Jorge Bernstein & the silky birds of love Salut, merci de nous accorder cette interview. Comment vas-tu dans ce monde d'après ?
Salut, c'est moi qui vous remercie ! Je ne sais déjà pas très bien accorder une guitare, alors que vous me donniez l'occasion d'accorder une interview, c'est inespéré. Ce fameux monde d'après ressemble à s'y méprendre au monde d'avant en moins bien, avec un horizon fragile et flippant. Mais je suis d'un naturel optimiste, et je sais qu'un autre monde de merde est possible : nous pouvons encore détruire la planète différemment, il reste beaucoup à inventer, donc ça va.

Nous t'avons croisé récemment avec Kim, c'est lui qui a transformé tes Pioupioufuckers en Silky birds of love ? Le cuir en soie ?
Kim est un magicien, capable de jouer toutes formes de musiques, et je ne doute pas de ses capacités à transformer le cuir en soie, ou le polyester lavable à 30° en coton biologique résistant aux températures les plus extrêmes. De notre rencontre avec lui est né Violence ultimatum, un disque sauvage et féroce, hurlant des mélopées rock'n'roll, biberonnées à l'électricité alternative. Et nous voilà, quelques mois plus tard, avec The Silky Birds of Love, un album acoustique empreint de mélancolie, mêlant folk et pop au coin du feu. Ce genre de grand écart est déconseillé sans échauffement, mais heureusement nous avions déjà réalisé des figures plus improbables encore, par exemple en sortant un album de rock chrétien au 1,5ème degré en compagnie d'Arnaud Le Gouëfflec quelques années auparavant, Christian rock fièvre. En réalité, nous aimons nous amuser à explorer différents styles, avec pour seule limite notre capacité à enchaîner au maximum 4 accords.

Tu as beaucoup d'humour et d'ironie sur les réseaux sociaux notamment ton post disant qu'il n'y a que 100 exemplaires du vinyle et qu'il fallait se dépêcher tout en sachant que tu ne les vendrais pas dans le quart d'heure. Tu as un job à côté, la musique te permet une certaine liberté ?
Au moment où les lecteurs prendront connaissance de cette interview, les projections statistiques de nos experts comptables estiment que ce nombre d'exemplaires sera vraisemblablement situé autour de 92, avec une marge d'erreurs de plus ou moins 5%. Autrement dit : ça part comme des petits pains à l'heure du goûter, il faut vraiment se dépêcher de vous le procurer, parce qu'à ce rythme là en 2096 il n'y en aura plus et il sera trop tard pour pleurer. Ceci étant dit : oui, en effet je ne vis pas de la musique, ça reste une passion qui me fait perdre de l'argent. Cela permet sans nul doute non pas plus de liberté artistique - beaucoup d'artistes qui vivent de leur musique restent libres comme des oiseaux sauvages - mais moins de pression pour que ta musique se vende, ou pour trouver des concerts. Être ironique et détaché quand tu sais que ça n'est pas ton gagne-pain, c'est bien plus facile. Je suis minable, merci de m'en avoir fait prendre conscience, hein.

Parlons de la pochette, elle est superbe. Rudy Spiessert en est l'auteur. Une pochette bleue et rouge tout en insouciance et en walkman. Vous avez travaillé ensemble sur l'artwork ? Nous sommes encore une fois à 1000 miles d' Ultimatum violence, c'est la Covid qui a fait changer de registre ?
En tant que scénariste de bande-dessinée, j'ai travaillé avec Rudy Spiessert sur trois albums pour Fluide Glacial ("Fastefoode", puis 2 tomes de "Flic & Fun"), et je connais donc bien son travail, et l'homme qui se cache derrière la barbe qui se cache derrière ce travail. Bref, Rudy était partant pour illustrer une pochette de disque, c'était un exercice qu'il n'avait pas encore eu l'occasion de faire, et nous adorions son travail. Nous lui avons donné carte blanche avec joie, et le résultat est une superbe pochette sortie tout droit de son imagination fertile, à l'écoute des morceaux. Elle correspond parfaitement à l'esprit de l'album, c'est en quelque sorte sa quintessence graphique. Tout comme l'était d'ailleurs le travail d'Half Bob sur la couverture de Violence ultimatum. Quant au Covid, il n'a rien à voir avec ce disque, qui a été enregistré avant la crise sanitaire !

