Domadora En espagnol, la "Domadora" est la dresseuse, plutôt de fauves, vous avez choisi ce nom pour ce qu'il évoque ou pour ses sonorités ?
On passe notre temps à jammer, à improviser. On se trouve dans une sorte de monde sauvage imaginaire, on peut même considérer notre contexte direct comme ce monde sauvage et on erre dedans, on capte des riffs comme des animaux sauvages qui flottent dans l'air ou qui se cachent dans la forêt urbaine qui nous entoure et on les pratique en boucle sans s'arrêter. On les dompte et parfois ça engendre des morceaux dont certaines versions figurent sur nos 2 albums. Donc le terme "Domadora", on dirait en fait plus « la domadora», signifie pour nous « la machine dompteuse » de riffs et de jams que l'on a chassés dans notre monde sauvage.

Les influences sont moins marquées sur ce nouvel album, notamment celle de Pink Floyd, c'est une évolution "naturelle" de votre musique ou vous avez davantage fait attention à cela ?
On a fait attention à rien. Trois années sont passées entre les sessions du premier album et celles du second. Trois années à jouer en studio, en concerts, à improviser et à évoluer naturellement sans vraiment s'en rendre compte. Les morceaux qui figurent sur le second album sont des versions de jams telles qu'on les joue au moment où on les enregistre.
Certains d'entre eux évoluent même depuis 6 ans comme "Solarium" que l'on a mis en fait 6 ans à dompter. C'est d'ailleurs marrant de réécouter les premières versions "ancêtres" de celle de l'album. C'est une façon de faire qui nous plait. Se laisser un peu pousser par le vent de nos inspirations en mettant un petit coup de propulsion de temps en temps. On a sans arrêt des surprises et selon nous c'est une démarche complètement honnête par rapport à ceux qui écoutent notre musique. Pas de calcul, pas de stratégie mais de l'artisanat pur.

Vous avez changé de batteur en cours de sessions, quelles sont les principales qualités que doit avoir un membre de Domadora ?
Le lâcher prise. La capacité à jouer en s'abandonnant et en ouvrant les portes totalement. Si tu ne peux pas faire ça alors la machine bloque et la magie n'opère pas.
Il faut de l'altruisme, jouer pour l'autre, écouter sans arrêt les autres, répondre à l'intérieur même de l'improvisation aux tentatives, idées et apports de chacun. Personne n'est plus important qu'un autre, les solos de guitares ne sont pas importants, les roulements de batterie non plus, les finesses de la basse on s'en fout, ce qui doit être important pour nous c'est le résultat de ces trois éléments combinés ensemble. Tout ça doit créer un étourdissement chez ceux qui nous écoutent. Le seul moyen d'obtenir quelque chose pour nous est le lâcher prise. Dans ta tête, tu dois ouvrir les portes, oublier le danger d'échouer ou la possibilité d'une fausse note ou autre, laisser au loin ce besoin de maîtrise et cette peur de l'échec, et si tu arrives à te lâcher totalement dans ta tête, alors il y a une sorte de magie collective qui opère, et là c'est du pur plaisir et cela se transmet forcément je pense. C'est une forme de méditation dans laquelle on essaie d'accueillir un maximum d'étourdis.

Vous adorez l'improvisation, est-ce qu'il vous est arrivé de "perdre" des passages qui vous semblait géniaux en les jouant et que vous n'avez pas réussi à reproduire la répét' suivante ?
Tu poses vraiment des questions intéressantes ! Oui c'est un des pièges dans lequel on tombe parfois et on en discute souvent entre nous ! C'est passionnant ce phénomène.
On jamme un truc pour la première fois, et la magie opère car c'est joué dans la première intention... et il se passe des trucs de fou, des passages incroyables, l'instinctif a pris le dessus et tout ce qui arrive est un pur cadeau, on plane grave et on est enregistré. On réécoute et ça se confirme, c'était vraiment bon. Et bien à la session suivante, le piège c'est de vouloir "volontairement" reproduire ce que l'on a sorti complètement instinctivement la première fois ! Et là ça ne peut pas marcher. Le seul moyen c'est à nouveau de se laisser aller et de lâcher prise pour retrouver cet état de transe de la première fois. Et là naturellement, certaines phases vont revenir, mais si elles ne reviennent pas, elles seront remplacées par d'autres tout aussi intéressantes. Et du coup, chaque prise est unique. On trouve ça finalement beau de laisser s'échapper certains passages qui nous avaient vraiment fait planer. On pense du coup qu'il faut faire une confiance totale à notre instinct, à nos états seconds et tout se fait naturellement.
Donc pour répondre à ta question... oui, il y a pleins de passages qui s'échappent mais qui sont remplacés par d'autres tous aussi intéressants.

