Duchess Says - Portrait 1 Vous êtes de retour en France, un pays que vous ne loupez pas à chaque sortie d'album. Est-ce que la France et l'Europe vous manquait ?
Oh oui, totalement ! Le fait d'avoir refait un nouvel album nous permet de revenir ici. On avait vraiment hâte et jusqu'à présent, on est pas déçu de ce retour.

Je remarque que vous avez toujours été dans les bons coups concernant les lieux où vous avez joué. Par exemple, en 2006, avec un EP en poche vous vous produisez aux Eurockéennes de Belfort, à Dour, à Osheaga, vous partez en tournée avec Les Georges Leningrad aux USA. C'est une belle manière de se faire connaître plus rapidement, vous avez visiblement de bons réseaux...
Je pense que dans chaque ville de chaque endroit de la planète, il y a un endroit spécifique "underground" qui regroupe des gens qui ont les mêmes goûts et qui organisent des événements. Quand nous avons déménagé à Montréal, on est rapidement tombé sur des personnes, qui depuis sont devenues nos amis, qui aimaient le même style musical que nous et qui montaient des spectacles dans lesquels on jouait. Et puis, nous avons gagné en 2006 un concours pour jouer dans un festival qui s'appelle le MEG Montréal. C'est drôle car on l'a appris dans le journal, on ne nous a même pas prévenu, je me souviens que le concours s'appelait "Étoile Galaxie", ou un truc du genre. Ce festival là dont je parle accueillait des groupes d'Europe à Montréal et favorisait l'échange culturel entre les deux continents. Donc, comme nous avions gagné ce fameux concours, nous avions la chance de pouvoir tourner en Europe. Ils avaient vu juste car quand nous sommes arrivés là-bas la première fois avec Duchess Says, la réponse du public à notre musique a vraiment été super bonne. En Suède, par exemple, ça a fait un effet boule de neige, ça nous a permis de connaître du monde en Europe notamment des tourneurs. Je te dirais qu'en gros, c'est comme ça que ça a commencé. Et puis, il faut dire aussi qu'on est arrivé pile dans une période où il y a avait une éclosion de groupes à Montréal qui formaient vraiment une unité, on jouait tout le temps sur les mêmes scènes, on se suivait, il y avait une véritable synergie entre nous. Dès qu'un groupe ouvrait une porte, tu peux être sûr que ça suivait derrière. Un bon nombre des formations de cette période-là ont disparu depuis.

La première fois que je vous avais vu c'était beaucoup plus tard en 2011 au festival de Dour. Vous vous souvenez de ce show de malade ou pas ?
Euh...c'est pas la fois où j'étais arrivé sur scène avec un livre de la Bibliothèque Nationale dans les mains ? Mais oui, je me souviens bien du concert de Dour.

Ça m'amène à cette question : Est-ce qu'en général vous vous souvenez des shows que vous avez fait depuis vos débuts ?
Non, pas tout le temps. Il faut qu'il y ait quelque chose de majeur, de marquant qui se passe pour qu'on s'en souvienne. Je ne me rappelle pas beaucoup des concerts standard où les gens restent devant nous les bras croisés. Le public joue un rôle essentiel dans la qualité de nos spectacles. Quand on voit une bande de personnes motivées qui ont envie de s'amuser, ça nous motive. Quand c'est le contraire, c'est pas que ça nous plait pas mais le concert sera sûrement moins déjanté.

Et le public français, il est comment ?
Jusqu'à présent, on a toujours eu un plaisir fou à jouer ici. Hier, on était à Nantes, ça faisait trois fois qu'on annulait un concert dans cette ville, le public était chaud bouillant. Il nous a vraiment poussé, réclamant encore des chansons après 1h30 de spectacle assez intense.

Prince enregistrait ses concerts dans le but de gommer les imperfections sur les suivants. Est-ce que comme lui, vous vous considérez comme des perfectionnistes ?
Ça dépend pourquoi. Dès le départ, j'ai voulu laisser tomber mon image dans Duchess Says. C'est à dire qu'à la base, j'aime tout ce qui est beau, esthétique, la mode des années 60, être bien peignée, tout ça. Mais, en musique, j'ai décidé que je ne rentrerais pas là dedans, sinon j'allais être coincée par le fait de vouloir bien paraître. Mon objectif avec Duchess Says, c'était de faire de la musique et de m'amuser, rien que ça. En mode live, on ne peut pas vraiment se considérer comme des perfectionnistes pour la simple et bonne raison qu'on ne contrôle rien du tout. En studio, il y a une certaine énergie, un certain standard qu'on essaye d'atteindre et qui ne fonctionnera jamais si on ne ressent pas quelque chose se passer. Par exemple, on a refait trois fois notre premier album parce qu'on trouvait que ça n'avait rien à voir avec nos concerts, que ce n'était pas représentatif de ce qu'on voulait dire. Chez nous, l'aspect de perfectionnisme se situe dans le ressenti et l'émotion.

