L'entrée du festival L'entrée du festival À une trentaine de minutes de Paris en transport en commun, se trouvent des festivals qui valent vraiment le déplacement. La Ferme Électrique en fait partie et si vous lisez notre magazine, il est fort possible que vous ayez aperçu l'un de nos reportages sur ce "petit" festival situé dans un ancien corps de ferme à Tournan-en-Brie dans le 77. Organisé pour les passionnés et par des passionnés de musiques alternatives amplifiées tous styles confondus ou presque (pop, rock, électro, punk, expérimental.), La Ferme Électrique est littéralement hors des sentiers battus, à l'opposé de la majorité des autres festivals musicaux plutôt portés sur la rentabilité que la vision artistique, qui doit rester tout de même le cœur d'un évènement de ce genre. Ici, la priorité est le confort total des festivaliers, tant au niveau musical (il y en a pour tous les goûts), que de l'univers (décors uniques et animations étonnantes), en passant par l'état d'esprit du lieu de manière générale (prix respectables, productions locales pour les repas, équipes et bénévoles toujours à l'écoute).

Si bien que l'organisation a prévu pour cette édition un peu spéciale de réduire la jauge des festivaliers, pour les mettre davantage à l'aise, ainsi que la liste des groupes programmés afin de mieux rémunérer les artistes qui ont souffert de la crise. Autre modification, et non des moindres : le déplacement de la scène "Grange" à l'extérieur pour mieux profiter des concerts (elle était à l'intérieur) et libérer de l'espace, très bonne idée car moins étouffant et plus ouvert. Quant à la programmation, en plus d'être légèrement réduite, elle consacre également un peu moins les artistes de rock très électriques aux guitares burnées et met plutôt en avant des formations peut-être un peu plus singulières et pointues. Au bout d'une journée, le manque de guitares, de basses et de batteries est total pour les passionnés de rock en tout genre. Enfin, concernant le camping, hormis la mise à disposition de chargeurs de batterie de téléphone, rien n'a véritablement changé, on retrouve avec plaisir le goût de la rigolade et de la fraternité entre voisins et les bonnes douches froides pour faire redescendre les grammes d'alcool accumulés la veille.

Comme à chaque fois, La Ferme Électrique nous a concocté un beau programme hors scènes avec pas mal d'animations (telles que la Kermesse Électrique avec jeux et tombolas, un stand broderie, un atelier fanzine, l'habituel cabinet des curiosités avec ses fameux instruments de musique), de multiples services (comme un stand de tatouage à l'ancienne, sans machine), d'évènements (une exposition des œuvres de l'artiste Marion Chombart de Lauwe et des sérigraphies de Mathieu Desjardins, une conférence "Rock et Polar" animée par François Muratet) et d'aménagements sympas (une plage avec bar à cocktails) sans parler du décorum avec des murs habillés par AIM et Zomeka Elzingre. La liste n'est peut-être pas exhaustive mais ça vous laisse imaginer l'ampleur des activités de ce lieu bouillonnant, devenu depuis plus d'une décennie un vrai pèlerinage pour les passionnés d'arts pluridisciplinaires. Maintenant, place à la musique ! Avant d'aborder les artistes présents lors de cette 11ème édition, sachez en préambule que Married Monk, Le Nom du Groupe et Grive ont dû malheureusement annuler quelques semaines avant le début du raout. Idem concernant les anglais de Crows, mais eux ont été contraints de décommander leur venue la veille de leur show pour cause de Covid. Un petit réajustement du line-up s'est opéré pour ne pas pénaliser les participants.


Vendredi 8 juillet

You Said Strange @ La Ferme Électrique 2022 You Said Strange @ La Ferme Électrique 2022 Suite à un accueil chaleureux de l'équipe de La Ferme Électrique, visiblement très comblée de retrouver ses festivaliers à l'entrée, nous prenons nos marques sur ce territoire que nous connaissons tant et nous dirigeons sur le côté gauche pour découvrir la formation Taeger/Burslem présente sur la scène Sauvage (petite scène en plein air). Comme son nom l'indique, ce duo est composé de Vincent Taeger (aka Tiger Tigre et ex-Poni Hoax) à la batterie et de Oliver Burslem (ex-Yak), Ces derniers qui partagent également une autre formation nommée Group O, se sont rencontrés via un ami commun, à savoir Yannis Philippakis de Foals. Leur musique soignée et exigeante emprunte autant au kraut-rock qu'à l'afro-beat, à la noise-rock qu'au punk. Sans chant (ou presque), leur œuvre est une sorte d'expérimentation évolutive qui ne trouve guère de défaut à nos yeux. Chaudement recommandé par l'ami JC, You Said Strange a éclairé le public de toute sa classe sur la Grange (grande scène extérieure). Ici règne le même constat, pas grand-chose à redire sur la pop-rock très mature et psyché des gars de Giverny : show très carré dans lequel les guitares font résonner leurs mélodies impérieuses sur des rythmes chaloupés. Cette journée ne pouvait pas mieux démarrer, qui plus est dans des conditions météo optimales.

