Page Hamilton - Helmet 1 (Préparant le matériel d'enregistrement) Vous étiez en repos hier ?
Ouais, j'en ai profité pour aller au Centre Georges Pompidou car depuis ma vingtaine, je suis un énorme fan du sculpteur d'origine roumaine Constantin Brancusi. J'ai en profité pour aller voir son atelier qu'il a légué à l'État français quand il est mort en 1957. Il a stipulé qu'il soit reconstitué de la même manière, tu as donc 4 pièces avec tous ces travaux dedans, achevés ou non, ses gravures sur chêne, tous ses outils, son appareil photo, bref, plein de choses incroyables. Regarde, j'ai pris pas mal de photos plutôt cools de l'endroit. Un moment inoubliable. Voilà, et puis sinon, j'en ai profité pour passer du temps avec mon cher ami Pascal. J'ai produit son groupe Rescue Rangers vers Marseille et on a gardé de bons contacts depuis. Son frère habite Paris, on s'est retrouvé pour dîner hier soir tous ensemble. On a en profité pour jammer un peu, il y avait une guitare et un violon, une soirée vraiment cool. Et puis aussi profiter de l'incroyable gastronomie française ! Voilà un peu pour ma journée de repos.

OK, donc là vous êtes en Europe depuis le début de l'année pour une tournée de quelques mois, comment ça se passe ? J'imagine que vous êtes ravis d'être de retour en France mais également à Paris ?
Oui, c'est d'une évidence ! La tournée se passe bien, on a fait une quarantaine de dates aux États-Unis avant de venir en Europe. On a commencé à Prague, puis l'Allemagne, la Scandinavie, le Benelux, et là on attaque notre première date française ici à Paris. On est vraiment excité à l'idée de jouer en France. Les gars de Rescue Rangers, Pascal (le chanteur), son frère Julien, ses parents, ces gens-là sont comme ma famille française. Ils viennent jouer avec nous sur 4 des 5 dates françaises, car pour Toulouse, le promoteur avait déjà programmé un autre groupe. Concernant Paris, l'énergie y est incroyable, c'est clairement différent de Los Angeles ! (rires) Bon, il fait plus froid ici par contre.

Votre nouveau disque Dead to the world est sorti 6 ans après Seeing eye dog, c'est assez long ? Que s'est-il passé durant tout ce temps ?
Et bien, j'ai composé la bande son de 4 films, dont un court-métrage de 8 minutes de type steam-punk avec mon ami Patrick Kirst, un compositeur de films d'origine allemande qui enseigne à l'University of Southern California. Ce film s'appelle "Convergence" et a été réalisé par Drew Hall. Concernant Helmet, on a été pris en 2012 avec la tournée anniversaire pour les 20 ans de Meantime, s'en est suivi la même avec Betty deux ans plus tard. Au début, je ne voulais vraiment pas la faire car je ne considère pas Helmet comme un groupe de vieux qui ne mise que sur son passé et la nostalgie des fans pour remplir des salles. Finalement, Samantha, notre agent à Londres nous a supplié de fêter les 20 ans de Betty car les offres financières pour une tournée n'étaient pas négligeables. Donc on l'a fait, non sans excitation, puis mon père est mort en plein milieu de la tournée. J'ai dû repartir aux States, mais il fallait absolument terminer cette tournée, donc on a dû décaler tout ça. Voilà, durant ces six années, on peut dire au final qu'il y a eu pas mal de tournées et de compositions pour des films. Et puis, je suis allé dans le sud de la France à trois reprises pour produire le disque des Rescue Rangers, même si c'était un petit budget. J'ai également offert mes services de producteur à un groupe de pop-punk formé de nanas nommé The Dead Deads.
Qu'est-ce que j'ai fait d'autres ces dernières années, euh... ? Ah oui, j'ai été invité à participer à un magnifique concert avec le Beethoven Academy Orchestra dirigé par Elliot Goldenthal, un grand compositeur de film qui vient de New-York et avec qui j'avais déjà bossé sur le film "Heat". Nous avons réinterprété, à l'occasion du Film Music Festival à Cracovie, la bande son du film inspiré de la pièce "La tempête" de Shakespeare. Ce genre de projet représente pas mal de boulot. Après ça, j'ai enchaîné en jouant en tant que soliste la pièce "Mothership" de Mason Bates pour le Britt Festival, un festival de musique classique du nom de Peter Britt, un photographe très connu du XIXème qui vient de Jacksonville dans l'Oregon, ma ville natale. À cette occasion, ils m'ont demandé de jouer de la guitare pour reprendre l'œuvre de Leonard Burnstein avec le Britt Orchestra dirigé par Teddy Abrams, le directeur musical du festival. Mec, j'avais pas calculé toute la difficulté que ça représentait, ça m'a pris un bon mois pour bosser tout ça, j'ai dû couper le téléphone pour être tranquille tellement c'était horriblement dur à jouer. On était sur du 176 bpm avec un rythme décalé, ça changeait tout le temps, bref un truc de dingue pas mal angoissant mais vraiment super amusant à jouer. Au final, j'ai participé à trois concerts avec un orchestre qui m'ont pris du temps. Avec toutes ces occupations que je viens d'énoncer, j'ai vraiment pu me remettre à écrire pour Helmet il y a un peu plus d'un an. Ah oui, car en plus de ça, j'organise des ateliers de musique dans des écoles et je suis commissionné pour composer des pièces pour les élèves. On fait des résidences guitares où je leur parle technique, de mes influences, de mes petites habitudes, de ma carrière de musicien, ils me posent des questions, on échange beaucoup, j'adore ça, vraiment !
Donc, tu vois, pas mal d'activités, de voyages aussi, et quand je suis aux States, j'essaie de prendre soin de ma mère autant que je peux, être avec elle c'est très important depuis que mon père nous a quitté.

