Mardi
100th windows. 100 fenêtres ouvertes sur le monde. 100 couleurs et 100 ambiances différentes, on ne pouvait rêver meilleur ouverture à ce Printemps de Bourges 2003 que ce show dont la force visuelle vient presque voler la vedette à la musique. Depuis l'an dernier Mushroom et Daddy G ont préféré mettre entre parenthèse leur carrière au sein du plus grand groupe de trip-hop du monde, laissant seul Robert Del Naja (alias 3D) défendre sur scène le dernier opus en date de Massive Attack. Pas tout a fait seul non plus puisqu'il se présentait ce soir accompagné d'un Horace Andy en grande forme, d'une Dot Alison plus à l'aise dans son rôle de seconde voix qu'en première partie, de la chanteuse de la tournée Blue Lines Deborah M, et ô surprise, de...je vous le donne en mille, Grant Marshall alias Daddy G ! Massive a attaqué, avec une précision chirurgicale. Dommages collatéraux prévisibles : un mal fou à s'en remettre.

Mercredi
Les Pères Verts Peppers : en fait de hip hop, on a ici plutôt eu droit à la rencontre improbable entre les VRP, les Beastie Boys et le J.B Big Band. Un bon cru de Bourgogne. Quand au cru toulousain, il se porte comme un charme, retour réussi sur le devant de la scène reggae/ska/festif des Spook & The Guay après un décevant Vida sonora en demi-teinte. On passera rapidement sur Superbus, un diesel, en fait tant le cocktail power-pop des compères de Jennifer Ayache ne fonctionne que par à coup. Les habitués des salles obscures étaient plutôt venus pour le punk celtique et délirant des Dropkick Murphys, bien plus excitant scéniquement. En parlant d'excitation,y'avait Kyo et Zazie au grand chapiteau. Ah bon ? Pas vu. Pas pris. Et vive le rock !
La vraie bonne surprise de la soirée, c'est lui, Thierry Duvigneau aka Kid Pharaon aka désormais The Electric Fresco. Homme orchestre, auto-sampler humain, pantin désarticulé et coloré (superbe chemise), il nous a offert une superbe mise en bouche avant le loser Beck. Dans cette salle de la Hune propice aux ambiances intimistes, Beck délivre ensuite la majeure partie de son dernier album de pure folk, sans oublier d'y ajouter à sa manière et selon l'humeur les quelques tubes de son répertoire ("Tropicalia", un "Loser" presque hip-hop tournant à l'impro bluesy groove-box/guitare steel) ou de se fendre d'une demi-reprise de Prince, le tout saupoudré de son humour su particulier et accompagné de sa fidèle beat-box Ronald... and the winner is ?

Jeudi
Tout a commencé ce jour-là avec Vendetta : dans le sillage de leur chanteuse Sylvie et de sa voix aérienne, trois garçons dans le vent pour un concert décallé et plein d'émotion : une dimension scénique envoûtante et stylée, les rapprochant plus de leurs cousins de Calc et Tahiti 80 que de la fureur de Dolly. S'en sont suivis les prestations remarquables de Servo, Asyl et surtout Porcelain dont le post-rock sombre quelque part du côté de Godspeed You! Black Emperor s'accordait merveilleusement bien avec les lieux.
Direction le Palais d'Auron pour l'effusion métal du festival : Absolute remplacait au pied levé les américains de Glassjaw (la maladie de Crohn a encore frappée) et ont évités les goudrons et les plumes grâce à une interprétation très énergique de leurs titres les plus accrocheurs comme ce "Bailloné" au refrain efficace ou ce "Muerte" tendance tribal-indus qui enflamme le public. Un public particulièrement chauffé à blanc au moment où débarque sur scène les AqME. AqME ou comment allumer une salle en deux petites minutes. On ne va pas se priver, pour une fois qu'un peu d'originalité pointe son nez dans le monde en crise du métal français (!?!). Manquant en grande partie le concert de Watcha pour cause d'interview, me voilà revenu juste à temps pour m'apercevoir que la sauce prend toujours aussi bien du côté des papis de la scène métal dont le dernier Mutant passe donc merveilleusement bien le cap des planches. En parlant de grand-pères, les Lofofora se posent là. Et Le Fond et la Forme prend tout son sens en live, définitivement l'album de la renaissance pour ce groupe déjà mythique. A fond la forme, Reuno !
Si la fête métal se déroulait dans une ambiance exceptionelle, du côté du Phoenix la tension était palpable dans la file des veaux se pressant pour aller admirer le chanteur énervant et beaucoup moins énervé. Bousculade et évanouissements donc, sous les yeux goguenards de quadras bien propres sur eux mais capable de piétiner le premier venu pour une place près de leur idole parano et bouffi par des dures années. C'est dans cette atmosphère geignarde que Mickey 3D et sa bande venait tenter de faire "leur festival" : le trio s'est appliqué à présenter sous son meilleur jour leur dernier album Tu vas pas mourir de rire, malgré un son un peu faiblard dans ce grand chapiteau innatentif. Applaudissements fournis mais polis, la nouvelle rebellion intellectuelle n'intéresse pas tout ceux qui sont venus contempler la vieille garde dans le rétro. Renaud sert un set désespérément classique qui a sans doute ravit les mamies du public. Quant à nous, on va aller traîner dans les bars de la ville voir des petits jeunes qui n'en veulent. Ca sera toujours plus surpenant.

