Règle N°1 : Ne pas se manquer à l'atterrissage... Règle N°1 : Ne pas se manquer à l'atterrissage... One of us is the killer, votre nouvel album est sorti il y a quelques mois. Ici, il semble avoir été bien reçu, mieux que le précédent à mon avis. Quel est votre état d'esprit vis à vis de tout ça, j'ai cru comprendre que ça te gonflait pas mal les habituels "c'est vraiment notre meilleur album à ce jour et nous sommes tellement fiers de.. Blablabla".
Je pense qu'il a été mieux reçu que le précédent qui était sorti sur un label français (Season of Mist NDR) parce que vous, en France, êtes un peu en train de perdre toute fierté nationale. Ou alors c'est juste histoire de ne pas trop faire les choses comme les autres (rires). Je n'en sais trop rien à vrai dire. Moi tu sais, j'aime chacun de mes enfants de la même manière et je pense que tous nos albums sont une représentation partielle d'un ensemble. Et que cet ensemble est Dillinger Escape Plan. On assume donc absolument tout ce qu'on a fait par le passé et cela ne changera pas. Jamais.

Vous bossez avec le même producteur (Steve Evetts) depuis le premier EP de DEP. Qu'apporte-t-il de si particulier au travail du groupe ? Peut-on d'une certaine manière le considérer comme un membre non-officiel du groupe. Un peu comme Nigel Godrich avec Radiohead par exemple ou Timbaland avec Chris Cornell (pardon).
Oh c'est vache ça ! Mais oui, tu as raison, Steve a travaillé avec le groupe plus longtemps qu'aucun de ses autres membres à part moi. Nous deux avons, de fait, collaboré sur chacune des productions du groupe et en plus, c'est vraiment un ami proche. Ce n'est pas rien. Mais d'un point de vue créatif, il apporte sa complémentarité dans notre travail dans la mesure où nous sentons réellement qu'avec tous les bouleversements de line-up qu'a connu le groupe et les changements de registre musical, stylistiques, ça aide considérablement d'avoir quelqu'un d'à la fois extérieur et pourtant directement impliqué qui nous permet de rester concentré sur ce qui peut rendre Dillinger unique.

Peux-tu me décrire un peu le processus d'écriture sur One of us is the killer? En quoi était-ce différent de vos précédents albums?
Honnêtement, la différence majeure réside dans le fait que l'intégralité des morceaux présents sur ce nouvel album ont été composés spécialement pour celui-ci. Par le passé, on entrait en studio avec 3 tonnes d'idées "Dillinger" avec le batteur et on commençait à plancher ça à deux avant de présenter les idées "finies" au reste du groupe. Là vraiment, tout était planifié exclusivement pour cet album dès le départ, sans une énorme différence entre ce que nous avions programmé et ce que tu peux entendre sur le rendu final.

J'ai cru comprendre que vous aviez passé pas loin de 4 mois en studio pour mettre en boîte l'album. Du coup, celui-ci est extrêmement abouti, mais votre perfectionnisme ne peut-il pas devenir un problème à un moment ou l'autre du processus ? Comment fonctionnez-vous avec DEP pour savoir à quel moment le résultat est satisfaisant ? Qu'il faut savoir s'arrêter parce que sinon c'est un cercle infernal, sans fin.
Pour être tout à fait honnête, je pense que nous avons passé un peu trop de temps à plancher sur l'album. Mais il faut savoir que la majeure partie du temps n'est pas consacrée à ajouter des choses, à retravailler des idées déjà préexistantes mais à bosser l'exécution formelle des titres. Parce que nous n'utilisons pas tous ces trucs de studio que tu vois partout pour booster le résultat final, pour masquer les défauts et rendre l'ensemble béton. Nous jouons chaque note à la virgule près et nous utilisons très rarement l'editing pour corriger des défauts même mineurs. Et il en va de même pour la précision de la dynamique rythmique, comme dans le phrasé des parties vocales de Greg (Puciato). Pour ma part, je prends un temps considérable pour être sûr que les lignes de guitare donnent toute leur intensité, leur émotion brute, sans jamais évidemment sacrifier leur précision. Enfin, c'est ce vers quoi je tends en permanence.

Règle N°2 : Savoir quand se pousser... Règle N°2 : Savoir quand se pousser... J'ai posé la même question il y a quelques mois à Erik de Cult of Luna puis à Kurt Ballou (Converge), donc à ton tour de t'y coller, que préfères-tu : composer de nouveaux morceaux en vue d'un album ou être en tournée partout dans le monde (avec en plus l'éloignement familial) ?
Je vais peut-être te surprendre mais je préfère avant tout écrire de la musique. Donner des concerts est toujours aussi cool mais n'importe qui peut le faire. Puis n'importe quel groupe payé pour jouer à des mariages ou baptêmes peut le faire à peu près aussi bien que moi. Je pense que la création artistique est ce qui rend l'être humain unique, spécial. Puis une chanson, un morceau reste à jamais fixé dans le temps, ça laisse une trace alors qu'un concert n'est qu'un instantané fugitif (aussi bon soit-il).

