièrement, je n'aurais pas fait de musique, je pense que me serais contenté de l'écouter avec plaisir.

Qu'est-ce qui différencie Gautier Serre d'Igorrr ?
Igorrr, c'est juste le nom que j'ai utilisé pour mes expériences musicales, parce qu'il en fallait bien un. J'avais fait des centaines de morceaux avant de me trouver un nom, et j'ai pris celui de ma gerbille quand elle est morte, pour lui rendre hommage, sans me douter de l'ampleur qu'Igorrr allait prendre par la suite. Du coup Igorrr, c'est un peu mon idéal musical, sans autre limite de celle de ma vision subjective de la musique parfaite. Cette musique représente quelque fois ce que je suis réellement en tant que personne, Gautier Serre, et quelque fois, elle peut représenter aussi ce qui me manque et ce qui me fait du bien, même si je ne suis pas comme ça dans la vie courante, la musique permet d'exprimer de très nombreuses idées. De toute façon, la musique, d'une manière générale, peut être utilisée pour tellement de choses, ça peut autant refléter notre vraie personnalité que de se faire passer pour quelqu'un qu'on n'est pas. De mon côté, en tant que personne, j'exprime la musique que je fais avec Igorrr parce qu'elle reflète parfaitement qui je suis, mais j'y prend beaucoup de plaisir aussi parce qu'elle reflète également des choses qui me dépassent et que j'aime.

Je pense qu'on te l'a déjà demandé plusieurs fois : quel est ton parcours ? Plutôt formation classique ou autodidacte ?
J'ai une très légère formation classique, et je sais jouer de plusieurs instruments comme la guitare, le piano, la batterie, et plus ou moins tout ce qui fait des notes. Mais j'apprends quasiment tout par moi-même, j'ai du mal à faire rentrer des informations qui arrivent de la part de quelqu'un d'autre comme ça, j'ai besoin de faire mes propres expériences, de voir et d'apprendre seul pour pouvoir vraiment assimiler les choses. J'ai commencé à faire mes expériences assez jeune, sur de vieux synthétiseurs, de vieux magnétos à bande de mon père, et un jeu de la PlayStation 1 qui s'appelait "Music", j'ai dû faire des centaines de morceaux avec tout ça. Objectivement, c'était probablement très nul, mais je découvrais tellement de choses qui me fascinaient, que pour moi à cette époque c'était génial. J'ai ensuite monté des groupes avec des amis, des groupes de death-metal, musique électronique ou même des choses plus conventionnelles, ou au contraire très expérimentales. Je me sentais à chaque fois bloqué et bridé par d'autres membres du groupe qui voulaient faire telle ou telle chose qui ne me correspondait pas. Je crois que j'ai une telle attente et exigence musicale que c'est devenu assez vite évident, il fallait que développe mon projet personnel, sans le moindre avis de censure ou de "musicalement correct" que j'entendais souvent. J'avais besoin d'être totalement libre et me dégager de certaines règles conventionnelles de musique qui me bridaient et polluaient la musique que je voulais produire. J'ai commencé à faire des albums comme ça, sans aucun budget, juste en passant des milliers d'heures à peaufiner chaque morceau avec le matériel que j'avais. Et petit à petit, des musiciens m'ont rejoint et m'ont accompagné dans mon délire, faisant aujourd'hui le Igorrr que les gens connaissent avec des performeurs comme Laure Le Prunenec, Laurent Lunoir ou Sylvain Bouvier, ils ont contribué au son d'Igorrr.

Est-ce que la musique a toujours été ton hobby numéro 1 ?
Oui !

