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Ez3kiel sur le feu (janv. 2022)

Ez3kiel est de retour avec un projet ambitieux, surprenant et convaincant, comme pas mal de Loire est passé sous le pont Wilson depuis notre dernière rencontre, Johan et Stéphane répondent à nos questions sur ces nombreuses évolutions et cette nouvelle aventure.

EZ3kiel EZ3kiel était en pause depuis la fin de la longue tournée Lux ou vous avez longtemps travaillé sur ce nouvel album ?
Johan Guillon : Non, EZ3kiel n'était pas en pause depuis la fin de la tournée Lux ; il nous a juste fallu plus de temps que prévu pour mener à bien ce nouveau projet de concept album. Tout d'abord nous n'avions jamais écrit de "chanson", c'est à dire de forme musicale avec une intro courte, ce qui est très rare chez nous, répondant à une structure couplet/refrain/pont/couplet/refrain. Habitués à la composition de musique instrumentale, ils nous a donc fallu prendre du temps pour appréhender ce nouveau format et en être satisfait. L'exercice de style ne nous était pas familier. En plus, notre bassiste Sylvain Joubert est parti en 2016, l'arrivée de Nicolas Puaux en 2018 ( guitariste / chanteur pour Narrow Terence, Tereglio, Narco Terror), nous a permis d'avancer sur le projet notamment grâce à ses qualités de "songwriter". Nous avions d'ailleurs déjà collaboré avec Nicolas et son groupe Narrow Terence en 2007 pour notre album Battlefield et la tournée qui s'en était suivi. Par ailleurs, l'ossature de ce nouvel album reposant sur le texte de Caryl Ferey , nous avons dû composer beaucoup de morceaux et il nous a fallu prendre du temps ainsi qu'un certain recul pour choisir ceux qui colleraient au final le mieux à l'histoire. Pour la petite histoire, il y a d'abord eu une première mouture rédigée en anglais mais abandonnée au bout de plusieurs mois au profit d'une nouvelle version en français...
Enfin, la recherche du couple chanteur / chanteuse de l'album, formé au final par Jessica Martin Maresco (Pili Coït, le Grand Sbam) et Benjamin Nerot (The Healthy Boy), s'est également un peu étirée dans le temps car il s'agissait pour nous de ne pas uniquement "caster" des chanteurs et chanteuses pour interpréter les titres mais bien de trouver des personnalités de chant qui sauraient incarner de façon crédible le couple formé par Diane et Duane dans l'histoire.
Stéphane Babiaud : J'ajoute que s'il s'est effectivement passé sept ans entre nos deux derniers albums, nous n'avons cessé d'avoir une activité diversifiée et intense par ailleurs. Nous avons en effet travaillé sur beaucoup d'autres projets autours d'EZ3kiel : des mapping pour Yann, notre ancien bassiste et auteur des visuels du groupe sur disque comme sur scène, de la musique pour des courts et longs métrages, un projet littéraire et musical avec Pascal Gréggory, une collaboration avec un ensemble de musique baroque, deux adaptations du Naphtaline Orchestra et, de manière personnelle, le développement d'autres projets musicaux. Tout ça en parallèle du travail sur La mémoire du feu, donc.

Cet album est surprenant, est-ce que c'était un objectif de surprendre l'auditeur ?
J : Je ne crois pas que nous ayons jamais eu comme objectif de "surprendre l'auditeur". Nous nous attelons régulièrement à des projets divers comme l'album de berceuses Naphtaline et son DVD ROM interactif, un concert avec orchestre symphonique, une tournée avec le groupe Hint. Ce que l'on aime, c'est nous surprendre nous-mêmes, rester le moins possible dans notre zone de confort, expérimenter, prendre le temps de chercher. En somme, faire ce qui nous plait sans jamais vraiment nous soucier de quiconque ni de la façon dont cela retentira.
S : Il ne s'agissait pas de surprendre l'auditeur de manière directe, non. En revanche, nous avons sciemment choisi des axes de travail originaux et inédits pour nous comme la collaboration avec Caryl Férey, notre approche de nouveaux formats d'écriture musicaux, la recherche de nouveaux musiciens. Écrire des chansons, s'approprier une histoire, la mettre en musique, tout ça nous a demandé du temps et un travail que nous n'avions encore jamais réalisé. Et c'est qui nous a naturellement conduits à ce résultat, recelant, c'est bien probable, son lot de surprises, oui.

