Bohren & Der Club of Gore - Black Earth A l'image de sa pochette (non il ne s'agit pas d'un obscur disque de death/black underground enregistré dans des catacombes tchétchènes), Black earth, est noir, sobre, abyssal. La quintessence du dark-jazz doomy aux textures ambient dépressives et élégantes portée par Bohren & Der Club of Gore, c'est une musique à l'élégance incroyable, neurasthénique et d'une langueur hallucinée, se mouvant avec une infinie précaution au travers d'instrumentations immersives et de mélodies comateuses qui dansent lentement autour de l'auditeur. Soixante et onze minutes d'une oeuvre dans laquelle on doit accepter de se plonger sans retenue, puis de se laisser porter aux gré des coulées jazz éthérées instillées par le quartet allemand, une grosse heure d'une errance semi-consciente à travers les songes. Des compositions qui se rejoignent, se ressemblent, se complètent, indissociables les unes des autres tant elles ne forment qu'un seul et même ensemble, les allemands livrent une partition à nulle autre pareille, extrêmement proche de l'apathie sensorielle et pourtant paradoxalement envoûtante. (très) Classe.
Black earth est particulièrement troublant. On pourrait l'écouter en n'entrevoyant que sa surface, distinguant à peine ces nappes jazzy veloutées, ces inspirations ténébreuses... et l'on s'ennuierait rapidement (faut dire aussi que c'est terriblement.... lent, très lent même). Mais en acceptant le principe de suivre Bohren & Der Club of Gore là où il veut nous emmener (comme souvent avec les productions Ipecac), le voyage musical se révèle être un mélange d'intrigues et de sensations étranges, où lenteur, minimalisme et redondance se croisent et se suivent dans un univers qui pourrait s'apparenter à du David Lynch musical... en plus sombre, la ressemblance avec les travaux d'Angelo Badalamenti (compositeur de quasiment tous les films du réalisateur de Sailor & Lula et Mulholland Drive) n'étant du reste pas si absurde que cela. Surtout quand le groupe semble entrer en prise directe avec notre esprit. "Crimson ways", "Maximum black", "Constant fear"... dans le genre, difficile de faire mieux : un clavier qui essaime ses arpèges avec un sens aigu de l'économie d'effets, une contrebasse qui lui répond au loin, un saxophone qui en de rares instants se fait remarquer et cette section rythmique imprimant un faux-rythme léthargique et fuyant. Hypnotique. Et exigeant certes, mais bluffant pour peu que l'on accepte de s'y perdre...