Il me semble que tu habites à la campagne, monter à Paris ou une autre grosse ville française ou européenne pour "percer" ou "se faire un carnet d'adresses", c'était inenvisageable ?
En effet, j'habite dans la campagne provençale. Je n'aime pas la ville, mais j'ai habité à Paris pas mal d'années, j'y ai monté un studio et je travaillais dans un autre à côté, ce qui me permettait de vivre. Je ne sais pas si ça a vraiment aidé à ce que Igorrr devienne plus populaire, mais ça m'a permis entre autres de rencontrer des musiciens géniaux, avec qui j'enregistre toujours d'ailleurs aujourd'hui. Dès que ça a été possible, je suis parti de Paris.

À la fin des années 1990, un très bon pote musicien me disait que l'avenir de la musique passerait automatiquement par le mélange des genres quitte à ce qu'il soit extrême. Igorrr n'existait pas à ce moment-là, et je me demandais si à cette époque-là tu avais déjà en tête de réaliser ce genre de musique ?
Jamais un pote ne m'a dit une telle phrase, tout ce que j'ai entendu quand je développais Igorrr, c'était plutôt le contraire : "la musique est trop décousue", "ça part dans tous les sens" ou "on peut pas se poser", etc. Dans tous les cas, non, en 1990, j'avais 8 ans, je pense que je jouais déjà de la musique à cette période, de la batterie et du piano en tout cas, mais je ne crois pas que j'avais déjà en tête ce besoin de développer un style de musique si personnel. Je me disais sans doute, instinctivement, que toutes les musiques existaient déjà et que quel que soit la personnalité et la sensibilité qu'on a, on peut trouver la musique qui nous corresponde et qui nous représente.

Grâce à quels éléments, selon toi, reconnait-on la touche Igorrr lorsque l'on écoute l'un de tes morceaux ?
Les retours que j'ai le plus, c'est au sujet du clavecin, donc j'imagine que c'est devenu un des éléments reconnaissables de ma musique. Mais ce qui est intéressant, c'est que tout le monde ne repère pas les mêmes détails sur ma musique, certains sont sensibles aux parties métal, d'autres se concentrent davantage sur les détails de la musique électronique, donc les parties breakcore, les cuts et les sons accessoires, et certains y voient principalement une chanteuse baroque. Peut-être que l'ensemble fait le son qu'on reconnait sur mes morceaux, mais le coté clavecin/métal est celui dont on me parle le plus souvent.

Passons maintenant à l'actualité, la sortie de ton dernier album Spirituality and distorsion. Quels en sont les premiers retours ?
L'album est sorti depuis plus de 2 mois maintenant, et les premiers retours sont incroyables. J'ai ce sentiment bizarre et nouveau que l'album a été "compris", il est malheureusement sorti dans une période vraiment spéciale, les gens ont pu l'écouter dans un contexte de pandémie mondiale, et c'est peut-être aussi ça qui a permis d'avoir l'état d'esprit apocalyptique nécessaire pour pouvoir l'appréhender, je ne sais pas. Dans tous les cas, la grande majorité des retours sont incroyablement positifs. Après, on parle d'Igorrr, hein, donc y'a pas mal de haters et de pseudo journalistes conservateurs qui nous hurlent dessus parce qu'ils acceptent mal qu'une musique puisse être différente de leur standard ou de ce qu'ils auraient aimé entendre. Mais ça fait partie du jeu, et comme je disais précédemment, je ne fais pas cette musique pour leur faire plaisir, je fais cette musique parce que, d'après moi, elle est utile et elle a un sens. Si quelqu'un peut se retrouver dans cette musique et qu'elle soit salvatrice, comme je cherchais à le faire quand j'étais ado, j'en suis le plus heureux du monde.