Contrairement à vos précédents disques, il m'a fallu plusieurs écoutes pour me faire accrocher par les titres, avez-vous peur de décevoir une partie du public ?
S : Il y a toujours une certaine appréhension ou plutôt curiosité à savoir comment un nouvel album va être accueilli, mais aucune peur de décevoir, en revanche. Nous ressentons juste la nécessité de continuer à faire ce qui nous anime depuis longtemps, en étant honnêtes, ambitieux et réalistes. Nous nous orientons là encore vers quelque chose de nouveau mais, comme à chaque opus, finalement. Et cet album, parce qu'à la croisée des mots et de la musique, nous aura demandé un travail soutenu mais tellement enthousiasmant après près de 30 ans de carrière. Nous aurons pris des risques mais avant tout réalisé les choses qui nous semblaient importantes.
J : La question de savoir si nous craignions de "décevoir" notre public nous a souvent été adressée avec les années : dès 1998, quand nous avons sorti notre premier EP Equalize it alors qu'on était en formation trio, on nous a mis en garde, arguant que la musique instrumentale ne marcherait jamais. Même chose quand nous avons intégré pour la première fois des images sur scène ou lorsqu'en 2005 nous avons décidé de sortir l'album Naphtaline et son DVD Rom interactif. Alors non, nous n'avons jamais eu peur de décevoir ou de désintéresser une partie de notre public ; d'ailleurs, intégrer ce questionnement à notre démarche artistique ne serait certainement pas un moteur sain, il me semble. En réalité, c'est assez simple : on fait ce que l'on aime sans se soucier à l'avance de savoir ce que les gens pourront en penser.

Comment est venue l'idée de ce "livre-album" ?
J : La nouvelle, au format livre, est arrivée après l'écriture de l'histoire contée dans l'album.
S : Oui, après avoir effectué le travail sur les chansons et les textes parlés de l'album, Caryl nous a dit qu'il avait en tête un contexte plus large, une histoire plus globale encore que celle narrée dans le disque et qu'élargir le champ de ce que nous avions déjà en partie raconté dans les morceaux pouvait finalement donner lieu à une nouvelle. Il a alors pris quelques semaines pour coucher tout cela sur papier et l'idée du "livre-album" s'est naturellement imposée. On a trouvé ça excitant de continuer notre collaboration avec lui en créant ce petit recueil.

Les textes, assez littéraires, sont signés Caryl Ferey, je n'ai lu que Mapuche de ce romancier mais je sais combien il aime les détails et s'intéresse à l'histoire comme à la politique, a-t-il dû faire des concessions pour travailler avec vous ?
J : Caryl n'est pas du genre à faire de concessions. Par contre il a été ouvert à toutes nos propositions de changement, légères souvent, et de corrections de texte. Parfois une tournure de phrase a pu être transformée, des morceaux de texte modifiés ou même supprimés, afin de s'adapter aux voix et aux structures des titres.
S : La collaboration avec Caryl a été très simple, très harmonieuse. Nous avons eu des échanges réguliers pour sculpter le texte, trouver les mots qui iraient le mieux avec la musique, qui auraient la meilleure musicalité. Enlever, rajouter, modifier. Caryl a été extrêmement généreux et souple sur la manière, le fond et la forme. Une collaboration de rêve.

Et dans ce processus créatif, est-ce que l'auteur peut faire changer la musique ?
S : Caryl a très bien saisi notre processus de création musical, il a vu de quoi chaque morceau était parti, la place qu'il avait dans l'histoire. Il n'a pas ressenti le besoin de nous demander de changer les choses. En revanche, nous avons de notre côté parfois eu besoin de lui demander d'alimenter en mots certaines parties quand nous en avions besoin. Il a toujours été bienveillant sur notre capacité à manier ses textes selon nos besoins et la collaboration s'est ainsi faite dans la confiance et le respect mutuel.
J : Caryl est vraiment quelqu'un d'ouvert qui ne s'arc-boute pas. Au fil du temps, avec la découverte des voix qui allaient incarner ses textes et des évolutions d'humeur des morceaux, il lui est arrivé de nous proposer quelques changements dans les mots. En revanche, il n'est pas du tout intervenu dans la musique et nous a fait entièrement confiance.