Vers la fin 2014, tu me disais que l'album sortirait en 2015. Est-ce que l'album a été difficile à composer ? Est-ce que tu as changé ta manière de composer ?
C'est toujours compliqué de commencer à écrire un album. La page blanche, c'est le pire truc qui puisse arriver. Je pars de rien, mais j'ai des idées de riffs ou autres que je note sur un carnet que j'ai toujours dans ma veste avec mon stylo. Ça peut être des choses très stupides que je lis ou que j'observe dans la vie de tous les jours, comme une fois où l'un de mes amis me reconduit à l'aéroport de Berlin et il y avait un restau appelé "The Chicken Center". Et je suis là à me dire "Mec, mais qu'est-ce qui est passé par la tête de ce type pour qu'il appelle son restaurant "Le Centre du Poulet" ?" Ça ne peut pas fonctionner ! Est-ce que c'est un centre pour poulets handicapés ? Un centre pour éduquer des poulets ? Ben non, c'est pour bouffer du poulet (rires) ! Crois-le ou non, cette histoire à la con m'a inspiré. La vie politique aussi. Depuis que j'écris des chansons, ce sont les idées provenant de l'observation de cette société, qui n'a pas vraiment changé, qui me donne de l'inspiration. J'ai écrit en 1996 une chanson qui s'appelle "Driving nowhere" (NDR : sortie sur Aftertaste en 1997), bien avant l'épisode tragique du 11 septembre, où je disais mot pour mot "United Arab Emirates still keep the gas in my car", sous-entendu "l'Orient me donne du pétrole, le reste j'en ai rien à branler, tant que j'ai une caisse et de l'essence, tout va bien !". Puis les attentats ont eu lieu et aujourd'hui encore, rien n'a changé mais les gens comprennent pourquoi on a été attaqués. Tout ça pour dire que ces choses sont évidentes si tu gardes les yeux ouverts et que tu es conscient du monde qui t'entoure. Je ne cherche pas à être condescendant, les gens ont leurs croyances basées sur la peur et sur ce qu'ils comprennent de ce monde. C'est très américain comme façon d'être, mais pas uniquement, c'est toute la civilisation occidentale capitaliste. Depuis que je suis gamin, j'ai toujours ressenti ce manque de sécurité. Je me souviens, quand j'avais 10 ans, j'étais allongé sur mon lit, il faisait soleil dehors, le vent soufflait, avec un beau ciel bleu, un truc magnifique, et moi je me disais : "Je ne veux pas mourir", à 10 ans !!! Aux États-Unis, on a une disposition pour ignorer ce qui se passe dans le monde : Et nous avons, de façon magique, de l'essence qui provient de quelque part. C'est juste le manque de conscience des gens qui me fascine, donc j'ai écrit cette chanson là dessus à l'époque. Je ne suis pas un prêcheur, je ne le serai jamais car je ne le souhaite pas et que Dieu bénisse mes potes de Rage Against The Machine. Eux sont multimillionnaires et font des gros doigts au système, mais c'est facile de faire des doigts quand t'es un putain de riche ! Ce sont des types géniaux et intelligents mais cette façon de faire, ce n'est pas pour moi, je ne prêcherai jamais la bonne parole, ni même ne défendrai quelques causes que ce soit sur scène. Bob Dylan disait qu'il n'était pas un songwriter politisé, sans vouloir me comparer à lui, à l'évidence je suis pareil. J'ai des opinions qui m'aident à écrire des chansons et je suis un passionné inspiré par la condition humaine. Et le manque de communication, d'amour, de compassion, de passion dans ce monde fait que plus tard sur ma page blanche, les mots commencent à apparaître et tel un artisan, je commence à créer quelque chose d'intéressant. Je combine ces mots en musique avec des accords et des mélodies, ce n'est ni de la poésie, ni de la politique, c'est juste de la musique, des chansons. Il y a une chanson sur le nouvel album, "I love my guru", qui parle de la prise de cocaïne, où il y a une fille qui me demande si je fais de la méditation. Genre tu es bouddhiste mais on est en train de sniffer de la coke sur tes nibards. Ça semble réellement bizarre, mais c'est normal à Los Angeles. C'est un peu ma "Los Angeles song" si tu vois ce que je veux dire. J'ai vu une plaque d'immatriculation à Malibu sur laquelle était inscrit "J'aime mon gourou" et je me suis dit « Carrément, je te le fais pas dire ! ». J'ai trouvé ça génial et je me le suis noté pour le titre du morceau. Cette chanson est difficile à jouer mais on l'a incluse dans le set de la tournée.
Helmet - Dead to the world Il y a des idées qui ont été adaptées ou inspirées par l'album Scary monsters de David Bowie, dont la chanson éponyme en particulier, qui est un vrai bouillon d'idées complexes, je l'adore. Quand, par exemple, j'écris une pièce pour les enfants, je me retrouve avec un ensemble de huit flûtes, sept clarinettes, six saxophones, un trombone, des timbales, une thématique de notes et de tons, bref, un monde totalement diffèrent de celui d'Helmet ! Pourtant, l'approche que j'ai avec Helmet est sensiblement la même, ce sont des motifs qui se retrouvent dans des riffs de guitares, sauf que j'ai des textes avec moi qui doivent faire corps avec la musique. Certaines personnes n'ont rien compris et veulent nous comparer à Radiohead, nous ne sommes pas et ne voulons pas être Radiohead, je ne suis pas un chanteur à chansons, je ne fais pas de strumming avec un accord de Sol, je ne peux pas chanter sur n'importe quel rythme que je souhaite, je n'ai pas la capacité avec Helmet de chanter comme sur une chanson de folk, ni la liberté de chanter comme je veux sur un rythme en 6/4. Composer des morceaux avec Helmet est un véritable puzzle, un casse-tête, c'est pire que Rush ! Un gars comme Phil Lynott de Thin Lizzy était totalement en mesure de jouer et chanter des trucs pareils, il avait un de ces phrasés énorme et addictif. Si tu essaies un jour de reprendre une de ses chansons, tu te rendras compte que c'est impressionnant, je parle en connaissance de cause. Ce gars venait vraiment d'une autre planète. Avec Helmet, c'est un peu pareil. Sur une chanson comme "It's easy to get bored" (NDRL : sur Aftertaste, 1997), ça commence en mesure de 6 temps, j'arrive au chant sur du 4 temps et les instruments arrivent également sur des mesures de 4 temps. Pour plusieurs raisons différentes, tous les éléments arrivent à s'emboîter correctement, mais ça va prendre un mois pour conclure la chanson. Du coup, si tu n'es pas patient, tu finis par jeter tes idées à la poubelle pensant que c'est de la merde, que c'est trop compliqué et que ça ne fonctionnera jamais. Ce n'est pas contraire au principe même de la composition, il s'agit juste d'une partie de l'équation. Tu as la batterie qui est un instrument polyrythmique composé de plusieurs éléments, tu as les guitares, la basse, le chant, quand tu composes tu dois voir les choses verticalement. La composition représente des pages de musique que je n'écris pas, tout se passe dans la tête : "Ça sonne bien VS Ça sonne bizarre". Pour conclure, je dirais que ce qui m'inquiète, c'est surtout le fait de savoir si ce que je compose me plait ou pas.