Comment arrive-t-on à se remettre dans le bain de la composition après deux ans de tournée ?
Là, pour le coup, après deux ans sur la route, j'avais juste hâte que la tournée se termine pour pouvoir retourner en studio. En enregistrant l'album d'avant, Savage sinusoid, j'ai découvert tellement de choses, tellement de nouvelles pistes à explorer et j'ai rencontré tant de nouvelles personnes que le fait de partir en tournée directement après avoir découvert tout ceci était presque frustrant. J'avais même commencé à enregistrer les prémices de "Overweigh poesy" (de Spirituality and distortion) pendant les sessions d'enregistrements de Savage sinusoid. Et même pendant le Savage Tour, je jouais "Very noise", un morceau de Spirituality and distortion que j'avais déjà composé entre temps dans le tour bus aussi. Quand on avait beaucoup de route, j'écrivais, je composais et peaufinais quelques morceaux avec un papier et un crayon. Une fois rentré de tournée, je me suis immédiatement remis à l'écriture de ce nouvel album, et de manière très intensive. Une fois que l'écriture était globalement finie, je suis entré en studio, et j'y suis resté plus d'un an. Un an à chercher, à peaufiner au maximum les structures, le son, notamment le son de caisse claire, le son de basse, des parties breakcore, etc. J'ai donné au-delà de ce que je pensais pouvoir donner. Là, en ce moment, c'est un peu l'opposé, j'ai qu'une hâte, c'est de partir en tournée et jouer ces morceaux.

J'imagine qu'avec l'épidémie de Covid 19, tu n'as encore pu le défendre sur scène, c'est ce qui doit être le plus frustrant dans cette histoire. Comment comptes-tu te rattraper ?
C'est exactement ça, c'est très frustrant. Comme je te disais, on a tous qu'une hâte maintenant, c'est de repartir en tournée et de jouer les morceaux de Spirituality and distortion. En fait, chaque jour qui passe fait monter cette pression et cette envie de rejouer. Je pense que quand les tournées vont repartir, ça va être énorme.

T'as fait quoi pendant le confinement ?
Pendant le confinement, j'ai passé mon temps à rénover ma maison et à écrire de nouveaux morceaux très énervés. Ça reste d'ailleurs dans le même ton du marteau-piqueur que j'utilise en ce moment...

Igorrr Patrick 2 Quel lien fais-tu entre spiritualité et distorsion ?
Ce sont deux concepts qui s'articulent merveilleusement bien, un peu comme le Yin et le Yang. Aujourd'hui, nos vies sont pleines de distorsion, notamment avec la crise planétaire qu'on traverse en ce moment. Mais entre beaucoup d'autres choses, pour y faire face, on a besoin d'une grande spiritualité, et c'est un peu ce que ce titre veut dire. C'est un peu la maladie et l'antidote réunis dans la même phrase. Igorrr est très souvent basé sur une idée de contraste, en présentant une chose face à son opposé, l'idée première en est accentuée. Le bruit ne te paraîtra jamais aussi bruyant que si tu le contrastes avec son opposé, le silence, et vice et versa, le silence ne te paraîtra jamais aussi silencieux que si tu le places juste après quelque chose de très bruyant. Spirituality and distortion parle de tout ça, un concept aidant l'autre à prendre plus de sens.