Dehors, Contumace fait grincer et hurler sa Fender. Le projet solo drone post-industriel de Lionel Fernandez, membre de Sister Iodine, Ibiza Death ou encore Antilles, nous triture les oreilles avec cette guitare passée sous multi-effets et qui n'a apparemment pas besoin de feuille de route pour naviguer. C'est cool 15 minutes, mais ayant le besoin de poursuivre notre envie de rythmes et de mélodies, nous filons à la rencontre de Hoorsees. Le quatuor parisien, signé chez Howlin' Banana (Baston, Johnnie Carwash, TH Da Freak) et remarqué par KEXP, répand son indie-pop mélodique et lumineuse à l'Étable, la scène intérieure du festival, et a l'air de convaincre les gens présents. Même si la musique d'Hoorsees reste bien exécutée avec une belle générosité, son style a tendance à nous provoquer l'ennui sur la longueur. C'est l'inverse qui se produira avec les curieux personnages de Murman Tsuladze. Le trio, comptant dans ses rangs un ex-membre de La Femme, nous a fait l'effet d'un profond dépaysement avec son électro psychédélique synthétisée aux saveurs orientales. Intrépide, la formule "ballades post-soviétiques" a de quoi nous foutre sur le cul, surtout que l'énergie, la sueur et les déhanchements étaient au rendez-vous. On se serait cru dans une fête improvisée bien schlag comme on les aime, mais entre les mers Noire et Caspienne. La sueur n'a pas eu le temps de sécher avec Mary Bell dans l'Étable. Les punks féministes (3/4 du groupe est féminin), qui rappellent la fougue de Bikini Kill, ont lâché les volumes et sorti quelques déflagrations qu'on a encore en tête telles que "Minimoi" ou "Sacrificed". C'était tellement convaincant que le quatuor a dû revenir sur scène pour rejouer quelques morceaux à la fin de son set. Joe & The Dassinettes accompagne en fond sonore notre repos bien mérité, quoi de mieux qu'un groupe de reprises punk métal de Joe Dassin pour passer du bon temps ? La Ferme Électrique, c'est aussi beaucoup de fun et de convivialité ! Les franco-anglais de Madmadmad clôturent cette première journée, c'est peu de dire qu'ils étaient attendus. Devenu accro à leur punk-funk-électro mutant via Proper music et More more more, le trio (un batteur, un bassiste-Moog, un guitariste-synthé-percussions) est un véritable laboratoire vivant sur scène, les sons hétérogènes fusent de partout et nous a retourné le cerveau. Ce groupe est une machine de guerre et nous vous recommandons d'urgence d'aller vivre cette expérience et cette inventivité bluffante dès qu'ils passent près de chez vous.


Samedi 9 juillet

Johnny Mafia @ La Ferme Électrique 2022 Johnny Mafia @ La Ferme Électrique 2022 Comme lors de chaque édition, les programmateurs avaient prévu un réveil "en douceur" sur le parvis du café de la Croix Blanche au centre-ville de Tournai. Ce fut chose faite avec les bordelais de Stop II amateurs de blues et de country trash. Malheureusement, notre fine équipe ayant choisi de s'échapper pour se reposer les oreilles et le corps au bord des arbres d'un lac situé à une dizaine du site du festival, nous n'avons pu assister au spectacle. C'est Arthur de Bary qui ouvre les hostilités à la Grange avec l'ensemble de son groupe. L'ex-guitariste d'ENOB (présent sur l'affiche du festival en 2019) a choisi un chemin beaucoup plus personnel, une poésie triste sur un habillage musical pop/chanson, influencée par Alain Bashung, Tom Waits, Christophe ou encore Nick Cave. Sensible et touchant, l'univers sombre d'Arthur de Bary permet progressivement de préparer nos oreilles à la suite. Et c'est La Féline, projet mené de front par la philosophe-journaliste-auteure Agnès Gayraud, qui vient bercer l'Étable avec sa pop fragile. Tout comme Arthur peu avant, elle met en évidence la profonde relation entre textes (décrivant des moments de vie) et chansons. La Féline a ce petit truc gracile, propre et délicat qu'on aime bien.