Dead to the world mise beaucoup sur les mélodies instrumentales et vocales et les rythmes se sont pas mal assagis, je pense à "Dead to the world", "Green shirt" ou "Look alive", c'est quelque chose que tu voulais tenter ? On dit aujourd'hui d'Helmet qu'il est devenu un groupe de pop-métal.
Je ne sais pas ce que nous sommes, ça n'a aucune importance, tout cela ne m'a jamais posé souci à vrai dire. Pour moi, Dead to the world est une progression tout à fait naturelle d'Helmet, toutes ces six dernières années passées sur mes différents projets musicaux dont je t'ai parlé m'ont influencé musicalement. J'ai jamais autant écouté de jazz que depuis ces cinq dernières années, un pont qui m'a amené aussi à étudier la musique classique. Avant Seeing eye dog, et c'est encore le cas maintenant, j'étais déjà accroc aux symphonies de compositeurs comme Ralph Vaughan Williams, mais tu ne peux pas te mettre à écouter genre 40 fois de suite ses œuvres, tu dois aussi passer à autre chose pour avoir de l'inspiration. C'est la raison pour laquelle je me suis remis à écouter David Bowie, avec qui j'ai joué comme tu dois sûrement le savoir. Il était malade et nous a quitté il y a un peu plus d'un an, mais il est resté jusqu'à la fin de ses jours une icône pop qui faisait jouer de supers bons guitaristes complètement fous comme Robert Fripp, Adrian Belew, Carlos Alomar ou Mick Ronson. Cette musique là a eu un impact énorme sur moi mais aussi sur des groupes comme Wire, Killing Joke ou Gang Of Four. Honnêtement, je ne suis pas un grand fan de métal, je suis plutôt du genre à préférer le hardcore, mais j'écoute Slayer, Testament et Exodus, d'ailleurs, je connais bien certains des membres qui ont été dans ces groupes (NDRL : John Tempesta a tenu les fûts sur l'album Size matters d'Helmet).
J'imagine que ce que les gens veulent dire par "pop", ce sont les aspirations commerciales qu'ont les artistes par le biais de leur musique. Nous ne sommes pas du tout dans cet état d'esprit-là, je ne pourrais pas le faire bien que je connaisse pas mal de groupes qui réussissent à ce jeu-là. Pour vendre ou faire le buzz, des rappeurs invitent des nanas pour poser des voix sur des chansons de merde qui n'ont aucun message intéressant, mais ça marche. Personnellement, cela ne m'intéresse pas, même si la musique est entraînante. Ce n'est pas mon métier, et cela n'a jamais été ma façon d'aborder les choses. Moi, je travaille sur la progression naturelle d'Helmet, sur ce que j'aime et sur ce qui est bon pour le groupe. Je ne me préoccupe pas, par exemple, du style musical de "Dead to the world", qui est thématiquement la chanson la plus lourde de l'album. L'idée concernant cette dernière était de faire une sorte de construction, une suite d'accords un peu bizarres qui s'enchevêtrent, contrebalancée par des mélodies pour harmoniser tout ça. C'était un morceau où on a essayé des choses, j'ai trouvé que l'ensemble fonctionnait bien au final. Tous les guitaristes tentent cette forme d'expression guitaristique, des trucs un peu dissonant. (Il fredonne "Space oddity") Par exemple, pour moi, ça rend bien de jouer le Mi avec un Si bémol sur la troisième case. Avoir un Mi "ouvert", ça sonne bizarre mais pour moi, ça donne quelque chose de beau. Dans ce morceau, il y a l'influence de TM Stevens, un bassiste qui a joué avec plein de monde comme The Pretenders, James Brown ou Miles Davis. Un jour il est venu nous voir jouer à Asbury Park dans le New Jersey, il nous rejoint dans le bus et nous fait : « Les gars, vous êtes comme un pot de crème glacé dans lequel tu creuses et tu trouves des épinards », et je lui réponds « Ouais, je sais. Il y a de la garniture, ce n'est pas juste un accordage en drop comme beaucoup de groupes qui nous ont copiés, qui ont adapté ce que l'on fait. Des groupes que nous avons soi-disant influencés, qui pour moi n'ont en rien notre son ».

