Sorg & Napoleon Maddox-Louverture Les disques de hip-hop (ou assimilés) deviennent trop rares sur le W-Fenec, contrairement à une période bien lointaine pendant laquelle ce style nous offrait bien plus de coups de cœur. Et puis, dans le terrier, on aime bien l'hybridation, quand les styles et les sons se marient avec la vague hip-hop (électro, blues, jazz, rock, soul, reggae...). Les membres du duo franco-américain Sorg & Napoleon Maddox se sont visiblement bien trouvés sur ce point tant leur dernier disque, Louverture, porte si bien son nom. Et pourtant cet album sorti en novembre dernier, n'a rien à voir en tant que tel avec le concept de l'ouverture (quoi que !) mais bel et bien avec le héros puis mythe haïtien Toussaint Louverture. Nous sommes obligés de faire une parenthèse à ce moment précis de la chronique et essayer (n'étant pas historien) de faire un résumé rapide de ce personnage historique.

Né dans la colonie française de Saint-Domingue (actuel Haïti), Toussaint Louverture est un descendant d'esclaves noirs devenu affranchi et propriétaire lui-même d'esclaves et de plantations. Il devient après la Révolution Haïtienne (1791-1802) une figure des premiers mouvements d'émancipation des colonies noires vis-à-vis de la métropole française. Conduisant progressivement à l'abolition de l'esclavage (qui sera actée définitivement en 1848 en France), les actions de cet homme politique (lieutenant-gouverneur de Saint-Domingue en 1796) et militaire (général de division), et son ascension (victoire de la Guerre des Couteaux pour le contrôle de l'île Haïtienne contre le général André Rigaud) commencent à gêner la France dont Napoléon Bonaparte. Il sera donc renversé par les armées du général Leclerc, tout en ayant été trahi par son propre camp, et finit sa vie en captivité au fort de Joux en Franche-Comté, dans lequel il meurt d'apoplexie en 1803.

Revenons-en à nos moutons : Sorg & Napoleon Maddox n'en sont pas à leur premier coup, puisqu'ils sont déjà auteurs de deux EPs et d'un premier album nommé Checkin us (2018). Cette fois-ci, le beatmaker bisontin et le rappeur de Cincinnatti - connu initialement comme le leader d'Iswhat?! - ont voulu partager cet hommage à Toussaint Louverture en s'entourant de musiciens plus ou moins renommés tels que le saxophoniste canado-haïtien Jowee Omicil, le tromboniste Constantin Meyer, le claviériste/pianiste franco-haïtien Carl-Henri Morisset et les chanteurs Boogie Bang et Marc Nammour (La Canaille, avec qui Napoleon Maddox a déjà collaboré). Toute la trame du disque tourne donc autour de la vie et des combats de celui qui a été également salué par Carlos Santana ou les Swans par le passé grâce à des textes majoritairement en anglais, mais également écrits par moments en français et créole. Le fond musical est tout aussi coloré. Construit comme une musique "live", ce Louverture est dominé par des touches jazzy soul et un groove à la force tranquille.

Le beat timide du premier morceau "Louverture" rappelle le temps qui passe, le rapport à l'histoire. Moelleusement, on est plongé d'emblée dans le cœur du projet avec des ondes jazzy sur lesquels Napoleon déclame son texte avec ferveur. D'autres titres sont au contraire bien plus énergiques, comme "The letter" et son groove dandinant ou bien "Sugarcane" et son penchant plus rock bluesy. Des touches de rock justement font surface sur l'excellent "Hard terrain", permettant de varier les plaisirs. Le hip-hop plus électronique est en revanche moins présent, et ce n'est pas plus mal, même s'il se défend plutôt bien sur "Wha dey wan". Sans oublier le hip-hop old school qui vient faire vibrer les oreilles avec un plaisir non dissimulé ("Tiré Machèt", "Tic toc"). Seul le morceau final, "History's page" n'est pas rappé mais, à notre grand étonnement, il est chanté sur des accords de guitares mélancoliques marquant la fin de l'histoire... et le début d'une autre. Une histoire qui fait évidemment écho à l'activisme de Napoleon Maddox pour la cause noire américaine et d'ailleurs. Chapeau bas Messieurs ! Que le combat continue, et pas seulement celui de la mémoire.