Comment as-tu abordé la création de ton nouveau disque ? Par des moyens empiriques incertains, genre "je n'ai pas trop d'idées, on verra au fur et à mesure", ou en partant d'un existant ou d'idées menées par des réflexions et des actions véritablement organisées ?
Comme on vient de l'évoquer, ce n'est pas vraiment moi qui ai abordé la création de ce nouveau disque, c'est plutôt la création qui s'est abordée d'elle-même. J'avais tellement de choses en tête que le processus de création s'est fait naturellement, j'ai plutôt eu à cadrer et filtrer ce qui venait plutôt que l'inverse. En fait, à la fin de la tournée précédente, j'avais non pas la forme finale de l'album en tête, mais quand même déjà une idée du ressenti général que devait avoir l'album, une idée des couleurs. J'avançais sans savoir ou ça allait me mener précisément, un peu dans le brouillard, sans même savoir si ça allait être suffisamment bien au final pour que ce soit sortable, mais j'avançais quand même, parce que je savais que c'était là que j'avais envie d'aller de toutes façons. Les morceaux en eux-mêmes sont très écrits et très organisés, très réfléchis, mais le chemin pour y arriver était plus incertain, comme avec tous les albums d'Igorrr d'ailleurs. Au début de l'enregistrement ou même de la composition d'un album, je n'ai aucune certitude sur quoi que ce soit, j'avance à l'aveugle et c'est quelque fois assez risqué. Je veux dire par là d'investir autant d'énergie, de temps et d'argent dans une musique qui est à l'opposé des standards de musique populaire, si ça ne fonctionne pas, il ne te reste rien parce que tu as tout donné. Dans tous les cas, j'ai investi 100% de ce que j'avais d'énergie, de temps et d'argent dans Spirituality and distortion et aujourd'hui, je suis très heureux de l'avoir fait. C'est l'album dont je me sens le plus proche jusqu'à maintenant, il me représente et représente ce que je veux partager dans un détail que je pense n'avoir jamais encore atteint. Le fait qu'il ait été très difficile à concevoir et à sortir, lui rajoute aussi une petite saveur particulière, sachant qu'aucun compromis, même le plus insignifiant, n'a été fait. Je suis particulièrement fier et soulagé de le voir aujourd'hui disponible à l'écoute, et qu'il fasse sa propre vie.

C'est un album dense de presque une heure, c'est plus que la moyenne d'un LP, n'as-tu pas eu peur que cette densité le desserve un peu ?
C'est possible que la durée de l'album puisse rebuter certaines personnes qui n'ont pas la même capacité d'encaissement de musique que d'autres. Après, le but de cet album n'était pas de lui donner une durée plus acceptable, là c'était vraiment de proposer un disque complet et riche, profond et débile, lourd et dansant, détaillé et brutal, et le fait de raconter tout ça demande une plage de temps un peu plus longue. Ceci dit, j'ai pas mal réduit "Overweigh poesy", à l'origine il avait une ou deux minutes de plus, et après plusieurs tests, j'ai trouvé une structure qui ne perdait pas en efficacité et qui était plus courte. Je me suis donc dit que ces une ou deux minutes n'étaient pas utiles si on pouvait avoir le même ressenti sans elles, je les donc ai enlevées. Le morceau fait aujourd'hui 5 minutes 50, mais je ne me vois pas le réduire davantage. Certains sujets demandent plus de temps pour être abordés que d'autres, et même si je l'avais encore réduit, il aurait été encore plus dense, parce que j'aurais gardé le même nombre d'idées, mais en moins de temps.

Ce nouveau disque a une couleur orientale évidente, quel est ton rapport justement à la musique orientale ? Elle est tellement riche en sous-genres que je voudrais savoir vers laquelle te sens tu le plus proche ? Plutôt traditionnelle du Moyen-Orient ? Plutôt Maghrébine ? Perse ? Quels sont tes références ?
Les références de musique orientales qui m'intéressent dans cet album se comprennent surtout au niveau des couleurs qu'elles apportent. Les instrumentistes traditionnels qui jouent sur mes albums me font souvent la même réflexion, ce n'est pas "musicalement correct" dans leur lecture de la musique. Ce n'est pas comme ce que disent les livres ou les enseignements, d'où une difficulté d'ailleurs pour moi de trouver les bonnes personnes pour pouvoir jouer avec talent de la musique traditionnelle, tout en gardant une ouverture d'esprit pour sortir de certaines règles qui permettent à ce style de se marier avec d'autres. D'ailleurs, il y a eu des refus de la part de musiciens qui ne voulaient pas jouer autre chose que ce pour quoi ils ont été formés. Mes références en musique orientales pour cet album, ça serait plutôt dans le coin de Anouar Brahem, Rabih Abou Khalil, Renaud Garcia Fons ou Anwar Hariri.