Les grandes stars capables d'improviser en live sont devenues très rares, les shows sont millimétrés, vous pensez qu'on peut un jour retrouver un Hendrix ou un Zappa ?
On pense déjà qu'il faut un peu lâcher le passé et tous ces musiciens de génie qui nous ont tant apporté. Laissons les tranquilles sur leur île. On les a écoutés, pour certains étudiés en détail, ils nous ont passionnés, mais après il faut savoir les digérer et à partir des routes qu'ils nous ont amenées, tracer la nôtre. J'avoue que je trouve ça un peu triste et pathétique de voir ces papis de 70 à 80 ans tourner encore, alors OK grâce à eux, des festivals sont remplis et peuvent exister, mais c'est triste que ces festivals reposent sur l'existence de ces grands noms qui finalement prennent la place de groupes tout aussi biens mais qui ont le seul défaut de ne pas appartenir au passé. Le temps donne de la valeur aux choses et ces papis en profitent et malheureusement certaines personnes se déplacent uniquement parce qu'il y a ces gros noms à l'affiche.
Bref, il faut digérer le passé sans l'oublier, et donner sa chance au présent de façon vraiment engagée et pas ponctuellement à côté ou en ouverture des papis. Avoue que quand tu vois Black Sabbath ou d'autres pareil maintenant, c'est limite du voyeurisme, faut arrêter. Et je dis ça sans remettre en cause la putain de musique qu'ils nous ont donnée il y a 30 ou 40 ans !!! 30ans ou 40 ans. C'est ouf quand même.
En ce qui concerne les shows millimétrés, chacun fait ce qu'il veut de toute façon, tant que tu es sincère, c'est respectable. Mais personnellement, ça ne nous fait pas tripper. Je ne comprends pas comment un musicien peut faire un concert en jouant avec plaisir précisément ce qu'il a joué aux 20 derniers shows. Même setlist même intro, même sortie, même rappel... Je ne pige pas. Où est l'aventure ? Pourquoi tout préparer à l'avance comme ça... ? T'es suffisamment bon mon pote ! Alors n'aies pas peur..
Pour certains, c'est une assurance qu'il n'y ait pas de problème. Pour d'autres, c'est .. comme ça que ça se fait et pas autrement. Ou bien c'est de la peur en fait .. Bref c'est moins vivant.
Après il y a les gens qui attendent absolument certains morceaux... comme des points de repère pour ne pas se perdre, etc. Nous on pense qu'un concert doit être unique et que la version d'un morceau joué sur scène doit être unique pour justement être honnête avec ceux qui viennent te voir. Et effectivement, c'est dommage ce millimétrage apeuré mais bon, chacun fait ce qu'il veut.
Est-ce que l'on peut retrouver un Hendrix ou un Zappa ? Dans la démarche, il y en a plein et on en fait partie. Mais même ces deux mecs auraient totalement galéré à notre époque où la prise de risque est écartée au profit du marketing et de la rentabilité.

Domadora - The violent mystical sukuma L'artwork est très bien choisi, comment avez-vous découvert cet artiste ? C'est "facile" d'obtenir le droit d'utiliser une de ses images ?
Encore une question intéressante... Merci de parler de ça. C'est un artiste malheureusement méconnu et dont l'histoire est fabuleuse, celle du peintre René Pradez qui nous a quitté en mars 2013.
On est tombé sur sa peinture sur internet, on a pris contact avec sa femme M.J. Pradez avec qui nous avons longtemps échangé, parlant de nos projets respectifs. Cette femme nous a beaucoup plus. Très généreuse, passionnée. Elle est une guerrière qui donne sa vie à la reconnaissance de son peintre disparu. Elle nous a raconté longuement la vie et l'œuvre de son mari. Elle est dans un combat auquel nous nous associons. Nous sommes totalement solidaires et on jouera pour elle gratuitement si elle le veut. On invite vraiment les lecteurs et auditeurs de Domadora à découvrir son univers. Elle m'a fait l'honneur de me guider dans un local ou sont entreposées une partie de ses œuvres, c'était incroyable.
Définitivement, les gens passionnés sincères et engagés, même autistes tellement ils sont loin du monde, sont les plus intéressants. Les blasés et ceux qui prennent leurs postures de merde que l'on a croisés ces dernières années sont désespérants, les pauvres, et sans aucun intérêt. Ils passent à côté de tout. Et d'ailleurs, c'est dommage que la plupart des chroniques qui sortent sur Domadora ne s'attardent pas plus sur l'œuvre de ce peintre ou tout au moins sur l'artwork.
Donc elle nous a tout simplement donné l'autorisation de prendre en photo une toile que nous avons choisie et elle est devenue notre couverture. Je ne la remercierai jamais assez car c'est un honneur, René Pradez est vraiment à découvrir nous insistons là-dessus. La vision de ses toiles est plus puissante que certaines musiques.

