Angerfist Angerfist Vendredi 21 octobre 2016

Si Gablé s'active sur scène à notre arrivée, ce n'est malheureusement pas au rythme de sa musique pour le moins inclassable. Le groupe vient en effet de terminer son set, prévu entre 21h et 22h. Un horaire que les festivaliers connaissent assez peu à Nördik Impakt, la majorité des spectateurs franchissant généralement les barrières de l'entrée à partir de 23h. Néanmoins, cette première soirée s'annonçant plus courte que d'habitude (avec une fin des concerts annoncée à 4h30), on aurait pu espérer que le public anticiperait davantage sa venue. Il n'en sera rien puisque qu'à 22h, seule une petite centaine de spectateurs arpentent le Hall Of Death, l'un des trois gigantesques halls (accueillant chacun une scène) de cette 18ème édition du festival. Quinze minutes et une petite déconvenue plus tard (la plupart des groupes, dont le suivant, refuse clichés et vidéos - ma photographe risque de s'ennuyer ce soir), et nous voici prêts pour la première claque de la soirée.

Une longue intro retentit ; le quatuor canadien Suuns apparaît sur scène dans la pénombre et entame « Careful », long titre en forme d'avertissement, extrait de leur dernier album Hold/Still paru en début d'année. À l'image du concert qui suivra, le morceau est menaçant et hypnotique. Comme à son habitude, le chanteur, tout en agressivité contenue, semble au bord d'une colère furieuse et dévastatrice. Le reste du groupe demeure naturellement concentré et complètement détaché du public : peu de regards, aucun mot pour les désormais 200 personnes amassées devant la scène (un nombre qui ne grossira pas réellement durant l'heure suivante). Il faut dire que pour l'auditeur néophyte, Suuns n'a rien d'engageant. Et pour les quelques fans transis de froid devant la scène, pas de traitement de faveur non plus : ce soir (et malgré les apparences) le groupe a choisi de se faire plaisir. Les musiciens changent en effet leur set-list à chaque concert ; cette fois les 5 premiers titres seront extraits de leur dernier album : « Careful » donc, « UN-NO », « Instrument », « Translate » et « Brainwash ». Des morceaux décharnés, dérangeants, dont la plupart ne payaient pas de mine à l'écoute, mais qui s'avèrent ici diablement cohérents et attirants par leur refus total de séduction. Le début du concert ne tranche donc pas avec l'ambiance du Hall of Death, énorme bâtiment glacial.

La première - relative - baisse de tension apparaît avec « Edie's dream » ; sans doute le morceau le plus planant du set (et de leur discographie). Ouaté et doux, le titre contraste parfaitement avec l'ambiance dure et hostile instaurée jusqu'alors. Le public qui a survécu se dandine lentement les yeux fermés. On prend à ce moment conscience de la puissance de Suuns, capable de trouver sa place dans une soirée majoritairement techno, sans jamais renier son univers. Le groupe repart ensuite dans son nouvel album en enchaînant « Paralyzer », « Infinity » et « Resistance », trois compositions pas franchement évidentes à appréhender, à situer entre le mal de mer et le coma éthylique. La fin du set se fait plus brutale avec quelques petites incartades dans leurs précédentes productions (« Arena », « 2020 »). Et quand le chanteur prend enfin la parole, c'est pour remercier succinctement le public et annoncer la fin du concert. Les lumières se rallument après « Pie IX » (choix culotté) ; le groupe ne reviendra pas, malgré un bon quart d'heure d'avance sur le timing annoncé. Pas de « Powers of ten », « Music won't save you » ou« Up past the nursery » ce soir, bon tant pis, on ira les revoir.

Quelques courtes minutes de changement de plateau et Vandal prend place, emportant le public dès le premier coup de kick. Passant sans aucune transition du rock psyché au hardcore, nos oreilles prennent un peu cher. Direction la salle adjacente où sévit Popof pour une ambiance moins survoltée. Un set plutôt classique aux accents house, minimal et hip-hop, mais efficace à ce moment de la soirée. Le concert finit même par fédérer la foule, déjà bien compacte à 1h du matin.