Il parait que tu as connu Medhi Haddab, ce virtuose du oud qui joue sur ton album, à travers Hakim Hamadouche, le joueur de mandoluth attitré de feu Rachid Taha. Comment s'est passé cette rencontre et connaissais-tu son travail avant ?
Oui exactement, c'est comme ça que ça s'est passé. Je cherchais un joueur de oud pour jouer l'intro de "Downgrade desert", j'avais contacté Hakim par une amie commune que je salue au passage, coucou Agnès si tu me lis !, et pas longtemps avant l'enregistrement, je lui ai demandé quel type de oud il pensait amener au studio, et c'est là qu'il me répond qu'il n'a pas de oud mais un mandoluth. Mais au vu des couleurs très rouges/orangées dont j'avais besoin pour ce titre, un mandoluth n'aurait pas fonctionné, il me fallait vraiment un oud. Hakim m'a alors parlé de Medhi, et c'est comme ça que ça s'est fait, on a commencé à parler ensemble, et le courant est très bien passé. Je lui ai demandé quel type de oud il pourrait ramener au studio, et il m'a parlé d'un très vieux oud traditionnel syrien qu'il avait, et on a vite pu organiser une session studio avec lui.

Est-ce que cela a-t-il été facile de convaincre tes invités de venir participer à l'album, je pense notamment à George "Corpsegrinder" Fisher, le chanteur de Cannibal Corpse mais également à Timba Harris, qui joue notamment dans Secret Chief 3 ?
Et bien, j'ai été le premier surpris mais oui, George Fisher et Timba Harris sont tous les deux des gens géniaux et les choses se sont faites très facilement. On a demandé à George s'il était partant pour chanter sur un de mes morceaux, et sa réponse a été très positive dès le début, alors que je m'attendais à quelque chose de plus "administratif" avec des contrats à signer, des managers à convaincre, etc. à l'opposé de ça, les choses se sont faites très humainement. Dans le cas de Timba Harris aussi d'ailleurs, on se connaît personnellement déjà depuis un moment, donc on a pu organiser quelque chose très facilement.

On va faire un peu dans l'auto-analyse là : avec le recul, est-ce que tu te considères plutôt bon ou mauvais comme "chef d'orchestre" vis-à-vis de tes camarades de jeu ou de tes invités ?
Ce qui est sûr, c'est que ce n'est pas quelque chose à laquelle je m'étais préparé. Gérer autant de personnalités différentes et de caractères aussi complexes est vraiment un vrai challenge, ça demande réellement une patience à toute épreuve. Les gens les plus talentueux ne sont très souvent pas les plus simples à conduire. Je fais mon maximum, je ne sais pas si je suis bon ou mauvais là-dedans, mais le projet Igorrr est toujours vivant aujourd'hui, donc on a qu'à dire que c'est pas si mal.

Est-ce que ta signature chez Metal Blade et le succès de Savage sinusoid il y a deux ans ont eu un impact sur ta façon de composer d'une part, et d'autre part, sur les moyens pour te faire connaitre davantage ? Je te demande ça notamment parce que tes deux derniers clips, dans des styles complètement différents, sont de très haute qualité et demandent un travail important avec le budget qui va avec.
Le succès de Savage sinusoid n'a pas changé ma manière d'écrire de la musique, j'ai toujours la même envie et c'est toujours la même essence qui me fait avancer. Dans les faits, je procède exactement de la même manière qu'avec des albums comme Nostril ou Hallelujah que j'ai sorti y'a dix ans. L'artistique n'a pas changé, elle suit mes envies et mes fantasmes musicaux le plus honnêtement et rigoureusement possible. La différence est qu'aujourd'hui, je peux avoir accès à du très bon matériel audio et je suis entouré de musiciens très talentueux, en disant ça je pense à Laure Le Prunenec, Erlend Caspersen, Nils Cheville, Antony Miranda, Sylvain Bouvier, Benjamin Violet, etc. qui savent interpréter avec génie les couleurs que je leur demande et que je leur écris. Concernant les clips de "Very noise" et "Downgrade desert", en effet ils sont très beaux, et ça peut paraître comme quelque chose venant d'une grosse production, mais en tout honnêteté, derrière tout ça, il a surtout beaucoup de passion et beaucoup de gens qui se dévouent pour l'art, il n'y a en réalité pas tant d'argent que ça, surtout de l'amour pour la musique et l'image.