A travers les pochettes, vous montrez un intérêt pour les arts, tous vous passionnent ? Quels sont vos goûts dans ce domaine ?
Oui, l'art dans toutes ses expressions peut nous apporter quelque chose, la danse, la musique classique, la peinture, la photographie, la poésie etc... La musique est globalement compatible.
Certaines peintures envoient autant que le plus lourd des morceaux. Quand tu te mets devant certaines œuvres, tu rentres dans un monde parallèle, tu voyages complètement.
On essaie de faire la même chose avec notre musique. Certains de nos morceaux sont longs car ils durent le temps d'un voyage. Ecoute "Ziggy jam" sur Tibetan monk ou "Hypnosis" sur The violent mystical Sukuma en fixant des œuvres comme « La chute des Anges rebelles » de Peter Paul Rubens ou La série des "Grandes Têtes" de René Pradez et tu rentres en transe. Tu voyages, tu médites. Certaines photographies sont puissantes et s'harmonisent aussi parfaitement à nos sons.

Votre musique semble appeler des collaborations avec des artistes venus d'autres milieux, qu'est-ce qui vous brancherait ?
Ça serait extraordinaire de pouvoir collaborer avec des réalisateurs, avec la vidéo, avec des VJ en live ou des mecs capables d'improviser en vidéo sur 30 minutes ou 1 heure sur nos impros que l'on jouerait en même temps. Ça apporterait quelque chose de plus à la transe. Donc oui pour la collaboration avec le monde de l'image et de la vidéo.

Enregistrer au Louvre, comment c'est possible ?
Tout est possible quand on connait la bonne personne et que cette personne est suffisamment audacieuse pour que certaines choses se réalisent. Difficile d'en dire plus... Désolé.

Vous pouvez plaire au monde entier, il y a des pays où on vous apprécie plus particulièrement ?
Oui, heureusement qu'il y a internet. C'est vrai que l'on interagit avec beaucoup de pays via la vente de nos disques ou beaucoup de messages que l'on reçoit d'un peu partout.
On pense qu'en ce qui nous concerne tout est une question de puissance de communication et de réseau. Nous devons progresser dans ce sens et les choses seront proportionnellement accessibles. Mais le temps fait son œuvre... On interagit beaucoup avec les États-Unis, la Grèce, le Chili, de plus en plus l'Allemagne, le Royaume-Uni, la Russie ou le Japon et plein d'autres. C'est marrant.

Et à l'inverse, il y a des pays où vous aimeriez jouer ou pour le moment, il faut déjà réussir à se faire une place en France ?
Franchement, on est prêt à partir jouer partout où on nous demande, je ne pense pas qu'il y ait de destination particulière. C'est aussi beaucoup une question de moyens des organisateurs et du coup de notoriété, et du coup de communication sur nous. Soyons patient, le temps fait son œuvre. Se faire une place en France avec ce style ? On n'est pas certains que ce soit possible... Tout au moins en ce moment. Après, il y a des contextes dans lesquels on aimerait jouer comme des lieux insolites genre Duna Jam en Sardaigne, les plateaux désertiques de l'anti-Atlas au Maroc, les carrières de Paris, la côte sauvage en France, etc... on prépare d'ailleurs peut être des trucs en 2017.

La vie et l'évolution du groupe s'improvisent également ou vous avez une sorte de plan de carrière, ou tout au moins un planning pour les mois à venir ?
Je pense que l'orientation des réponses précédentes répond à celle-ci. On se laisse avancer petit à petit, tranquillement au gré des opportunités et des rencontres avec un petit coup de booster de temps en temps pour l'orientation.

Vous aviez fait paraître un clip très cinématographique pour "Chased and caught", vous avez de nouveaux projets dans ce goût-là ?
Oui, ce clip a été réalisé par Matthias Couquet qui nous a approché et nous a proposé son idée. On lui a dit :"Si tu le sens, fais-le !". Il a fait du bon boulot. Ce clip correspond à une époque et l'ambiance de la vidéo est celle qu'il a voulu apporter. C'est son œuvre et son idée et encore merci à lui. Nous avons des idées pour mettre en image d'autres morceaux, on fait des essais, on cherche les bonnes personnes, c'est un long processus.

On parle d'une sortie vinyle, pourquoi ne pas avoir édité le 33 tours tout de suite ?
The violent mystical Sukuma doit se disperser tranquillement et durablement. Ça engendrera une seconde sortie de l'album et une nouvelle occasion d'exprimer notre vision et notre approche honnête et artisanale de la musique.