Blood Sweat + Vinyl : DIY in the 21st Century Blood Sweat + Vinyl : DIY in the 21st Century ou rien moins que l'objet "filmique" le plus intéressant vu depuis des années (voire depuis toujours) pour peu que l'on s'intéresse un tant soit peu au fonctionnement du système musical indé actuel. La phrase est un peu définitive lue comme ça de but en blanc mais en même temps, le film de Kenneth Thomas, sorti il y a quelques semaines en DVD outre-Atlantique et depuis importé par quelques poignées de connaisseurs en Europe (jusqu'à parvenir dans la boîte aux lettres du W-Fenec...), est une oeuvre rare. Un état des lieux de ce qu'est la musique indépendante au 21e siècle vue par un réalisateur de documentaire et surtout par quelques-uns des plus fervents et respectables activistes du milieu via le triple exemple des labels Hydrahead, Neurot Recordings et Constellation Records, ceux qui font et oeuvrent pour ces structures ainsi que les membres des groupes y prenant part.

Plus qu'un simple docu' musical de plus ou un rockumentaire à visée bassement promotionnelle, Blood Sweat est une réflexion sur le pourquoi du comment de la démarche DIY (Do It Yourself), son origine et ses objectifs, évidemment entrecoupée d'excellents extraits musicaux histoire d'habiller un peu plus le "truc" sans pour autant en enlever de son intérêt intrinsèque, au contraire. Aaron Turner, les fondateurs d'Aquarius Records, Seldon Hunt, Steve Von Till, Justin Broadrick, Stephen Brodsky, Scott Kelly, les membres de Pelican et de toute une flopée de groupes gravitant autours des structures évoquées plus haut, la liste des intervenants est interminable mais donne une idée de quoi il retourne. D'autant que toutes ces personnes savent de quoi elles parlent [note de l'auteur : et dans le petit monde des musiques actuelles, ce n'est pas si courant]. L'idée du DIY n'est pas ici celle que l'on retrouve chez certains voulant juste se donner un genre pour légitimer une démarche qui ne l'est pas, le film se fait l'écho d'un mouvement, celui qui enjoint les artistes à s'auto-gérer, à monter des structures où l'artistique irait de paire avec un modèle économique viable, ce avec une condition sine qua non, celle d'appréhender et de maîtriser chaque paramètre de la création et de la diffusion de la musique. Que ce soit le soin tout particulier apporté aux visuels, aux packagings, les clips vidéo, la promo, la performance live, le développement des groupes en parallèle de celui des labels...

Blood Sweat, c'est aussi un film retraçant la création et le développement d'entreprises de la musique, parce que les aspects les moins purement "artistiques" ne sont pas non plus négligeables dans ce que suppose le DIY. Pourtant autant, le "business", s'il est pris en considération dans sa globalité, n'est pas la clef de voûte du système, ce pourquoi les relations entre les groupes et ces labels ne peuvent s'imaginer que dans une logique de durée, dans un développement continu où chacun "n'est qu'une" part de plus d'un ensemble, peut importe sa notoriété, naissante ou déjà installée. Ces mecs aiment ce qu'ils font, avec qui ils le font et veulent à tout prix continuer d'intégrer leur démarche en adéquation avec leur paradigme artistico-commercial si tant est que l'on puisse l'appeler ainsi. Un état d'esprit, une idée précise de ce que devrait être la musique dite "heavy" (ou pas heavy d'ailleurs), à savoir, s'affranchir des considérations pratiques encombrantes en les intégrant à la réflexion globale pour libérer la créativité, donner un certain "confort" de travail sans pour autant tomber dans les clichés et excès des grosses boîtes typées mini-major. Au milieu des extraits d'interviews, la musique reprend ses droits avec des passages live de Neurosis, Godspeed You! Black Emperor, A Storm of Light, Blood and Time, Made Out Of Babies etc... comme pour mieux confirmer qu'au final, c'est pour cela que ce "mouvement" est né et uniquement cela : laisser une trace musicale. Ce, au prix d'une saine émulation, d'une démarche de travail où l'intégrité, le respect de l'individu comme celui de l'artiste créateur est indissociable du reste, peut importe si une sortie est un échec financier. L'indépendance est également à ce prix mais mérite assurément, le sacrifice consenti. Ce mouvement, cette manière de penser suppose un état d'esprit, il est une sorte de dogme non figé dans le temps ou couché sur papier, mais librement accepté par les différents participants du "mouvement".

Que ce soit chez Hydrahead, Neurot Recordings, Constellation Records et quelques autres (Ipecac est par exemple furtivement évoqué dans le film), le docu' retrace ce qu'est être un groupe et un label depuis quinze, vingt ans, sans aucune concession, ni faux semblant... Cinq années de travail, des centaines d'heure de montage pour quelques quatre-vingt dix minutes de métrage, en immersion dans un univers où l'on se sent comme des poissons dans de l'eau douce, des participations très actives et sans langue de bois de ces activistes et labels dont le film brosse ici le portrait en quasi instantané (mais également dans le temps...), Blood Sweat + Vinyl : DIY in the 21st Century n'est finalement "que" le reflet de cette autre idée de la musique au XXIe siècle qu'est celle portée par les gens qui la font chaque jour de toute leurs forces, avec une intégrité, on l'a dit précédemment, des plus absolues. Respect.

PS : un grand merci à M.Bakt El Raalis qui nous a gentiment fait parvenir une copie du film par ailleurs disponible dans un élégant coffret DVD boxset limité.