Tu es producteur de Dead to the world. Tu n'as pas pris le risque de travailler avec des producteurs dont tu aimes le travail mais avec qui tu n'as jamais travaillé ?
J'ai produit Helmet dès le premier jour avec Strap it on puis Meantime, avec un ingé-son et mon groupe à mes côtés. Je sais ce que je veux mais j'ai aussi besoin de retour sur ce que je fais. J'ai beaucoup de respect pour la chanteuse de The Dead Deads, le groupe de filles que j'ai produit dont je te parlais, elle chante super bien, elle a une bonne oreille en plus. J'étais alors en pleine production de Dead to the world et je lui fais écouter entre autres "Drunk in the afternoon", je savais que le morceau sonnait bien mais je n'étais pas totalement satisfait du résultat. Je lui demande alors son avis et elle me répond : « Ouais, 80% du boulot est fait, les 20% sont pour ton chant ». Putain, je le savais qu'un truc clochait, la justesse du chant était bonne mais il y avait un couac dans l'interprétation. Donc, voilà un exemple type où je fais confiance à quelqu'un en tant que producteur. Je n'ai pas un ego surdimensionné, je ne prétends pas tout savoir, mais quand mon intuition me dit que ça pourrait être mieux, surtout quand ça touche le chant, je n'hésite pas trop à reprendre ma bagnole, me taper 45 minutes de trafic dans Los Angeles pour réenregistrer des voix. Hey, ça fait 5-6 ans qu'on n'avait pas réenregistrer de disque, faut que ce soit nickel, je suis ravi d'avoir pu refaire cette prise. Et j'ai refait aussi les voix de "Bad news" dans le studio d'un pote dans l'Oregon qui était en train d'enregistrer des reprises et qui en a profité pour ajouter un solo de guitare avec une pédale de delay de chez Backwoods sur le morceau. C'est arrivé un peu sur le tard mais bon, tout était enregistré et on a passé de longs moments sur le mixage avec Jay Baumgardner (producteur et gérant du NRG Studios), puis à un moment Jay me dit : « Ça sonne vraiment bien mais le chant ne se pose pas correctement sur le reste, c'est trop clair, ça manque un petit peu d'agressivité. Tu veux le réenregistrer ici ? ». Je dis oui, j'avais fait la prise dans le garage d'un ami et là, au studio NRG, Jay a un micro Neumann à 10.000 $, un préamp Neve à 5.000$, un compresseur à 4.000$. Tu m'étonnes que j'allais la rechanter ! Donc il fait venir en studio un gamin, un ingénieur assistant, qui n'avait jamais travaillé avec moi. J'ai rechanté la chanson. Le plus dur était d'enchaîner car le gamin était surpris que je lui demande de refaire tout un couplet à cause de notes qui n'allaient pas sur un passage. Il était du genre : « Tu vas rechanter le couplet en entier ? ». Bien sûr, je chante toute la chanson ! Il ne s'agit pas d'assembler des petits morceaux d'enregistrement, on n'est pas en train de faire un album de Maroon 5 ! Bon, le mec sait chanter mais tout est tellement peaufiné à la note près... Tellement de groupes font ça. Ce ne serait pas un processus fidèle à Helmet. Soit les gens aiment ma voix, soit ils ne l'aiment pas, peu importe. Je peux évoquer Leonard Cohen ou Bob Dylan, ils n'ont pas besoin de belle voix. L'important c'est la communication, comme le prône Henry Rollins qui est un de mes héros et un ami. Tu communiques plus que tu ne chantes.

