S'il n'y avait pas eu Ministry et NIN, qui nous dit que pleins de putains de bons groupes existeraient aujourd'hui ? Même si les Marilyn Manson, Orgy, Gravity Kills, Mass Hysteria, LTNo, Kill The Thrill, Treponem Pal, Young Gods, Oomph!, Rammstein, Pitchshifter, Godflesh et autres ne doivent pas tout aux deux piliers du genre, NIN et Ministry sont pour beaucoup dans la reconnaissance d'un genre qui a osé mêler de froides et austères machines à de chauds musiciens dégoulinant de sueur.

Du mariage de l'esprit de groupe rock et de la technologie des temps modernes est né l'industriel (du nom d'un label qui a mis à l'honneur ce nouveau style). Un style qui depuis les chaudes années disco évolue avec son environnement, le reflet de cette évolution s'appelle Ministry. Car si l'indus au sens large regroupe maintenant tout un tas de style, les goûts du public ont, depuis les années 80, suivi les productions d'un gouvernement industriel (avec à sa tête le président Trent Reznor) et à la manoeuvre le premier ministre Al Jourgensen.
Le petit Alain (Al pour les intimes) était déchiré entre son petit job de DJ et sa guitare sèche, nous sommes au début des années 80 et les productions musicales jouant sur les deux tableaux (humanité et technologie) se limitent aux déplorables beats du disco. Alors en 83, Al se lance dans une sorte d'électro moins idiot avec With sympathy, mais ça reste juste bon à faire la première partie de Boy George, la maison de disques (Arista) limitant la créativité d'Al et de ses amis. Notez que l'album sort en Europe sous le nom de Work for love.
Les amis, parlons-en, parce que le Al, il en a quelques uns et comme il ne leur refuse rien et n'est jamais à court d'idée, il n'hésite pas à laisser de côté Ministry pour former, avec Richard de Front 242, qui vient de tourner avec Ministry, The Revolting Cocks, cela dure le temps d'un album.
Ministry revient sur le devant de la scène en 1986 avec Twitch, un album trés électronique et trés superficiel. Là encore, Al ne convainc pas et va jouer avec un autre ami, Nivek Ogre de Skinny Puppy, le temps de la BO de Robocop, Programming the psychodrill ne laissera pas non plus de souvenirs impérissables...
1988 est l'année du tournant, l'année ou Al décide de travailler avec une vieille connaissance du nom de Paul Barker (bassiste). Le résultat c'est le premier album d'un Ministry nouveau, The land of rape and honey. William Rieflin et Chris Connelly qui ne devaient jouer de leurs instruments (chant, clavier, batterie) qu'en studio deviennent membres à part entière du groupe et le resteront jusqu'en 1992. Musicalement, cet album ainsi que le suivant The mind is a terrible thing to taste, enregistré dans la foulée, en 1989, prouve que les machines et les instruments peuvent cohabiter et faire, ensemble, autre chose que de la soupe pour les radios. Mais le son Ministry navigue encore dans le brouillard électro, même si la rythmique devient plus sèche et que les atmosphères pesantes et oppressantes envahissent les oreilles de l'auditeur averti. Pour ceux qui apprécient le Ministry d'aujourd'hui, c'est avec Psalm 69 que les choses sérieuses commenceront.
Et pourtant c'est aprés la tournée qui suit ces albums que Ministry se fait remarquer. Le groupe joue enfermé derrière des grillages avec deux batteries (dont une électronique) et devant un public médusé. Al Jourgensen se démène, terrifie avec son harmonica, le son est déjà monstrueux, tout ce qui fait Ministry aujourd'hui est déjà là. Heureusement, pour ceux qui n'ont pas vécu ça, il existe In case you didn't feel like showing up, l'album et la vidéo live qui sont sortis en 1990.
Le nouvel ordre mondial en 1992, c'est le Métalindus. Avec Psalm 69 : the way to suceed and the way to suck eggs Ministry innove et prend le chemin de la réussite, un son métal, un rythme trés binaire, des guitares épileptiques, une voix brouillée, des morceaux dénués de toute architecture basique mais qui cartonnent ("Just one fix"), l'album fait l'unanimité.
La musique des années 90 est sombre, violente, perverse, inquiétante, pessimiste, étouffante, répétitive, religieuse, outrageante et terriblement prennante. C'est celle de ce 69ème psaume.
Aprés une tournée mondiale et la production de l'album des Skrew, Al Jourgensen et Paul Barker se remettent au travail en 1995 avec Duane Buford (sample), Bill Rieflin (batterie) et Louis Svitek (guitare). Aprés avoir laissé entendre trois énormes titres ("The fall", "Reload" et la reprise de Bob Dylan "Lay Lady Lay"), l'album Filth Pig sort en 1996. Et 4 ans aprés le Psalm 69, Ministry refait le coup du nouvel ordre mondial, il faut absolument recharger toutes vos données sur le croisement métal / indus. Car tout ce qui nous semblait jusqu'alors énorme est dépassé. Filth Pig pose de nouvelles bases, plus hautes dans l'atmosphère et encore plus profondes dans les esprits. La production amène le son Ministry au plus proche de ce qu'il est en live et le résultat est monstrueux. Les guitares omniprésentes nous lacèrent, la voix, énormément travaillée ne nous lâche plus, la rythmique est diabolique, les samples sont hallucinants, bref, Filth Pig est une bombe.
J'ai eu la chance de voir un de leur show lors de leur brève tournée européenne et je n'en suis toujours pas revenu. L'amalgame avec les anciens morceaux se fait comme si de rien n'était, les titres s'enchaînent comme s'il formait un tout. Un tout énorme qui ne laisse pas une seconde de répit. L'atmosphère est indescriptible, vous êtes prisonnier du son, et heureux de l'être. Depuis cet été 96, je vivais dans l'attente, Lard, énième side-project d'Al (et Paul), n'y répondait pas. Il fallait attendre, encore attendre, toujours attendre.
En 1998, on nous annonce que Ministry travaille à son nouvel album. La date de sortie est sans cesse repoussée. The dark side of the spoon, entre hommâge aux Floyd et cuiller chauffée à blanc, le titre annonce un album sombre et l'attente se fait de plus en plus insoutenable, "Bad blood" ne fait rien pour arranger les choses... Finalement IL sort au printemps 1999. Et encore une fois, le cerbère Ministry, accompagné de R. Washam à la batterie et de L. Svitek, toujours à la guitare, nous enfonce plus loin dans leur sombre univers où les machines nous torturent pour notre plus grand bonheur. A l'image de l'ArtWork du livret, l'album est monstrueux, énorme. Trippant, prennant, assourdissant, terrifiant. Dans la lignée de Filth Pig, peut-être moins brutal au premier abord mais tellement plus profond. La tournée qui commence, avec MetallicA, est un des événements majeurs de cette fin de siècle...

Le siècle suivant sera lui aussi marqué par le groupe industriel, aprés Animositisomina, le duo emblématique perd l'une de ses pierres angulaires, Al Jourgensen se retrouve seul à ma manoeuvre pour affronter George W. Bush lors de Houses of the Molé (2004), Rio Grande blood (2006) et The last sucker (2007).