Sales chiens, le premier roman de JB Hanak, m'avait mis une énorme calotte à bien des égards, et j'étais donc extrêmement curieux, impatient et excité de lire la "suite" (guillemets de rigueur), tout en étant traversé par le doute que Bâtards soit moins prenant. Sentiment normal quand tu as adoré une œuvre et que tu crains de ne pas pouvoir revivre les mêmes émotions fortes, mais ce doute a très vite été balayé. Pas le temps de niaiser, à peine celui de respirer tant l'intrigue, les multiples rebondissements nous tiennent ici aussi en haleine. JB avait prévenu dès le début, son souhait, c'est d'écrire des histoires qui vont à 200 km/h. Son côté punk, sûrement, et l'effet escompté est plus que réussi.
Si j'ai pu parler de "suite" (guillemets de rigueur), c'est qu'on retrouve d'autres similitudes avec Sales chiens. On reprend les trois mêmes personnages principaux, JB et son frère Fred, qui composent le duo de musique électronique harsh noise dDamage, contemporains sales et teigneux illégitimes (les bâtards, quoi !), de la french touch des années 2000, et Ourko le chien imaginaire de Fred (oui oui... normal !), embarqués cette fois dans leur première tournée au Japon en 2005, quand le précédent narrait leurs péripéties en Europe. Là encore, rien ne se passe comme prévu, et en dévorant les pages, on a du mal à imaginer que tout soit vrai. Divulgâchage, ça l'est, même si l'ensemble des (més)aventures a pu être condensé et réorganisé pour une meilleure fluidité de lecture. On se demande comment ils arrivent à se mettre dans des situations pareilles, et surtout à s'en dépatouiller, mais Bâtards va plus loin que nous raconter le quotidien de deux frangins musiciens, un peu écorchés vifs, à des milliers de kms de chez eux, et leurs histoires d'herbe dont Fred a besoin pour soulager ses maux de dos incurables, qui auront finalement raison de lui en 2018 (RIP). Bâtards peut fonctionner tout seul et n'est, en ce sens, pas vraiment une suite car il se montre plus riche que son prédécesseur. Il nous plonge encore plus dans l'intimité et la dualité des frères Hanak, et de cette relation fraternelle fusionnelle, touchante, légèrement déséquilibrée (JB voue une admiration sans borne à Fred), mais jamais toxique. On les voit s'aimer, s'engueuler et se prendre la tête, se défoncer, kiffer ensemble, tout donner sur scène, être complémentaires, s'entraider, par exemple quand il faut à quelques heures d'un concert graver des CD-R et customiser des tee-shirts à base de bombes de peinture en mode complètement DIY pour faire du merch' improvisé. On y découvre également un Japon assez inconnu du grand public, bien loin des clichés kawaii, cerisiers en fleurs et j'en passe. Un Japon tout autant transgressif (un des artistes qui les accompagne se prostitue dans les toilettes des clubs), qu'ultra répressif et autoritaire (la moindre possession d'herbe peut vous valoir de la prison ferme), avec certains faisant preuve d'un nationalisme exacerbé et à gerber. Il y est aussi question d'amour pur mais impossible (JB et Aya), de multiculturalisme, de se sentir en décalage, en marge d'une société qui ne lésine sur aucun moyen pour bien te le faire ressentir, du manque, que JB éprouve dans sa chair depuis la perte de son frère, qui transparaît, mais sans jamais au grand jamais tomber dans un quelconque pathos.
Je n'ai pas le temps d'énumérer tous les personnages, plus improbables et hauts en couleur les uns que les autres, du fonctionnaire qui va (ou pas) accorder une subvention à dDamage pour cette tournée, à Sachiko, femme forte, sadique et humiliante d'un camarade de route des Hanak. Je te laisse courir chez ton libraire indé et le découvrir par toi-même. Tu ne le regretteras pas.
Publié dans le Mag #71