Certains textes sont surimposés à la musique comme s'ils pouvaient exister l'un sans l'autre, la composition a-t-elle été aussi "séparée" ?
S : Nous avons justement essayé d'avoir une balance équitable entre mots et musique. Parfois les uns se sont appuyés sur l'autre - et vice-versa - mais nous n'avons jamais vraiment ressenti d'enfermement dans la composition c'est à dire que les mots nous aient imposé quoi que ce soit ni que la couleur de notre musique n'ait à faire évoluer la nature, le sens du texte, au-delà de petites modifications de langage, je veux dire. Caryl et nous avions dès le départ une vision partagée de ce concept-album et c'est ce qui a permis ce principe, vertueux il me semble, de vases communicants entre les mots et les notes.

D'autres textes sont vraiment chantés, comment s'est déroulé le travail ? La musique s'est appuyée sur les textes ou sont-ils venus après ?
J : Globalement, la musique a été composée en fonction des mots de Caryl. Le texte a donc généralement guidé la composition et nous a conduits à créer un répertoire neuf. Toutefois, certaines harmonies ou mélodies ont également été "recyclées" d'une banque de morceaux que nous avions constitué au fil des années car elles nous semblaient joliment épouser le texte.

EZ3kiel - La mémoire du feu Le travail en studio a occupé une plus grande part que pour les autres albums ou vous aviez pu tout bien préparer avec les pré-prods ?
J : Nous avons la chance depuis l'album Lux de pouvoir enregistrer dans notre local avec les moyens du bord. Romain Pasquier, qui a enregistré La mémoire du feu, possède sa pièce de mix dans notre espace. Il a donc pu suivre au jour le jour la progression de la création de l'album. De plus, avec notre association KIKA nous sommes désormais producteurs de nos albums ; ils nous est donc plus aisé de prendre davantage de temps en studio. Certaines parties, notamment tout ce qui était synthés, machines, percussions électroniques, ont été enregistrées lors de nos sessions de répétitions. Leurs couleurs et leurs textures ont ainsi orienté les enregistrements des instruments acoustiques qui ont fait l'objet d'une session d'enregistrement plus "officielle".
S : Le travail en amont avec notre ami ingénieur du son Romain Pasquier a été extrêmement précieux car il nous a aidé à préciser l'idée de ce que nous voulions, tant au niveau du son que de l'intention de jeu. Tout ce qui nous semblait juste et suffisant dès les pré-prods n'a pas eu besoin de passage en studio ; en revanche, tout ce qui nous paraissait perfectible, et les instruments plus acoustiques, notamment, a eu droit à une nouvelle session d'enregistrement. Nous avons aussi volontairement laissé pas mal de choses en suspens pour la dernière étape d'enregistrement session studio, afin de laisser un peu de place à l'inattendu et la surprise.

Les mots ont beaucoup d'importance, vous avez dû limiter vos idées musicales et les variations rythmiques sur les passages avec des textes ? Je pense à "Rouge sang" notamment où les parties instrumentales sont très riches après un "Les bras des torrents" dominé par le chant.
J : Nous ne pensons pas avoir limité nos idées musicales mais il paraît néanmoins évident que nous voulions mettre en avant les textes en français afin que ceux-ci soient lisibles et clairs, en s'attardant sur des harmonies plus poussées qu'à l'accoutumée et, finalement, plutôt neuves dans la discographie d'EZ3kiel. Quant au morceaux instrumentaux, nous sommes effectivement allés vers des arrangements plus fournis que nous autorisait leur nature sans chant.
S : Nous ne nous sommes rien interdit, les compositions ont été adaptées au sens et à humeur voulue. Mais, il fallait, comme le disait Joh, que les mots restent intelligibles, que l'histoire soit racontée. C'est la raison pour laquelle il y a beaucoup de changements au sein même de chaque morceau, beaucoup de couleur dans l'album. Avoir la possibilité de passer du tout au tout au sein d'un même titre constitue une de nos particularité, je crois. On aime beaucoup ça.