Helmet_02 Pourquoi avoir choisi de reprendre "Green shirt" d'Elvis Costello ?
(Hésitant) Je ne sais pas trop... je dirais que j'ai toujours eu cette envie de faire des reprises. Il y a une paire d'années, j'ai réalisé que je prenais vraiment beaucoup de plaisir à faire ça, et nous avons au fil du temps fait quelques reprises avec Helmet. Mais je me suis rendu compte que je n'étais pas à 100% à l'aise avec ce genre d'exercice, sûrement à cause d'un manque de confiance en tant que chanteur. Et puis progressivement, ça a changé parce que j'ai trouvé les tonalités qui m'ont permis de solutionner ce problème, comme sur "And your bird can sing" des Beatles (NDLR : Sortie sur Seeing eye dog en 2010) sur laquelle je n'arrivais pas à chanter au départ. En tout cas, c'était vraiment amusant de la reprendre. Tellement cool qu'on a enregistré quatre reprises qui sortiront le 4 avril où tu trouveras notamment "Move on" de David Bowie, "E.T.I." de Blue Öyster Cult, "Mercy" de Wire et "I'm only sleeping", une autre chanson des Beatles. Je crois qu'on a réussi à bien toutes les "Helmetiser", on les joue avec des accordages différents, souvent avec un accordage en Ré. Sur "Move on", j'ai même utilisé trois guitares avec des accordages différents car il y a beaucoup d'accords dans cette chanson dont sa nature même l'amène à ne pas sonner, disons, "normalement ". L'accordage en drop ne donnait rien sur celle-là. En revanche, la chanson des Beatles sonnait merveilleusement bien en drop. Concernant ces reprises, j'ai assuré toutes les voix, Kyle (NDLR : Stevenson, le batteur) m'a donné un coup de main pour les chœurs d'une chanson, mais je ne me souviens plus laquelle précisément. La plupart du temps, je double ma propre voix, je trouve ça mieux et plus simple de mélanger sa voix avec sa propre voix comme le faisait David Bowie ou Elvis Costello. Concernant ce dernier, j'aime beaucoup ce qu'il fait. Au final, si tu écoutes bien, notre version de "Green shirt" est faite de guitares et de pédales, alors que l'originale n'en a absolument pas, c'est que du clavier. Il y a une démo en version guitare acoustique de ce titre qui est sortie avec un couplet supplémentaire qui fait "There are wires in the windows, there are wires in the walls / There are wires in the kitchen and wires in the hall.". C'est vraiment l'approche de cette chanson que j'aime, quand t'écoutes le début des paroles, "There's a smart young woman on a light blue screen who comes into my house every night / And she takes all the red, yellow, orange and green / And she turns them into black and white", c'est vraiment un truc qui me fait directement penser aux présentateurs de JT, ce qu'on appelle "les informations" et à ce qu'ils nous servent comme merde chaque jour, des trucs totalement bidons comme sur Fox News. Dans ma vie d'adulte, ça a toujours été une évidence, mais quand j'étais gosse... Tout ce que nous savions, c'était que les États-Unis était en train de mener à bien sa guerre au Vietnam, on nous annonçait 4000 morts au Nord-Vietnam dont 50 Américains. Ça, c'était les news qu'on avait à la TV quand j'étais tout môme, j'étais là : « On a gagné papa ! », puis tu grandis, tu vois les infos et tu te dis, « Ouah, c'est pas des infos ça, c'est de la désinformation ». On nous rendait le contenant plein de couleur pour que ce soit plus digeste, un vrai coup de génie quoi. Le premier morceau du nouvel album, "Life or death", parle exactement de ça, des grosses feignasses posées devant leur poste de télé, certains même pendant leur vie entière, et leur expérience du monde se fait au travers d'un écran, ils n'apprennent plus rien. Ces gens-là ne sont pas dans le monde réel, ils ne tiennent pas la main d'une jeune fille musulmane rencontrée le temps d'un voyage à Francfort, comme cela m'ait arrivé alors que j'avais 25 ans, c'était fantastique, on ne s'est est jamais revu, mais c'était magnifique, juste se tenir la main, durant le vol, et jamais je n'ai pensé « Oh, mon Dieu, tu es musulmane ! ». Autre exemple du même genre : je faisais du patin à glace quand j'avais 12 ans à Portland, et un garçon de couleur noir tombe devant moi, je l'aide à se relever, tout le monde me regardait comme si j'avais commis un crime. Tout ça pour dire que quand tu voyages un minimum, que tu rencontres des gens de tous horizons, tu ne peux pas penser comme ces gens-là.