Du coup, votre référent en terme de création, c'est plus la scène ?
Non, ce sont les deux, la scène complétant vraiment bien le studio. C'est indéniablement le spectacle qui fait la 3D de notre musique, on ne peut pas s'en passer. Notre oeuvre sur disque peut être intéressante, mais ce n'est pas complet tant qu'il n'y a pas le live. Selon moi, on n'est pas encore capable de rendre une énergie commune au spectacle sur un enregistrement. On vient de construire notre propre studio, cela va nous permettre d'expérimenter encore plus et de se rapprocher davantage de cette espèce de 3D dont je parlais.

Duchess Says - Portrait 2 Enregistrer un disque en live pour atteindre ça, ne serait-ce pas une solution toute trouvée ?
On a essayé de le faire aussi, sauf qu'il y a une part d'électronique importante dans notre musique qui demande de la précision. On ne peut pas mettre juste des micros puis enregistrer car il y a une dualité dans le son entre les instruments classiques joués live et ceux électroniques. C'est un vrai casse-tête. J'ai étudié la danse et son organisation pour être capable de comprendre cette dualité et de mettre ma contribution dans ce procédé, mais je t'assure que même avec l'aide des autres, ce n'est vraiment pas évident. Tout ça se travaille.

Je reviens rapidement sur Les Georges Leningrad, peux-t-on les considérer comme vos grands frères ?
Oui, nos cousins en quelque sorte. Nous avons eu un coup de foudre réciproque, c'est fou. J'avais découvert leur existence dans le journal à l'époque en me disant "Mais, c'est quoi ça ?!?" et inversement pour eux quand ils sont venus nous voir jouer. Je pense que nous nous sommes influencés l'un et l'autre tout en ayant chacun notre propre univers musical et notre propre identité. Nous avons la même philosophie, la même approche de création, on ne sait pas trop se prendre au sérieux et on aime s'amuser.

En 2015, vous sortiez un split avec les belges du Prince Harry sur un label DIY français Teenage Menopause Records. Comment ce projet s'est fait ?
On a monté un groupe de garage-rock psychédélique à côté de Duchess Says qui s'appelle Pypy, dans lequel jouent Simon, Phil et moi-même avec le guitariste Roy Vucino (CPC Gangbangs, Red Mass, Les Sexareenos...). Ce dernier connaît l'illustrateur belge Elzo Durt (NDR : qui a réalisé une multitude de pochettes de disques pour des groupes comme Thee Oh Sees, Kaviar Special, La Femme ou Frustration) et lui a demandé de faire l'artwork de notre premier album Pagan day. On a bien sympathisé avec lui, ça l'a tout de suite fait, si bien qu'un jour il a organisé un concert de Duchess Says à Bruxelles qui s'est super bien passé, et il nous a proposé de faire un disque avec Le Prince Harry. Je sais plus si c'est leur manager ou pas, mais en tout cas, l'idée de ce split album vient de lui, l'artwork de la pochette aussi. Il a bien fait car je trouve que les deux univers se combinent bien. À ce propos, on a joué avec eux il y a deux jours, c'était assez drôle.

Dans ce split, on y trouvait déjà deux titres de Sciences nouvelles avec "Pink coffin" et "Travailler". Vous n'avez pas voulu inclure "Thirty lashes"?
Non, car on voulait qu'il reste quelque chose de lié à ce disque-là. C'est une espèce de bonus track qui fait partie de l'identité de ce split. "Pink coffin" et "Travailler" ont été réenregistrées pour Sciences nouvelles, mais d'une manière différente.

À cette époque là, en 2015, est-ce que vous aviez déjà terminé pas mal de chansons du dernier album ?
Parmi les nouveaux titres, quatre ou cinq étaient déjà rôdés en live pendant plusieurs mois. Les autres sont issus d'improvisations effectuées en studio que je considère comme des jets, des idées non travaillées à outrance, certaines ont été retenues pour des morceaux, d'autres non. Donc, je dirais que c'est un mix des deux.