N'est-ce pas un peu difficile ou tout du moins déstabilisant de rentrer chez toi après une tournée monstre de plusieurs mois et ainsi devoir redevenir un type normal. Plus du tout un gars qui donne des concerts partout autour du globe devant des centaines voire milliers de fans, passe des mois en studio d'enregistrement mais quelqu'un qui a une vie sommes toute comme le quidam lambda, bien éloignée de l'effervescence live de DEP si tu veux.
Je vais te dire un truc : je suis juste un type normal. Certes, je me sens toujours comme quasiment enragé, dans un état second dès que je monte sur scène oui, mais si tu veux, au-delà du concept de "rock star" qu'on voit chez certains, je ne vais pas te citer de noms mais tu m'as compris, je ne me sens pas du tout meilleur que quiconque en tant qu'être humain. Je fais juste de la musique.
Par contre, je t'avoue que ce qui est difficile à appréhender quand tu rentres d'une longue tournée, c'est le silence, la tranquillité, l'absence de frénésie parce que ça devient bizarre de ne pas être entouré de tas de gens en permanence. J'ai alors toujours l'impression d'être un peu fou pendant quelques jours.

As-tu déjà imaginé (toi ou les autres d'ailleurs) ce que pourrait être Dillinger dans genre dix ans. Ou comment vous allez faire pour jouer quand vous aurez 50 piges ? (rires).
Quelques fois. Mais la plupart du temps je prends ça au jour le jour. Mais honnêtement, je n'aurais jamais pensé faire encore ça à mon âge. Mais pour tout te dire, au départ, au tout début de notre histoire commune, je ne pensais pas que le groupe survivrait plus d'une semaine (rires) !

A l'occasion de ce nouvel album, vous avez fait le choix de monter votre propre label : Party Smasher Inc.. Etait-ce pour avoir plus de prise, de contrôle sur tout ce qui entoure Dillinger, autant du point de vue artistique stricto sensu que du "business" qui entoure l'album et le groupe. En d'autres termes, était-ce pour emmener DEP dans une nouvelle direction, plus indépendante et en même temps plus personnelle encore et toujours plus repousser vos propres limites, sur tous les plans ?
Etre DEP nous oblige à repousser continuellement nos propres limites, créatives notamment. Notre business, comme tu dis, est d'emmener le groupe à faire ces choses à notre seule manière. Pourquoi un label voudrait bosser en toute intégrité avec nous si c'est pour nous emmener dans des directions que l'on qualifiera toi et moi de conventionnelles ? Il y a déjà des dizaines, des centaines de groupes qui entrent dans des cases, respectent les normes, des codes. Alors Party Smasher Inc. est un label certes mais surtout notre marque (de fabrique s'entend). Cela représente notre mode de vie, de fonctionnement, de pensée. Notre éthique DIY, si tu veux. Et même si nous collaborons avec des labels et que nous devons le refaire dans le futur, avec des décideurs qui ont des considérations strictement économiques à l'esprit, nous ne perdrons jamais cet état d'esprit.
Party Smasher Inc., c'est un paradigme de toutes ces choses. Parce qu'il n'y a pas juste deux façons de faire de la musique aujourd'hui. Si tu veux, il y a des tas de manières de faire des choses bien, il y a des tas de manières de faire des choses mal. Et puis il y a notre manière de faire ces choses, à la façon Dillinger.

Avez-vous déjà dans vos cartons d'autres projets de sorties pour votre label, autre que DEP, d'autres groupes ou peut-être des productions de vos side-projects respectifs peut-être ? Je pensais notamment à Giraffe Tongue Orchestra (que Ben mène parallèlement à DEP avec notamment Brent Hinds de Mastodon et Eric Avery de Jane's Addiction) ou The Black Queen (un duo Greg Puciato et Josh Eustis - Telefon Tel Aviv, NIN, Puscifer) par exemples.
Oui, carrément. Il y aura plus ou moins prochainement d'autres sorties à venir par l'intermédiaire de Party Smasher Inc. Mais je ne peux/veux pas t'en dire plus pour le moment. Reviens plus tard (rires).