Tu parlais à l'instant d'un disque de reprise, ça va se présenter comment ?
Ce seront quatre titres qui sortiront sur un 7 pouces en avril pendant le Record Store Day. L'artwork est assuré par mes soins, tu peux retrouver mes réalisations sur pagehamiltonart.com. Je vais vous montrer l'artwork (le cherchant dans son téléphone). Voilà, c'est ça. Il s'agit en fait de gants désignés par des couleurs primaires de lumières projetés dessus, ici tu as ma main gauche, là, des câbles qui sont liées à la pointe des doigts de ma main droite, on voit les cordes de guitares. Il s'agit de 600 photos prises en haute définition dans le noir absolu. Tout ça se définit par des formes qu'on peut assimiler à une peinture aquarelle, c'est qu'on appelle du light painting. En réalité, sur ce disque, tu auras 4 reprises, 3 B-sides et des enregistrements de chansons live d'Helmet que j'affectionne particulièrement. J'ai repris ma chanson "Bad news" qui est sur le dernier album et que j'aime énormément, j'ai reformaté et remodelé tout ça avec un violoncelle en mettant en retrait les voix et avec un rythme à la Billy Cobham que j'avais en tête depuis 10 ans, un beat bien groovy que je n'ai jamais pu faire rentrer sur une chanson. Ce morceau rebaptisée "More bad news" sera la B-side du single de la reprise de David Bowie.

À ce propos, on a jamais su comment tu as rencontré Bowie et pourquoi tu as joué avec lui ? C'était un fan d'Helmet ?
Oui, il était fan d'Helmet. Je l'ai rencontré en tournée, en 1997, dans un festival en Allemagne où il prenait part aussi à l'affiche. Je savais qu'il était là et son guitariste de l'époque, Reeves Gabrels, qui a joué avec Tin Machine et qui a fait plein d'autres choses, était un ami. Quand j'ai croisé Reeves, je lui ai apporté un CD de Hunky dory pour que David me le signe. Reeves savait que je voulais rencontrer David, donc il m'a amené en backstage pour qu'on se voit. Reeves me le présente et David me dit : « Oh, j'adore Helmet ! ». Bien évidemment, j'éclate de rire, genre "Mais oui, c'est ça!". Il a été très charmant et magnifique avec moi. Je lui demande poliment de signer mon disque, comme un idiot je lui ai demandé de signer pour moi et ma femme de l'époque... j'ai encore le CD à la maison. Un an plus tard, on a arrêté Helmet, j'ai vécu alors une période un peu merdique, j'étais devenu une vrai blaireau qui faisait la teuf tout le temps, je passais mon temps à me défoncer, j'ai fini par quitter ma femme et je suis allé squatter dans l'appartement de mon manager. Un soir, je suis sorti boire des bières, prendre de la coke, pour faire court, je passe la nuit avec une nana, je suis rentré le lendemain à l'appart de mon manager vers 16h sans avoir dormi. Le téléphone n'arrêtait pas de sonner, c'était mon manager, je te fais la scène : « Bordel, mais où étais-tu passé ? », « Oh, je viens juste de rentrer », « David Bowie essaie de te joindre », « Mais bien sûr ! T'es trop drôle mec ! », « Non, je déconne pas, reste à la maison ». À ce moment-là, j'avais un besoin urgent de fumer une clope et donc de descendre acheter un paquet en bas, donc je dis à mon manager qu'il rappelle à 17h. 17h pile, le téléphone sonne, et c'était Bowie au bout. Le lendemain matin, j'étais dans son studio, j'hallucinais. Jouer avec lui fut pour moi une expérience incroyable, l'une des meilleures de ma vie de musicien. Pour moi, c'est l'un des plus grands génies de la musique, et la personne la plus gentille, généreuse et engagée que j'ai connu. Un mec en or.