Vendredi
Sur la scène des Découvertes, l'heure était au gros son. Dans cette discipline, trois styles et trois approches toutes aussi excitantes les unes que les autres : les rennais d'Abkhan, délicat mélange de harcore torturé et de sonorités métal décomplexées. Vivement le prochain album, plus direct selon leurs dires. Le direct du droit et le crochet du gauche, les Bisontins de Wormachine connaissent et s'en sont même fait une spécialité en balançant un indus électrifié à la face des VIP médusés. Le ministre devait faire à l'origine une rapide visite au landais de Gojira, son assistant a du le prévenir entre temps qu'il prenait des gros risques pour ses petites oreilles bourgeoises. Bien vu, le public présent en masse en a pris pour son grade : lourds, puissants et rapides, les bûcherons ont encore prouvés que leur réputation scénique n'était pas usurpée.
Un petit détour par la scène rock'n'roll pour y goûter avec délice au son funky et sensuel du Maradjah Of The Soul, alias Black Snake, alias King Khan & His Shrines, alias le fils spirituel de Screamin Jay Hawkin's se battant en duel avec les descendants du JB'Big Band au grand complet. Le reste de la soirée était marquée par les annulations en tout genre : pas d'Eyes Adrift (le nouveau combo de Novoselic, Kirkwood et Gaugh !) mais des Cowboy From Outer Space à qui il manque encore un peu d'expérience pour trouver un style plus personnel. Pas de Burning Brides (sensation punk du moment) mais Caesars, dont on ne vit pas une miette. On passera rapidement également sur le cas Hoggboy, groupe typique du style je-rentre-dans-la-brêche-tant-que-ça-marche-mais-en-fait-non. Les Soledad Brothers ont plus impressionné, des White Stripes très Rolling Stones dont le blues rock de furieux a soufflé un petit vent de fraîcheur sur l'affiche rock'n'roll plutôt décevante de la soirée.
Tandis que Pascal Comelade jouait de son charme inimitable en décrochant environ trois mots pendant une heure de son concert "Psicôtic music'hall", le public s'enflammait au Palais d'Auron. Pas pour les Scissor Sisters, bien pâles à côté des promesses avancées (le croisement des Peaches et du Tigre ?), mais bien pour Death In Vegas, venu présenter son troisième opus Scorpio rising. Toujours aussi hypnotiques, Richard Fearless et Tim Holmes ne se cache plus de leur penchant pour le rock, et si l'electro fait partie intégrante de leur musique, celle-ci développe sur scène un penchant naturel pour des guitares magnifiquement servies par un backing-band en grande forme. Une soirée d'autant plus excitante qu'elle se terminait par un set des 2 Many DJ's : le buzz était si grand autour de ce duo bricolo qu'on ne pouvait se permettre de manquer ça en live. Pour simplifier, un concert des 2 Many DJ's ressembleraient plus à une boîte de nuit où les mecs derrière les platines n'auraient pas trop mauvais goût. Reste de très grand moments et le contentement de voir un public dont la fougue rime désormais avec un éclectisme de bon aloi. Capable de fredonner du Stooges comme de s'éclater sur les Peaches une seconde après, d'apprécier Nirvana comme Ice Cube et de tripper sur une version big beat du "Seven nation army" des White Stripe. Bon esprit !
Et pour finir, nous passerons vite sur la soirée reggae. La blague la plus en vogue au carréVIP : que dit un rasta quand il n'a plus rien à fumer ?

Samedi
La journée du samedi était résolument orientée chanson française. Sur la scène des Découvertes, on retiendra surtout les suisses de Bricojardin, venus tout droit de jardiland nous présenter un spectacle musical plus théatral que musical pendant que votre serviteur se prenait des râteaux avec les trois filles de La Tropa dont les notes de violons perçaient délicieusement les murs de La Soute et de mon coeur.
Puis la "nouvelle scène française néo-réalistes" investissait le Palais d'Auron. Dupain, Taraf Dékalé, Lo'jo et La Tordue, même combat : chansons à textes, instruments bien franchouillards et un zeste d'énergie (Dupain) ou d'ethnique (Lo'jo) pour corser la sauce qui a bien prise ce soir. Enfin vint la rencontre à distance (on l'aurait souhaité beaucoup moins importante) avec la jeune Emilie Simon qui d'un filet de voix aphrodisiaque mettait sous son charme la salle de La Hune. Mathieu Boogaerts prenait délicatement la suite de sa voix toujours aussi particulière et une science de la chanson parfaite jamais encore percée à jour, les ritournelles de l'autre M reste longtemps dans la tête alors que nous nous redirigeons vers le gros show de la soirée, Interpol/Dionysos/Placebo.<br />Eh bien c'est confirmé : Interpol, on n'aime pas sur disque, et on n'aime pas sur scène, donc on ne s'attarde pas sur cette pâle copie de Joy Division version rock'n'roll mou du genou. Dionysos, c'est une autre paire de manche. C'est même aux antipodes du groupe d'ouverture parfait tant on est sûr qu'ils vont vous voler la vedette : une pêche naturelle, une folie dévastatrice, une énergie punk jamais dévoyée, des chansons toutes plus entêtantes les unes que les autres, tout simplement impressionnant : Dionysos est désormais énorme, il suffit de voir l'enthousiasme de plusieurs milliers de spectateurs réclamant à chaude voix un rappel. Et qu'il est dur de passer derrière ça ! Placebo s'en sort plutôt pas mal, mais on en attendait pas moins de la part d'un groupe qui a semble t-il enfin atteint sa maturité artistique en conjuguant sur son dernier album l'énergie du premier comme le romantisme du second, et en oubliant les errances expérimentalo-electroniques du troisième. "Protect me from what I want", "Bitter end", "Sleeping with ghosts" ou les plus anciens "Without uou Iím nothing" et "Every me every you", les titres s'enchaînent comme autant de tubes imparables. Et l'on peut juger la popularité de Placebo à l'aune d'une désormais traditionnelle mais toujours aussi excitante reprise des Pixies : "Where is my mind ?" est la question, dans les nuages est la réponse.
Allez hop, au dodo, à l'année prochaine !