De cette insouciance adolescente présente sur la pochette, le premier titre "A school trip to Wales" semble avoir le même ADN, une nostalgie avec un style incomparable par rapport au dernier opus. Un renouvellement folk, toi qui disait "I hate rock n roll" ?
Plutôt qu'un renouvellement, il est plus juste de parler d'une envie présente depuis des années. En réalité, nous jouons ensemble des titres folk acoustiques depuis des années, mais n'avions pas encore pris le temps de les graver dans le marbre... C'est une expression, car le disque n'est pas en vrai marbre. Cette forme d'insouciance adolescente ne nous a pas vraiment quittée depuis le lycée, elle s'est simplement transformée depuis en mélancolie.

Peux tu nous parler du clip de "Baby you're mine", chanson folk qui s'aventure un peu sur les terres d'Herman Dune ?
Ce clip incroyable a été réalisé pendant le confinement par Peter Woodwind, le bassiste du groupe, avec l'aide de ses enfants. Des heures de travail pour un stop-motion en Lego, auxquelles se sont ajoutées des heures de travail pour recadrer les images parce qu'il s'est rendu compte que son appareil photo, au fil des prises, s'était progressivement et insidieusement décalé !

Doit on penser que le titre "Birds of love" par le groupe Birds of Love sur l'album Birds of love est aussi satanique que "Black Sabbath" sur l'album Black Sabbath de Black Sabbath (désolé pour cette question mais on est un webzine rock) ? Il est clair que ces riffs qui sont joués sur des cordes en nylon feraient une tuerie sur des cordes en métal.
(rires) Je rêve de monter un groupe qui s'appellerait "Blague Sabbath" et ferait des spectacles comico-sataniques. Sur ce titre, nous avons en effet trouvé amusant de jouer de façon brutale sur une guitare folk dont les cordes restent quand même en métal.

Certains comparent "100 maybe" à Daniel Johnston, outre cette belle comparaison, c'est une de tes influences et quelles ont été tes influences sur cet album ?
Ce titre a été composé par Peter Woodwind, qui a l'art de composer des chansons pops impeccables en plus de préparer des barbecues délicieux ! Moi j'y ai entendu un air des premiers Noise Addict... Daniel Johnston est en effet une influence majeure pour moi : sa voix et ses chansons vous crèvent le cœur, et sa méthode d'enregistrement lo-fi est formidable. Les autres influences prennent à peu près toutes racines dans ma folle jeunesse des années 90 : Sebadoh, Pavement, Palace Music, Smog, Yo La Tengo, Low, House of Love, Swell... et plus récemment, Damien Jurado ou Other Lives.

Jorge Bernstein & the silky birds of love Outre le risque commercial cité plus haut de sortir un album en plein Covid, il n'y a pas encore d'espoir à court terme de tournée pour défendre le disque ; ces chansons sont elles amenées à être plus amplifiées en live ?
Au départ, ce projet n'est pas prévu pour être joué live. mais il le sera finalement dans un contexte inattendu, pour accompagner le spectacle de la compagnie l'Oisellerie (oui, encore des oiseaux !), "Touline", qui mêle théâtre masqué et art du cirque. L'histoire d'un marin assommé par la bôme de son mât, qui se réveille en patins à roulettes dans le désert... Et l'idée est de garder une ambiance proche de celle de l'album, sans pousser les décibels outre-mesure...

Je me permets une questions sur ton livre "discongraphie" pour Fluide Glacial, vous vous êtes mis des limites ou tout était permis (La lèpre à Elise est déjà bien gratinée....) ?
Ahah, la seule limite est que le groupe de départ dont on va détourner le nom soit un tant soit peu connu, sinon la majorité des lecteurs n'auraient pas la référence. Par exemple, si on fait une pochette de "Mâche Hysteria" avec les membres de Mass Hysteria qui mangent de la salade, est-ce que... Eh, mais c'est une idée !!! Ah oui, seconde limite : le jeu de mots doit être soit excellent soit tellement pourri qu'il en devient marrant. Il faut aussi que ça reste traduisible graphiquement. Je vais voir si Emmanuel Reuzé est prêt à travailler sur des types qui mangent de la mâche...

Le mot de la fin pour nos lecteurs ?
Miam ! (Ah merde c'était un mot de la faim, pardon*)

*retrouvez Blague Sabbath et ses meilleurs sketchs en live, bientôt en tournée dans toute la France.