Les choses sérieuses commencent néanmoins quelques minutes plus tard avec la première véritable tête d'affiche de ce soir : Angerfist. La musique du DJ hollandais repousse encore les limites sonores d'une première journée pourtant riche en agressivité auditive. Le musicien masqué débarque en terrain conquis et le hall décolle véritablement. Difficile de décrire le son extrêmement puissant qui sort des enceintes façades, et tout aussi difficile d'imaginer des basses plus fracassantes. Un véritable séisme que beaucoup semblaient attendre de pied ferme.

Le vendredi se termine enfin avec la tête d'affiche la plus populaire, un certain Mr. Oizo. Plutôt rare en live, Quentin Dupieux semble sortir de sa caverne un peu quand ça lui chante, entre deux films barrés et quelques collaborations improbables. Et le moins que l'on puisse dire c'est que son spectacle impressionne en terme de son et de construction. Aucun temps mort dans son set en forme de mash-up géant. Il faut souvent bien tendre l'oreille pour reconnaître quelques bribes de ses compositions foutraques et gentiment débiles, mais le jeu en vaut la chandelle : ça danse, ça sourit, ça crie, en clôture d'une première journée réussie.

Carpenter Brut Carpenter Brut
Samedi 22 octobre 2016

Ce qui frappe d'entrée avec cette seconde journée, c'est à quel point la population arpentant le lieu a changé : une moyenne d'âge un peu plus élevée, week-end oblige, mais aussi des spectateurs un peu plus amorphes que la veille. Heureusement la fatigue ambiante ne durera pas bien longtemps.

Première étape : le Hall Of Death, pour le concert de Carpenter Brut. Le projet solo instrumental de Franck Hueso ne manque pas d'ambition, puisqu'il est autant sonore que visuel. Musicalement à la croisée entre le heavy metal et la French Touch période Justice, le musicien est accompagné sur scène d'un guitariste et d'un batteur (également membres du groupe de death Hacride). Alors qu'on en attendait beaucoup, ce concert est cependant une grosse déception. Est-ce dû au son - manquant cruellement de basses et de dynamique ? Au lieu, clairement trop grand ? Au peu de proximité avec le public ? Toujours est-il que devant la scène, beaucoup semblent attendre quelque chose qui n'arrivera pas, et c'est bien dommage tant le concert semble travaillé et le buzz du groupe parfaitement maîtrisé depuis plus d'un an. Au final, Carpenter Brut rejoint malheureusement les rangs des formations moins intéressantes à regarder sur scène qu'à écouter chez soi, malgré l'aide d'un écran vidéo et toute la bonne volonté d'un guitariste qui harangue les foules. Une très bonne surprise néanmoins : sur scène on a affaire à de vrais musiciens. C'est carré, ça joue, c'est efficace. Mais le recours à certain choix esthétiques (batterie électronique notamment) aboutit à un son clairement trop étriqué. Pour être honnête, il faut aussi avouer que le trio souffre clairement de la comparaison sonore avec les grosses pointures electro qui se succèdent sur les scènes environnantes... Après un court sondage du public, on a la confirmation que la date de ce soir a davantage des allures de contre-performance ; bon, on ira les revoir aussi.

Enchaînant sur la même scène DJ Fly & DJ Netik inaugurent la première véritable incartade hip-hop de la programmation. Le résultat est forcément rafraîchissant, d'autant plus que le duo se donnent réellement du mal pour ambiancer les spectateurs déjà bien nombreux.

À quelques dizaines de mètres de là, sur la scène principale (le Hall Of Fame), sévit également Dixon. Avec sa deep house intense et ingénieuse, le DJ allemand nous prouve qu'on peut être conformiste et sortir du lot : les spectateurs ne s'y trompent pas, il fait salle comble !

La soirée se finit pour nous sur la scène plus intime du Wonder Hall, avec Ellen Allien - l'une des rares femmes à être programmée cette année. La dame y livre un set techno classe et hypnotique. Assez peu fréquenté habituellement, ce recoin du festival se remplit peu à peu durant sa prestation et c'est mérité.

De ces deux jours on retiendra des ambiances complètement différentes, des spectateurs ravis et des acouphènes tenaces, mais aussi le sentiment d'une scène electro qui semble désormais débarrassée des clichés qui lui ont longtemps collé à la peau. Cette année encore, le festival a su rassembler, et s'il n'est plus aussi excitant que par le passé, il devient clairement plus pointu ; on ne perd pas au change.