Je trouve que plus on va dans le temps, plus Duchess Says affine ses compositions, travaille plus ses mélodies et devient en même temps un peu moins fougueux. Ressens-tu la même chose de l'intérieur ?
Il y a plusieurs façons d'exprimer la fougue. La passion que nous avons pour ce qu'on fait est aussi grande qu'à nos débuts, si ce n'est pas plus. Ce qui change, c'est la volonté de ne pas dire ou faire toujours la même chose. Il y a plusieurs aspects à notre groupe, et le fait de faire uniquement du rentre-dedans ne nous correspond plus maintenant, on l'a déjà fait par le passé mais ce n'est pas impossible qu'on en refasse un jour car cela fait partie de nous. Je trouve ça amusant et intéressant d'aller voir ce qu'il se passe ailleurs musicalement parlant. Le plus important pour moi, c'est de garder la passion au maximum, garder l'intensité peu importe l'émotion que tu veux véhiculer, que ça soit triste, joyeux ou ce que tu veux. Avec le temps, j'ai plus la conscience des possibilités qui s'offrent à moi et la volonté d'aller jouer ailleurs, sur d'autres terrains, tout en ayant la même approche de la musique qu'auparavant. Comme tu dis, ça s'affine, et puis il y a aussi de nouvelles influences qui se sont ajoutées au fur et à mesure.

Duchess Says - Sciences Nouvelles Comment Sciences nouvelles a t-il été pensé et construit ?
Ce nouveau disque a été pensé autour de la thématique de l'esthétique de la science. L'idée est vraiment insipide, il ne s'agit pas de comprendre les principes de la science et de les appliquer en musique. Vu qu'on a désormais notre propre studio, on a voulu construire cet album comme dans un laboratoire : expérimenter, tester, repousser nos limites et essayer d'aller vers ce qu'on appelle les "sciences nouvelles". C'est à dire trouver d'un côté de nouvelles façons d'approcher la composition, de développer nos idées, et d'un autre, de travailler la recherche de sonorités car nous avons eu de nouveaux équipements, notamment des claviers.

J'ai lu qu'au départ les chansons de Sciences nouvelles n'étaient pas prédestinées à être jouée en live. T'as vraiment dit ça ?
Non, c'est pas ce que j'ai dit. Je voulais dire que quand on compose, on ne pense pas nécessairement au live, on réfléchit à la musique, on n'est pas en train de se projeter vers la scène. Il y a quelques chansons qu'on ne pourra jamais jouer sur scène car elles sont faites de collages et de samples, ça nous ne tente pas de jouer ça car je pense que ça risque d'être bien ennuyeux pour nous et le public.

Vous dites que vous avez composé et enregistré votre nouvel album dans votre propre studio...
En partie ! On a commencé à enregistrer au Mountain City Studio à Montréal, mais le problème c'est qu'il y avait un chien. Je suis allergique aux chiens, mais vraiment ! Je suis tombée malade donc j'ai dû mettre un masque pour continuer à enregistrer, mais je suis retombée malade. C'en était trop, on a décidé d'enregistrer ça nous-même.

Vous pouviez pas virer le chien ?
Non mais attends, le pire c'est que le chien il est mort quelques temps après. Mais c'était trop tard pour qu'on revienne au studio.

Est-ce que le fait d'avoir votre propre studio va vous permettre peut-être d'être plus productif à l'avenir ?
Oui, parce que quand tu vas en studio, t'as une espèce de pression. C'est comme s'il y avait quelqu'un qui te regardait et qui te disait : "T'as plutôt intérêt à ne pas te louper sur cette prise car ça va te coûter de l'argent ! Pis en plus de ça, faut que tu aies des émotions !" Sérieusement, je ne suis pas capable de sortir des émotions à la demande, de performer le plus vite possible. Je déteste ce côté-là du studio. Dans le notre, j'ai fait les prises vocales sur le divan, les pieds sur le mur en mode décontractée. Au moins là, il n'y a pas le côté aseptisé et sérieux du studio. On est vraiment bordélique, ça peut pas coller, puis nous on aime vraiment notre studio, on aime s'y retrouver pour aller faire des collages sonores, boire une bière, échanger avec les groupes qui empruntent le local pour jouer ou enregistrer. Ce lieu, c'est un véritable point de rencontre convivial, c'est motivant d'y aller.