Cette question est du coup à relier avec la précédente : comment vois-tu l'évolution du monde de la musique, de son business depuis ton premier EP avec DEP? Il y a maintenant 16 ans.
J'ai pas mal de choses qui me viennent à l'esprit là mais aucune qui ne concerne réellement ce qu'est Dillinger dans la mesure où on n'a jamais été vraiment intégré au système. On est un peu en marge du business de la musique "traditionnelle". Donc toutes ces considérations ultra-mercantiles ne nous concernent pas réellement. Contrairement à la pensée communément admise, j'ajouterais également qu'internet a enfanté de nouveaux espaces d'exposition et de diffusion pour les musiciens. Certes, ça a aussi engendré dans le même temps une sorte d'effet de masse dont il est assez difficile de s'extraire afin de sortir du lot. Mais je pense que la sélection naturelle se fait d'elle-même et que les choses finiront par se corriger au fur et à mesure que ces nouveaux terrains d'expression continueront de se développer.

Règle N°3 : Ne JAMAIS tourner le dos sinon... Règle N°3 : Ne JAMAIS tourner le dos sinon... A l'instar de pas mal de groupes qui connaissent une carrière assez longue, vous avez vécu pas mal de changements de personnel et pourtant, la musique de Dillinger reste toujours aussi particulière, atypique et en même temps complexe. A quel moment vous vous dites qu'un nouveau membre est fait pour le groupe au point de pouvoir apporter une plus-value créative réelle ? Qu'il est à même de comprendre ce qui fait le caractère "unique", pour reprendre tes propres mots, de DEP?
Avant même d'intégrer le groupe, chacun de ses actuels membre en était fan. Du coup, les autres ont toujours été parfaitement en phase avec ce que devait, ce que doit être The Dillinger Escape Plan, son éthique... Après, la réalité est que je suis le seul membre du groupe à avoir écrit des morceaux pour Dillinger depuis 1996 puisque je suis le seul membre original du groupe encore présent. Mais chacun des musiciens qui sont actuellement dans DEP a toujours apporté énormément au projet, a contribué à l'emmener dans différentes directions et lui a permis de toujours maintenir un niveau d'exigence élevé.

Quiconque a déjà assisté à un concert de Dillinger Escape Plan dans sa vie sait que vous êtes un peu fêlés et osez des trucs carrément dingues sinon légèrement dangereux sur scène, histoire (et là je dis pas ça pour te cirer les pompes) de produire une performance un peu hors-norme. Du coup, ça vous arrive de vous lever le matin en pensant aux conneries que vous pourriez-faire en live le soir, ou juste avant de monter sur scène ou pas du tout ?
(Rires) Non, on ne planifie pas ces conneries ! C'est très dur d'anticiper le feeling, l'énergie qui va nous contaminer en nous emmenant à faire des trucs de fous avant même qu'un concert commence. Une salle vide pendant un soundcheck ne te prépare pas du tout à la furie, au chaos qu'il va y avoir quelques heures plus tard au même endroit. Puis on ne veut jamais avoir à faire semblant. Cela nous serait insupportable. Le jour où nous serons obligés de calculer toutes ces choses, de nous préserver, de réfléchir pour gérer l'énergie live, ça voudra dire qu'on devrait arrêter les frais.

Du coup j'imagine que les mauvaises réceptions suite à un saut foiré, un truc tenté un peu à l'arrache et qui foire lamentablement, ça arrive aussi non ? Comment ça se passe dans ces cas-là, vous faites genre que tout était intentionnel, genre "hey, vous inquiétez pas, tout était prévu à l'avance".
Oh ça oui ça arrive et dans ces cas, bah on se démerde pour continuer à faire ce qu'on fait de mieux, jouer, même avec un poignet en vrac, une cheville pétée ou les cordes de gratte ensanglantées (rires).

Quels sont les plans pour DEP en 2014, les projets à venir dans un avenir proche ?
On va se faire un petit roadtrip en Australie à la fin du mois puis enchaîner avec une tournée nord-américaine en headliner courant avril et quelques festivals européens cet été. Puis on va aussi sortir l'album de l'un de nos side-projects. Je ne t'en dis pas plus pour le moment mais je pense que tu dois avoir une petite idée de ce dont je parle (rires).

Quelques questions à la con, "Et si tu étais..." :

Un film ?
Tu vois ce film avec Johnny Depp en pirate là ? (rires)

Un bouquin ?
"Mort d'un commis voyageur".

Un personnage de fiction ?
En fait, je crois l'être un peu. Tu m'imagines pas passer ma journée à faire des bonds partout en gueulant comme un forcené dans la vraie vie, si ? (rires)

Un style musical ?
Du mathcore, idiot.

Une machine à voyager dans le temps ?
Hum, on est d'accord que je connaîtrais donc le futur? Donc je serais un putain d'enfoiré blindé de thunes.


Allez, on arrête-là pour aujourd'hui, tu as quelque-chose à ajouter ?
Le public français a toujours été très ouvert d'esprit vis-à-vis de notre musique et même si cela peut paraître bateau dit comme ça, on apprécie vraiment votre soutien inconditionnel.