Vous avez agrandi l'équipe pour donner une voix à chacun des personnages, comment s'est organisé ce "recrutement" ?
S : Nous avons tout d'abord fait appel à Nicolas Puaux, musicien dans Narrow Terence avec qui nous avions déjà collaboré à l'époque, pour la composition. Son savoir-faire dans l'écriture de chansons nous a donné de l'oxygène.
J : Olivia Nicosia qui s'occupe de la narration - le "Choeur Antique" de l'album - est une amie de longue date cela fait longtemps qu'une collaboration était envisagée avec elle. Olivia est chanteuse et comédienne mais elle fait aussi du doublage pour le cinéma et récite des poèmes sur scène, il nous a donc semblé évident de lui confier ce poste.
S : La rencontre avec Benjamin Nerot s'est faite grâce à Nicolas qui le connaissait. Celle avec Jessica Martin Maresco s'est faite grâce à Rémi "Rem3boy" Deliers, qui a mixé l'album.
JG : Nous avons été charmés et conquis par le grain et la couleur de leurs voix qui nous ont semblé coller parfaitement à ce que nous recherchions.
S : Enfin, nous avons fait appel à Sylvain Joubert et Jean-Baptiste Fretray pour les basses, le Quatuor 440 pour les cordes et notre fidèle ami Cyril Soufflet au piano. On ne change pas une équipe de longue date !

Vos précédents artworks sont tous très graphiques, ici, c'est une photo du groupe, pourquoi ce choix ?
J : Yann Nguema n'ayant pas participé à ce nouveau projet, nous nous sommes tournés vers le photographe Boby dont le travail nous plait beaucoup. Proposer une photo pour la pochette du disque nous a permis de contrecarrer l'aspect onirique et graphique des précédents visuels et apporter une humanité qui se retrouverait dans les chants du disque. C'est Thibaut Marquis qui s'est quant à lui occupé de la mise en page et du graphisme.
S : Avec la pochette, nous voulions également mettre en lumière un travail autour de la glace et du feu, deux éléments qui ponctuent la narration du disque.

Quel impact a eu le COVID sur le projet ?
J : Du retard sur la date de sortie de l'album, et donc, du retard sur la tournée, et donc, du stress...
S : Dans un premier temps, la crise sanitaire nous a permis de prendre le temps de préparer les choses, de préparer la musique pour faire des propositions à Benjamin et Jessica au chant, de prendre le temps de mixer l'album, de nous préparer pour le live. Mais, il est vrai qu'au bout d'un an et demi, devoir encore reporter le début de la tournée nous a mis un petit coup au moral. On est prêts à y aller, désormais ! On ressent tous une certaine lassitude et injustice.

Par le passé, Caryl Ferey a subi une grosse déconvenue avec l'annulation de son spectacle préparé avec Bertrand Cantat, à quel niveau est-il intervenu dans la préparation des concerts à venir ?
S : Caryl n'est pas intervenu dans la préparation du live.

Et pour les concerts, vous allez pouvoir "mélanger" des morceaux de votre répertoire avec ceux de l'album ou ce sera une version "live" du disque ?
J : Pour la première fois dans l'histoire du groupe nous allons jouer un album dans son entièreté. Compte tenu de la dramaturgie du disque, il nous paraissait évident de dérouler sur scène tous les morceaux dans l'ordre. Par ailleurs, sachant que rien n'est laissé au hasard dans cet opus, les instrumentaux répondant au morceaux narrés et chantés en exprimant les doutes, les humeurs et les interrogations des protagonistes, Diane et Duane, il n'était objectivement pas possible de mélanger les morceaux de La mémoire du feu à de plus vieux titres. Nous profiterons en revanche du rappel pour interpréter de nouvelles versions de certains morceaux de notre répertoire.
S : Pour cette aventure, nous serons six sur scène et nous avons eu très envie, comme à chaque projet où le line up évolue, de faire des adaptations dans lesquelles chacun peut se réapproprier les compositions et leur donner une énième vie.

La projection d'image, c'est une partie de l'identité d'EZ3kiel, la suite logique, c'est un film, non ?
J : Nous travaillons actuellement sur un projet en l'image, mais il est encore un peu trop tôt pour en parler.
Alors on en reparlera en temps voulu...

Merci Johan et Stéphane, merci Ez3kiel et merci à Marion (Ephélide).
Photo : Mathieu Ezan

Publié dans le Mag #49

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