Est-ce que l'aventure Pypy t'as permis de revoir ta façon de travailler avec Duchess Says ?
Oui, totalement ! J'ai toujours aimé les choses spontanées et expérimentales, mais à un moment donné avec les concerts de Duchess Says, surtout quand t'enchaînes des gros festivals, on n'avait plus du tout de place pour l'expérimentation, même si ce groupe a toujours été un terrain de jeu vraiment très libre. En gros, on était rendu à jouer absolument nos chansons, c'est tout. Avec Pypy, j'ai retrouvé cette sensation de revenir à la base, de remettre mes compteurs à zéro en quelque sorte, cette expérience m'a rajeunit de dix ans. Ce qui est drôle, c'est que quand Pypy a commencé à faire des concerts, il n'y avait pas tant de monde que ça, c'était un nouveau groupe que personne ne connaissait, on jouait dans des petites salles où tout le monde s'entendait parler. Et là, t'avais des gens qui tentait de chuchoter à leurs amis "Je préfère quand même largement Duchess Says", et moi qui leur répondait dans la foulée "Je t'ai entendu !". Je vais être franche avec toi, Pypy a donné une autre perception de Duchess Says à certaines personnes. Ce que je veux dire par là, c'est que grâce à notre signature chez Slovenly Recordings pour la sortie de Sciences nouvelles, qui a aussi sorti l'album de Pypy, ça a permis de faire comprendre aux gens l'essence de Duchess Says. Il ressort bien que l'état d'esprit de Duchess Says est complètement punk, même si on utilise beaucoup d'électronique, même si on compose parfois des chansons plus pop, ça reste les mêmes personnes avec le même esprit. Je pense que c'est plus clair pour tout le monde maintenant.

Oui, Pypy c'est juste Duchess Says sans votre claviériste qui est remplacé par un guitariste, c'est bien ça ?
Oui, Ismaël ne fait pas partie de cette aventure. D'ailleurs, il n'est pas là non plus ce soir, c'est Olivier qui le remplace, il était tour manager avant mais aussi musicien (Fifth Hour Hero, Rome Romeo). En fait, ça fait deux mois qu'Ismaël est parti du groupe.

Duchess Says - live 1 Passer d'une signature chez Alien8 Recordings à Slovenly Recordings, c'était l'assurance d'être mieux distribué à l'étranger ?
Non, c'est juste parce que les gens de chez Alien8 Recordings ne sont plus trop actifs en ce moment. On était vraiment bien chez eux, ce sont de très bonnes personnes. Slovenly Recordings fait aussi du bon travail, nos disques sont bien distribués, j'aime bien leur mentalité, puis ce label a des points communs avec Alien8 Recordings. Ce sont des labels recommandables avec qui on est en phase, tout comme Bonsound (Monogrenade, Dead Obies, Les Breastfeeders) qui s'occupe de nous au Canada.

Quelles sont les différences entre le Duchess Says du début et celui d'aujourd'hui ?
Je dirais que ça se situe au niveau de la conscience et de l'assurance. Personnellement, je me sens mieux dans ma peau (rires). Il y a une différence dans la façon de composer aussi avec l'indépendance qu'on a avec notre studio maintenant. Hey, c'est dur comme question ! Si, il y a un truc que j'ai compris avec l'âge, c'est que je suis incapable de supporter le fait de ne pas être sincère en live, sinon ça me répugne. Ce que je n'aimais pas, c'est que j'avais du mal à changer ma façon d'être en concert car quand j'écoutais ce que je faisais en studio, ça ne donnait pas le même impact en live, ça ne fonctionnait pas. Alors, ce que j'ai finalement compris dans tout ça, c'est que le live c'est comme le théâtre et le studio c'est comme le cinéma. Un exemple, quand tu chuchotes dans un micro qui a un effet de distorsion, ça fait une sorte de gros bruit, et je me disais que ce n'était pas vraiment moi. Ce que je suis en train de te raconter-là, c'est de la pure folie. J'arrive mieux à accepter ce côté-là maintenant. En gros, il fallait que je recherche un moyen de faire en sorte que ce qui est compris au bout de la ligne soit la même émotion que ce qui est senti en live. C'est pas évident mais c'est moins pire avec le temps.

Vous avez lié des amitiés avec des groupes français ?
Oui, on a joué avec des groupes français comme Zombie Zombie, La Colonie de Vacances et puis l'un des groupes composant ce dernier qui est Papier Tigre. Il y en a plein d'autres mais ça ne me vient pas en tête.

Est-ce que vous allez venir nous revoir en 2017 ? Des festivals sont-ils prévus ?
Oh oui, très certainement. On vient de sortir un nouvel album qui va nous permettre de revenir. Les festivals doivent normalement commencer vers mai donc on va s'organiser pour être là au printemps ou en été. On a déjà bien hâte de revenir, vu comment ça se passe super bien en ce moment.