Helmet Live Maroquinerie fév 2017 Le Helmet d'aujourd'hui est clairement différent du Helmet des débuts. Penses-tu qu'un album comme Betty pourrait marcher en 2017 ?
Je n'en ai pas la moindre idée, je ne suis pas certain que Betty puisse fonctionner s'il sortait aujourd'hui. Aussi enthousiaste que je suis au sujet de la musique et de l'amour que je porte à en jouer, je ne suis pas en accord avec les approches qu'ont les gens avec elle de nos jours. Tout simplement car il y a les aspirations commerciales, tous les trucs liés à l'image, l'attitude, les fringues, etc. Le fait est que, de nos jours, tout le monde pense être original en jouant ce qu'on appelle du stoner-rock, j'ai grandi en écoutant des formations comme ZZ Top ou Cactus, moi aussi j'ai fumé des tonnes de joints quand j'avais 15 ans, c'était absolument génial. Je veux dire, j'aime bien les Queens Of The Stone Age, ils sont vraiment excellents dans ce qu'ils font, mais ils n'ont rien inventé ! Ce qu'ils ont accompli est phénoménal, mais il semblerait que tout le monde veuille leur ressembler. Il faut se rendre à l'évidence et dire que peu de personne ont leur talent et peuvent être meilleures qu'eux dans le genre. Tu prends un groupe comme Foo Fighters, et bien je ne suis pas certain qu'ils soient les mieux représentés pour jouer le rôle de modèles à suivre. Musicalement, je pense que ce groupe influence beaucoup moins de groupes que les QOTSA. Grohl est vraiment un gars talentueux, je ne conteste pas ça, mais il a surtout un grand talent de commercial et ça se ressent sur sa musique. En tant que musicien confirmé, quand j'écoute Foo Fighters, je sens surtout des chansons bien écrites avec des structures et des phrases répétitives qui accrochent direct. Ce n'est pas pour cette raison que j'ai commencé la musique. Je ne crois pas que Led Zeppelin s'asseyait autour d'une table en se disant : "Voyons voir ce qui peut marcher et ce qui peut faire plaisir aux gens". Non, je pense que c'était plutôt du genre : "Rendons ce blues à papa un peu plus lourd et complètement destroy". Leurs chansons étaient à la fois effrayantes, mystérieuses et extravagantes mais surtout audibles pour tous. J'ai l'impression qu'ils sonnent mieux aujourd'hui que quand j'avais 13 ans, l'âge où je les ai découverts. Imagine-toi deux secondes quand tu tombes sur ce type de groupe à la radio à cet âge-là, c'est terrifiant !
Je n'écoute pas les groupes en me demandant ce que je pourrais prendre d'eux pour l'adapter à ma guise pour mes projets musicaux. Betty était, d'une certaine manière, une façon de me tirer une balle dans le pied et d'aller dire aux autres d'aller se faire foutre car on avait eu un disque d'or avec Meantime. Alors, j'entends beaucoup de monde dire qu'Helmet c'est de la grosse merde maintenant, qu'on a fait Strap it on et qu'on ne pouvait pas non plus se reposer sur nos acquis. Pis, comme je te disais, je ne me suis jamais senti devoir quelque chose à quelqu'un, je n'ai jamais été un métalleux ou un rebelle dans l'âme, ni essayé de jouer ce rôle-là. Tu as des gars qui s'en chargent plutôt bien comme Gene Simmons (Kiss), Billy Idol, ou Nikki Sixx (Mötley Crüe). Tout ça, ce n'est pas moi, donc c'est la raison pour laquelle nous avons illustré la pochette de Betty par la photo d'une demoiselle avec un panier de fleurs, une manière de secouer un peu les gens à ce sujet. Personnellement, je ne veux plus refaire un album comme Betty, vraiment je l'adore, j'adore le jouer sur scène, d'ailleurs cette tournée anniversaire était vraiment excellente, mais c'est le passé. Je suis très fier du nouvel album, c'est la première fois que je suis totalement satisfait d'un album, que ça soit au niveau des paroles, de la musique, des mélodies, du mixage, du mastering.