C'est tout l'inverse avec le duo de Musique Post-Bourgeoise. Eux, c'est plutôt une machine pour distiller une électro minimaliste et tapageuse et un micro pour vociférer des colères tel un opposant politique s'exprimant en direction d'un peuple résigné. C'est intense et efficace et le public semble s'être pris d'amour pour ce groupe mené par le cravaté et ganté Olivier Urman, lui-même artiste plasticien, pour qui le monde n'est rien d'autre qu'un décor fait de souvenirs, de vestiges et de reliques, considérant que l'homme possède plein de biens qu'il met de côté et qu'il oublie. C'est un autre décor plus loin auquel nous assistons : celui de Tout Bleu. Ce projet est celui de Simone Aubert, que l'on connait via Massicot et Hyperculte, groupes ayant respectivement joué à La Ferme Électrique en 2016 et 2018. Ce festival est une grande famille ! Tout Bleu propose des sonorités évoquant l'odyssée et provoque chez nous une sensation de magie et de rituel mystérieux insaisissable, un show intense qui n'est pas forcément à la portée de tous. Il faut juste avoir une passion pour les nappes (sorties des claviers, guitare, violon et violoncelle), les rythmes légers, l'expérimentation, la transe, la légèreté et l'espace.

Dans le même temps, jouait dehors le duo Jean-Paul (association de Jean et Paul de Nursery, autre groupe passé dans la prog' de la Ferme en 2016) dont les effluves sonores loufoques fabriquées à base de synthés, de boîtes à rythmes et de chants farfelus font chavirer une belle bande de personnes acquises à sa cause. Quelle cause ? Juste s'éclater et donner du plaisir, tout simplement. Et ça marche plutôt bien car le duo ne s'impose pas de grandes contraintes techniques, leurs titres sont assez dépouillés et font mouche, même si leurs chants sont perfectibles en termes de justesse. Le groupe que nous attendions tout particulièrement, et qui fait quasi consensus à la rédaction, se tient à peine plus loin vers la Grange. Il s'agit des Johnny Mafia et de leur respectable parcours discographique mâtiné de garage-rock, de punk-rock complété d'un côté pop ultra accrocheur. Venus soutenir la sortie de leur petit dernier, Sentimental paru l'année dernière, les gars de Sens ont donné le maximum à une audience très réceptive à leur style. Comment ne pas succomber à "Aria", "Trevor Philippe" ou à des titres moins récents comme "Crystal clear", "Feel fine, feel time" ou "Sleeping" ? Un très bel exemple de l'ambiance électrique que nous étions venus chercher dans cette ferme. Pas vraiment remis de nos émotions, nous nous faufilons dans l'Étable pour essayer de profiter de l'ambiance du show d'Il Est Vilaine (joli jeu de mot au passage). On retourne sur une installation électronique avec deux gugusses en mode club, c'est la fièvre du samedi soir et ça contraste totalement avec ce qu'on a pu voir avant. Les parisiens apportent des touches intéressantes de pop 80s funky, parfait pour un public qui, avouons-le, est majoritairement né dans cette décennie donc potentiellement plus enclin à apprécier.

Il est presque 1h du matin, alors que nous voyons Encore préparer toutes ses machines et claviers, on se dit que c'est trop pour nous. Nos écoutilles sont en train de faire une overdose de sons synthétiques et ne seront plus réceptives à toutes formes de techno ou autres courants électroniques. Les premières chansons du duo strasbourgeois seront là pour le confirmer. Dommage, on se serait bien refait un petit concert gorgé de sons acoustiques avant d'aller poursuivre les festivités au camping ou d'aller se diriger dans les bras de Morphée. C'est finalement la dernière solution que nous choisirons et ce n'est peut-être pas plus mal car La Ferme Électrique n'est pas de tout repos, même avec une programmation moins conséquente.