Tu es parti au Maroc spécialement pour le clip de "Downgrade desert", comment s'est passé le tournage ?
Le tournage était incroyable, mais ça a été très dur : du moment où je suis parti de chez moi pour aller à l'aéroport où on a été pris dans une tempête et une vraie pluie torrentielle ou on devait rouler dans 50 cm d'eau sur l'autoroute, jusqu'au retour, complètement épuisé après quasi une semaine de tournage super intense, du matin au soir non-stop. Les paysages du coté de Ouarzazate sont à couper le souffle, c'est un désert de pierre magnifique. Quand on est arrivé sur les lieux du tournage, le soleil n'était pas encore levé, il faisait très froid, c'était au mois de décembre, et dès que le soleil se levait, il faisait très chaud, surtout dans mon costume super épais. Pour la petite histoire, le costume que je porte dans le clip est celui des soldats dans le film "Dune" de David Lynch. C'est une expérience assez folle de vivre un tournage comme celui-là, et on avait peu de temps sur place, donc on a dû foncer sans vraiment profiter de l'endroit.

Tu as pas mal parcouru certaines parties du globe il y a deux ans pendant la tournée précédente. Y-a-t-il un pays étranger plus qu'un autre dans lequel ta musique est mieux reçue, mieux appréciée ?
Oui il y a des endroits sur la planète ou j'ai senti ma musique mieux appréciée, j'ai en tête le Canada, le sud-ouest des États Unis, le Mexique, la France et la Scandinavie.

Igorrr 3 Franchement, on n'imaginait pas que tu avais des fans au Mexique, est-ce qu'une tournée internationale est prévue pour 2021 ?
Quand on est arrivé au Mexique pour la première fois, on se savait pas du tout à quoi s'attendre, et surtout pas qu'un des policiers mexicains de l'aéroport de Mexico soit fan d'Igorrr, et qu'en plus, il y avait déjà beaucoup de gens et des radios qui nous attendaient à l'aéroport, au restaurant et à notre hôtel. Au début, on ne comprenait pas, ça paraissait vraiment disproportionné, mais c'était vraiment ça, ils étaient là pour nous voir. Et pour répondre à ta question, oui, de grandes tournées sont prévues pour 2021 et 2022.

Dernière question : J'ai vu que tu avais bossé en 2017 sur la BO de "Jeannette l'enfance de Jeanne d'Arc" de Bruno Dumont. Comment s'est passée cette expérience ?
L'expérience pour ce film était assez folle et très atypique, très hors normes. Seul un réalisateur aussi incroyable que Bruno Dumont pouvait mettre en place ce genre d'ovni. À la base, je suis un grand fan de Bruno Dumont, j'ai donc accepté avec un immense plaisir. Pour le coup, ici c'était une commande, et ma liberté créatrice était contrôlée et dirigée. J'avais pas mal de contraintes, pour ne pas dire beaucoup, dans le sens où il fallait que les musiques soient chantables par des petites filles, non professionnelles, avec une tessiture limitée. Il fallait que ça me plaise, que ça plaise à Bruno, et que ce soit possible de chanter tout en dansant, parce que oui, le film est une sorte de comédie musicale super barrée. Ça a donc été un véritable challenge, une balance d'énergies très complexe à articuler, on s'est bien amusé à faire cette musique au final, et je pense que c'est une pièce vraiment inédite du cinéma Français.

Merci Gautier et bonne continuation !
Avec plaisir !