...et de l'artwork ? Quel symbolique faut-il lui accorder ?
De l'artwork aussi oui ! J'ai toujours été obsédé ou poursuivi par le rouge. Il y a une chanson sur le dernier album qui s'appelle "Red scare", quand j'ai grandit pendant la guerre froide, l'ennemi des États-Unis était l'URSS, notre peur était le communisme, il y a à ce propos le drapeau rouge au verso du disque. Maintenant notre nouvel ennemi est toujours la Russie - moins peut-être depuis que Trump a été élu - mais également les musulmans, on nous a donc choisi un nouvel ennemi représenté par le sable rouge du désert. J'aime beaucoup "Red money" sur Lodger de Bowie, le titre "Red sails in the sunset" de Nat King Cole. Bref, donc tu as le sable rouge avec le ciel bleu et les nuages blanc, cela représente le drapeau américain et tu as ce type qui semble perdu là au milieu cherchant visiblement à quitter cette société. On ne sait d'ailleurs pas vraiment s'il est perdu dans le désert ou si c'est juste la notion de tous ces éléments mélangés qui te font prendre conscience que rien n'a changé, comme je te disais tout à l'heure. Dès lors que j'ai commencé à écrire des chansons à l'âge adulte jusqu'à maintenant, les sujets ont essentiellement toujours tourné autour de ces éléments-là, et pendant toutes ces années tu te rends compte qu'on reste sur les mêmes positions, tout n'est qu'une question de peur dans ce monde. Surtout aux États-Unis où on l'inculque par le biais de la télévision notamment. Aujourd'hui, je dirais que c'est encore pire, regarde ce qu'il se passe dans le monde ! Les gens vont découvrir assez vite qu'on a un vrai fasciste à la Maison Blanche.

(On nous annonce la fin de l'interview, on finit donc en quatrième vitesse avec nos questions)
Trouver un nouveau label a t-il été facile ?

Oui, plutôt. Nous avions quelques contacts avec certains labels, mais notre manager a de bonnes relations avec les gens de chez Edel/EAR Music. Le deal s'est donc fait presque logiquement.

L'amalgame entre vieux et nouveaux titres ne pose-t-il pas problème au moment de construire la setlist ?
Jusqu'à présent, on joue sept morceaux du dernier album. Les gars connaissent 80 titres d'Helmet, si ce n'est pas plus, donc on a un sacré choix en fait ! Avec 40 dates aux States puis 40 dates en Europe, j'essaie de faire tourner les morceaux, de changer la setlist chaque soir, bien que je trouve que certaines chansons marchent mieux ensemble, donc ça ne se fait pas aléatoirement.

Qui vient voir Helmet en concert ? Vous arrivez à renouveler votre public ?
Beaucoup de nos fans sont trentenaires et quadragénaires, mais je dois t'avouer que depuis quatre ou cinq ans, je vois un afflux de personnes plus jeunes allant de l'ado à la vingtaine. Il semblerait donc que le public se renouvelle.

Pour terminer l'interview, je vais te citer plusieurs noms ou mots et tu me dis ce que ça t'évoque, sans réfléchir.
OK, vas-y !

The Manhattan School of Music ?
Une super école, c'était une incroyable période de ma vie.

Glenn Branca ?
J'aime Glenn, à la fois en tant que personne et artiste. Musicalement, il a eu énorme impact sur moi.

Band Of Susans ?
Comme pour Glenn, Robert est un type que j'adore et qui m'a influencé en tant que musicien. Je ne les vois pas souvent les deux, mais à chaque fois c'est un plaisir.

Amphetamine Reptile ?
Oui, super label et Haze est un bon gars en plus.

Helmet Live Maroquinerie fév 2017 2 John Stanier ?
Ça fait plus de dix ans qu'on ne s'est pas parlé. Mais j'ai toutefois de l'amour et du respect pour lui et pour ce qu'il fait avec ses groupes.

Nine Inch Nails ?
Pareil, je n'ai pas vu Trent depuis tant d'années, un bon gars et un compositeur totalement talentueux.

The Jerky Boys ?
J'ai jamais revu ces types depuis qu'on a joué dans leur film, mais ça nous arrive d'écouter leurs conneries des fois en tournée, c'est fendard !

Le 20ème anniversaire d'Aftertaste ?
Non, on ne le fera pas.

ESP Guitars ?
Je joue sur ESP depuis tellement longtemps, c'est la première marque de guitare que j'ai achetée et celle que je préfère. ESP a même sorti un modèle signature de ma guitare, c'est dire tout l'amour qui me lie à cette marque.

Linkin Park ?
Des mecs excellents !

La retraite ?
Certainement pas, je ferai de la musique jusqu'à ce que je tombe raide mort.